‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 18 sur 67 · AU BARON DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

AU BARON DE TOCQUEVILLE

plus petits que nature, suivant l'imagination dont elle me remplit. Je crois avoir naturellement un esprit juste et ferme ; mais c'est à la condition qu'il soit calme, ce qu'il n'est pas toujours, surtout au milieu des petites contrariétés. La grandeur des affaires ou des sensations me rend en général tranquille ; mais les tiraillements journaliers de la vie pratique et le contact habituel des hommes me mettent aisément hors de moi. Il est vrai, mon cher ami, que j'ai mille raisons d'être heureux ; car, indépendamment de toutes les causes de bonheur que tu énumères, il en est une qu'il faut ajouter çt que tu ne nommes pas : c'est d'avoir trouvé la femme qui me convenait le mieux. Quelques biens me manquent dont l'absence fait le malheur de beaucoup de gens, et (fue je désire sans ardeur : telle est une grande fortune, et même, je l'avouerai, des enfants. Je désirerais passionnément avoir des enfants tels que je les conçois; mais je n'ai pas un désir très-vif de tirer à la grande loterie de la paternité. Que me manque-t-il donc? Tu l'as pensé et dit : le calme de l'esprit et la modération des désirs. J'ai déjà assez vécu pour savoir qu'il n'y a pas un seul bien de ce monde dont la jouissance pût m'attacher et me satisfaire. J'ai atteint un certain point que je ne devais pas espérer au commencement de ma carrière. Il ne me donne pas le bonheur complet. Mon imagination monte aisément jusqu'au sommet des grandeurs humaines, et !ors(pi'clle m'a porté là, l'éblouissement que j'éprouve ne m'empêche pas de sentir avec une fcure

irrésistible qu'élevé à ce point j'éprouverais les mômes sensations pénibles qu'aujourd'hui ; de même que celles d'aujourd'hui ressemblent à s'y méprendre à celles que j'éprouvais jadis. Ce qui remue l'àme est différent; mais l'àme est la même, cette àme inquiète et insatiable qui méprise tous les biens du monde et qui, cependant, a besoin incessamment de s'agiter pour les saisir, afin d'échapper à l'engourdissement douloureux qu'elle éprouve aussitôt qu'elle s'appuie un moment sur ellemême. Voilà une triste histoiie. C'est un peu celle de tous les hommes, mais de quelques-uns plus que d'autres, et de moi plus que d'aucun que je connaisse.

Paris, 18 décembre 1840.

J'ai bien des reproches à me faire, mon cher ami, de ne vous avoir pas écrit plus tôt. J'espère que vous m'excuserez en songeant à la grande pression des affaires publiques sous laquelle je vis depuis deux mois. Il ne fallait rien moins que cela pour m'empêcher de vous écrire aussitôt après avoir lu l'article que vous avez fait insérer dans la Revue d' Edimhourf) '.

Je ne saurais vous exprimer toutes les idées diverses que m'a suggérées ce morceau si remarquable : cela

1 Numéro d'octobre 1840.

serait trop long pour une lettre, surtout une lettre telle que celle que j'ai le temps d'écrire eu ce moment.

Mais il y a des choses que j'aurais dû depuis longtemps trouver le temps de vous dire et entre autres celle-ci : de tous les articles écrits sur mon livre, le vôtre est le seul où l'auteur se soit parfoitement rendu maître de ma pensée et ait su l'exposer aux regards. Je n'ai donc pas besoin de vous dire que j'ai éprouvé un extrême plaisir en le lisant. Je me voyais enfin jugé par un esprit très-élevé qui avait pris la peine de pénétrer dans mes idées et de les soumettre à une analyse vigoureuse. Tous seul, je le répète, m'avez fait ce plaisir. Je fais relier votre article avec un exemplaire de mon livre. Ce sont deux choses qui doivent aller ensemble, et que je veux toujours pouvoir me mettre à la fois sous les yeux. Merci donc mille fois, mon cherMill, de ce que vous avez écrit. Vous m'avez fait éprouver une des plus grandes satisfactions que j'ai eues depuis longtemps.

Le succès de cette seconde partie de la Démocratie a été moins populaire en France que celui de la première. Je ne crois pas beaucoup de notre temps aux erreurs littéraires de l'opinion publique. Je suis donc très-occupé à rechercher avec moi-même dans quel défaut je suis tombé : car il y en a un considérable, cela est probable. Je crois que le vice que je cherche se trouve dans la donnée jnême du livre, qui renferme quelque chose d'obscur et de problématique qui ne saisit pas l'esprit de la foule. Quand je parlais unique-

ment de la société dcmocralique des Etats-Unis, cela se comprenait aussitôt. Si j'avais parlé de notre société démocratique de France, telle qu'elle se produit de nos jours, cela se serait encore bien compris. Mais en partant des notions que me fournissait la société américaine et française, j'ai voulu peindre les traits généraux des sociétés démocratiques, dont aucun complet modèle n'existe encore. C'est ici que l'esprit du lecteur ordinaire m'échappe. Il n'y a que des hommes très-habitués à la recherche des vérités générales et spéculatives qui aiment à me suivre dans une pareille voie. Je crois que c'est à ce péché originel du sujet, bien plus qu'à la manière dont j'en ai traité telle ou telle partie, que je dois attribuer l'effet comparativement moindre produit par ce livre.

Vous avez dû gémir comme moi, comme tout homme sensé, de voir l'alliance intime de nos deux pays se rompre. Personne n'était plus partisan que moi de l'union des deux peuples. Mais ce n'est pas à vous, mon cher Mill, que j'ai besoin de dire que pour maintenir un peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu de compte de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une passion nationale dont nous aurons besoin quelques jours. L'orgueil national

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