‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 2 sur 67 · AU BAI{0> DE TUCQUEVILLE · texte numérisé non relu

AU BAI{0> DE TUCQUEVILLE

convoque le ban et l'arrière-ban : tout cela ne fait pas une grande assemblée; mais au moins chacun y a la même opinion. On lit non pas tout d'un coup, mais tout doucement. On Vous suit sur la carte. On commente vos démarches; on jouit avec vous des beaux sites que vous décrivez ! On s'effraye presque à l'idée de vos fatigues, heureusement très-imaginaires. Enlîn, quand la lecture est finie, on se permet de raisonner. Arrivent les réflexions. Âh ! s'il était vrai que les oreilles tintassent aux gens dont on dit du bien, quel beau carillon vous entendriez alors! On termine en disant que vos lettres vous peignent tout entière ; et c'est là le dernier trait après lequel personne n'a plus rien à ajouter. Quel quefois on va aussi jusqu'à remarquer qu'elles sont tout naturellement écrites à merveille. Mais c'est ce que je n'aurais pas dû vous dire, et ce que nous nous reprochons quand nous nous en apercevons. Ce sont de ces choses auxquelles on ne devrait pas faire plus d'attention que celle qui écrit.

. . . Mais il est temps que je parle à votre mari.

Tu sais sans doute maintenant, mon cher ami, quels étranges événements se passent dans ce pays-ci. Le ministère vient de donner sa démission en masse. Un ministère composé de MM. de Polignac, la Bourdonnaye, Montbel et autres arrive aux affaires. Comment s'y maintiendront-ils? Dieu seul le sait. Ou plutôt il sait déjà ce dont nous ne faisons que nous douter; c'est qu'ils ne s'y maintiendront pas. Il paraît qu'ils vont d'abord vouloir aller avec la chambre actuelle ; mais il est bien

peu probable qu'ils y (rouvenl un point d'appui. En appeler une autre, c'est mettre toutes les chances contre eux, si la loi d'élection reste la même. Changer la loi d'élection avec la chambre actuelle n'est guère à supposer possible. Les voilà donc lancés dans le .système des coups d'Etat, des lois par ordonnances, c'est-à-dire la question posée entre le pouvoir royal et le pouvoir populaire, une lutte engagée en champ clos, une partie où, dans mon opinion, le pouvoir populaire ne joue que son présent, et où Taulorilé royale jouera son présent et son avenir. Si ce ministère-ci succombe, la royauté souffrira beaucoup de sa chute; car il est sa création, et fera désirer des garanties qui réduiront à peu de chose un pouvoir déjà trop affaibli. Dieu veuille que la maison de Bourbon ne se repente pas un jour de ce qu'on vient de

faire!

Adieu, mes bons amis, je vous embrasse tous les deux de tout mon cœur, précisément comme je vous aime.

Tocqueville», 50 août 1829.

Je viens de recevoir une lettre de vous, mon cher ami : c'est la seconde. Je n'ai pu répondre à la pre-

' Le château de Tocqueville, devciui depuis sa propriété, était al r à sou pèie.

A GUSTAVE DE BEAUMO?îT. 5

mière, parce que vous ne m'indiquiez pas où vous trouver; mais je vous remercie bien de cette double marque de souvenir. Vous paraissez vous attendre à ce que je vous fasse des descriptions de ce que j'ai vu dans ce pays-ci. Je n'en ferai rien : 1° parce que ce serait très-long ; 2" parce que cela ne m'amuserait pas du tout ; 5° ceci est ma raison capitale, parce que cela vous ennuierait. Ce dernier point pourrait se subdiviser. Cela vous ennuierait : 1° parce qu'une description d'une belle chose est presque toujours une vilaine chose ; 2° je vous g-ardais cola pour le dernier, parce que vous êtes l'homme le moins curieux que je connaisse pour tout ce qui n'a pas pour vous une utilité actuelle et pratique : ce qui, pour le dire en passant, me paraît l'abus d'une excellente disposition et une véritable imperfection. Je vous dirai seulement qu'on a lancé à la mer un gros vaisseau de cent canons; que je suis parvenu à monter sur le pont, qui est élevé à quelque cinquante pieds du sol ; et que là je me suis senti couler à la mer au bruit des fanfares, du canon, et des voix d'une multitude immense qui environnait le port. Tout ce spectacle était beau, en vérité, et un de ceux que votre imagination concevra bien. Aussi, à l'instant où le capitaine a crié de couper la dernière amarre, et où nous nous sommes mis en mouvement, j'ai été saisi d'un élan d'enthousiasme tel que je n'en avais pas éprouvé depuis longtemps. Je vous assure, mon cher ami, que c'est avec bonheur que j'ai senti ce je ne sais quoi qui remplit les poumons et jette subitement l'àme hors de sa sphère. . . .

J'ai fait peu de chose, intellectuellement parlant, depuis noire séparation. Cependant, entre autres choses, nous avons appris cette année à employer les petits moments; et j'ai mis cette science à profit pour lire d'abord la plus grande partie de Guizot. 11 faut que nous relisions cela ensemble cet liiver, mon cher ami; c'est prodigieux^ comme décomposition des idées, et propriété des mots, prodigieux., en vérité. Cette lecture m'a donné des lueurs assez vives sur le quatrième siècle, qui m'était totalement inconnu, et qui cependant présente tout Tintérèt que peut avoir la décomposition de la grande machine romaine.

AU MÊME

Neufchàtcl, 4 oclobre 1829.

Permettez-moi, mon bon ami, de ne point vous féliciter de ce qui arrive '. En vérité, votre bonheur me coûte si cher que je n'ai pas le courage de prendre un air joyeux. J'aurais fait tout ce qui humainement aurait dépendu de moi pour amener l'événement qui arrive; mais je ne puis m'en réjouir sincèrement... Je ne croyais pas possible notre séparation; et plus je retourne celte idée dans ma tète, moins je parviens à m'y habituer. Nous sommes maintenant liés intimement, liés

» Li nomination de M. G. de Beauuionl au parquet de Paris,

A GUSTAVE DE BEÂUMOXT. 7

pour la vie, je pense... Mais noire intimité, mon clier Beaiimont, cette intimité de tous les moments, cette confiance sans auciines bornes quelconques, tout ce qui constituait, en un mot, le charme de notre vie commune, tout cela est fini. Cette pensée doit être moins triste pour vous, qui trouvez tout de suite une grande compensation. Un avenir immense s'ouvre devant vous ; le cercle où vous êtes connu peut désormais s'étendre indéfiniment. Mais pour moi, à qui tout échappe à la fois! pour moi qui vais revenir habiter seul le logement où je me sentais mourir quand j'y restais huit jours sans vous ; qui vous cherchais le soir pour nos promenades, dans {a journée pour nos travaux ; qui me sentirai écrasé par mes pensées ; qui ne pourrai demander conseil à personne au milieu de toutes les petites difficultés, de tous les petits dégoûts dont notre état est plein, quel va être mon avenir? Je suis bien triste... Quoique la diminution de notre intimité me paraisse un résultat inévitable, il faut cependant, mon cher ami, lutter contre, autant qu'il sera en nous. Pour cela, il faut continuer à nous dire tout, à mettre en commun quelques travaux, à nous réunir certains jours. Je ne vous le cache pas, je vous crains, mon cher ami.- Je ne connais personne plus susceptible d'amitié que vous ; mais votre esprit est mobile... Moi, je n'ai donné mon amitié qu'à très-peu de gens, ma confiauce entière à presque personne; mon estime même est difficile à gagner; mais celui qui a une fois tout cela, l'aura toujours; il peut y compter

J'aurais bien des choses à vous dire sur votre nouvelle position, mais ces choses-là se disent plutôt qu'elles ne s'écrivent. Si on voulait vous ntiliser maintenant, votre position serait bien délicate... Soyez l'esclave de votre propre opinion et le serviteur de personne

Adieu, mon cher ami, pardonnez -moi la tristesse involontaire qui règne dans cette lettre. Vous êtes heureux, je ne crains pas que les félicitations vous manquent. Mais parmi tous ceux qui viendront vous serrer la main avec un air joyeux, comptez qu'il n'y en a pas un qui, au fond de l'àme, soit aussi content de vous voir heureux que moi.

Ecrivez-moi à Genève... une longue lettre pleine d'idées sur l'avenir de notre liaison, sur les moyens de la conserver lelie qu'elle est, sur mon propre avenir, sur les chances qui me restent, etc.

AU MÊME

Gray, 29 octobre 1829.

Enfin, mon cher ami, me voilà tranquille auprès du feu, assis seul en face de ma table et prêt à causer avec vons. C'est la situation que j'aime, et pourtant je ne me sens pas en état de causer gaiement anjourd'liui. En arrivant ici il y a quatre jours, j'ai essuyé une de ces

crises d'estomac que vous m'avez déjà vues, et si bien conditionnée cette fois, que la fièvre s'en est suivie. Il a fallu me tirer un peu de sang. Maintenant je suis sur mes pieds comme un autre homme, marchant, parlant, agissant; cependant mon estomac se ressent de la secousse, et je ne suis pas encore totalement rétabli. Tout cela me donne du noir; par-dessus le marché il pleut, le vent siffle dans ma porte et ma cheminée fume, réunion de circonstances les plus propres du monde à faire prendre l'humanité en grippe, et à faire raisonner et réfléchir profondément sur les travers, les vices et les scélératesses des hommes.

Pour parler sérieusement, mon cher ami, le tour que prend ma sanlé commence à me causer un vr^i chagrin. II me semble qu'elle est loin de se fortifier avec les années; que les fatigues du corps prennent plus sur elle qu'autrefois. J'ai peur que cette disposition empirant par notre genre de vie ne devienne un état de valétudinaire. Et puis ce n'est pas tout. Voilà le plus difficile à comprendre, j'ai peur d'avoir peur : c'est-à-dire que l'être moral ne se laisse trop préoccuper de cet état matériel, qu'il n'en grossisse prodigieusement la gravité... Je suis effrayé de la place que mes maux physiques tiennent dans mon imagination, du dégoût qu'ils me donnent souvent pour l'étude, pour toute espèce d'avenir, pour toute ambition, autant dire pour la vie... C'est cet affaiblissement moral, si propre à diminuer la seule qualité que j'csiime vraiment dans l'homme, l'énergie, c'est cela que je 'crains plus que tout le reste.

Maintenant, mon cher ami, qu'y pouvcz-vous faire? Pourquoi vous conter tout cela? En vérité, je n'en sais rien, cl je ne puis vous répondre autre chose sinon que ces pensées m'occupent, qu'elles remplissent mon àmeen ce moment plus qu'aucune autre, et que je sentais le besoin de me décharger d'un poids qui me gênait en vous le faisant partager. Maintenant donc que me voilà mieux de ce côté, je passe à d'autres sujets.

Votre lettre que j'ai reçue à Genève il y a cinq jours m'a fait un grand plaisir et un grand bien. Seuhmient vous avez pris beaucoup trop à cœur ce que je vous ai dit d'irréfléchi sur la légèreté de vos sentiments en amitié. Vous deviez faire la part de la première impression, mon cher ami. Quand un homme reçoit un coup de poing sur la tête, ce n'est pas le moment de lui reprocher qu'il ne sait plus où il met les pieds, pourvu qu'il marche vers un but qui n'est pas mauvais... 11 est très-vrai, mon cher ami, que je n'ai pas pris, que je ne prends pas encore mon parti du changement qui va se faire dans notre vie. J'y ai vu dès la première seconde, et avec l'œil d'une imagination blessée sans doute plus qu'avec celui de la raison, le relâchempnt nécessaire des liens si étroits qui nous ont unis pendant plus de deux ans. Je vous ai vu lancé, vous, dans une sphère, moi dans une autre. Ces pensées m'ont causé un chagrin vif, j)lus vif peut-être que je ne puis vous \c. rendre. J'ai voulu vous l'exprimer. Si je me suis servi d'un mauvais moyen, et je suis prêt à l'avouer, Tintent ion au moins n'avait rien dont vous pussiez vous plaindre... Au reste, je

VOUS le dis, je crois que j'avais tort. Non que j'admette qu'il n'y ail absolnment rien de changé dans notre position respective ; mais parce que je sens Lien que deux hommes de notre âge, qui sont parvenus à se démêler, à descendre jusqu'au fond de leur âme, à en toucher réciproquement tous les points, et à croître en amitié en même temps qu'en intimité; je sens bien que ces deux hommes-là ne peuvent point changer d'une manière notable. Il faut absolument qu'ils restent unis toute leur vie, et lorsqu'ils doivent par la force des choses se voir souvent, il faut encore de toute nécessité qu'ils demeurent l'un vis-à-vis de l'autre dans une grande habitude de confiance. Voilà les sages réflexions que j'avais déjà faites avant de recevoir votre lettre et que j'avais communiquées à Kergorlay, durant les longues conversations que nous avons souvent eues sur vous, dans nos routes pédestres et dans des lieux où, je pense, votre nom n'avait point été prononcé depuis le commencement du monde. Mais votre lettre a fait mieux qu'achever ma conviction ; elle a convaincu aussi quelque chose qui vaut mieux que la tête; en un mot, elle m'a toucbé, vivement touché. Je vous le dis nettement, sans commentaires, comme une chose profondément sentie. Oui, mon cher ami, vous avez raison, il faut tâcher d'avoir le plus de points communs. J'entre parfaitement dans vos plans. Quelques bons travaux sur l'histoire pourront encore sortir de nos efforts communs. Il n'y a pas à dire, c'est l'homme politique qu'il faut faire en nous ;

et pour cela, c'est l'histoire des hommes et surtout de ceux qui nous ont précédés le plus immédiatement dans ce monde qu'il faut étudier.

L'autre histoire n'est bonne qu'en ce qu'elle donn£ quelques notions générales sur l'humanité tout entière, et en ce qu'elle prépare à celle-là. Pour cette dernière., mon cher ami, je suis presque aussi neuf que vous. Je sais plus les événements sans doute; mais ce qui les a amenés, mais les ressources que les hommes ont fournies à ceux qui les ont remués depuis deux cents ans, l'état où les révolutions ont pris les peuples depuis ce temps-là, celui où elles les ont laissés, leur classement, leurs mœurs, leurs instincts, leurs ressources actuelles, la division et la disposition de ces ressources, voilà ce que j'ignore; et tout le reste, à mon avis, no sert presque qu'à parvenir à savoir bien cela. Il y a une science que j'ai longtemps méprisée et que je reconnais non pas utile mais absolument nécessaire, c'est la géographie, non pas la connaissance du méridien exact de telle ville, mais la connaissance de toutes les choses qui se rapportent à ce dont je parlais tout à l'heure, par exemple se mettre bien nettement dans la tète la conliguration de notre globe, en tant qu'elle influe sur les divisions politiques des peuples et leurs ressources. Il y a tel pays qui, par sa seule position géographique, est appelé presque forcément à entrer dans telle ou telle agrégation, à exercer telle ou telle influence, à avoir telle ou telle destinée. J'avoue que ce n'est point là la géographie que l'on apprend au collège ; mais je me figure que

AU BARON ET A LA BARONNE DE TOCQUEVILLE. 15 c'est la seule que nous soyons capables de comprendre et de retenir.

Enfin, mon cher ami, cramponnons-nous le plus que nous pourrons l'un à l'autre. Conservons avant tout l'habitude de nous tout dire... et nous retrouverons toujours quelque chose du temps de Versailles qui, je le prononce nettement, est pour moi un des meilleurs des temps passés, et sera sans doute le meilleur des temps à venir

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