AU BARON ET A LA BARONNE DE TOCQUEVILLE (EDOUARD
Paris, 6 avril 1850.
Ce n'était pas sans répugnance, mes bons amis, que je vous ai écrit à Rome. Quelque chose^me disait que je ferais mieux de vous adresser ma lettre à Naples. Mais il n'y a eu qu'une voix dans la famille contre moi. Cependant ma raison était bonne. Je prétendais que vous étiez assez calculateurs pour qu'on fût sûr que vous nous indiqueriez la marche à suivre d'avance. Votre silence me paraissait devoir être interprété dans mon sens. Enfin, j'ai cédé, ma lettre est à Rome et bien d'autres avec elle. J'approuve, on ne saurait davantage, votre résolution de rester où vous êtes, mes bons amis. La semainesainte de Rome est plus belle de loin que de près. On y trouve comme à beaucoup d'autres spectacles plus de
fatigue que de véritable intérêt. D'ailleurs, on dit ici que le pape n'officiera pas. Continuez donc à vous réchauffer sous le soleil de Naples; jouissez tranquillement et des lieux où vous êtes et du bonheur que vous y trouvez ensemble. Personne mieux que moi ne peut concevoir à quel point vous avez eu raison de faire une chose qui peut paraître extraordinaire à bien des gens.
J'étais à table avec plusieurs de mes collègues quand la longue lettre d'Edouard sur la constitution napolitaine est arrivée. J'ai lu tout haut ce qui avait rapport à la politique; et on m'a fait force compliments que je transmets à qui de droit. I^our moi, je ne te ferai pas de compliments, mon cher ami, mais je te remercierai de tout mon cœur de me l'avoir écrite. Elle m'en a plus fait connaître sur le pays où tu es que les six mois que j'ai passés en Italie. Comment se fait-il que deux hommes raisonnables et dontl'un avait fait son droit, aient voyagé si longtemps dans un pays sans diriger leur attention sur le sujet du monde le plus intéressant et le plus fait pour mériter une attention sérieuse?
Je suis fâché, mon cher Edouard, que tu n'aies pas reçu ma lettre de Rome ; elle t'aurait mis au courant de la marche de nos affaires. J'avoue que je n'ai pas le courage de recommencer. Tu sais, d'ailleurs, déjà sans doute les événements en gros. L'adresse de la chambre a été, comme on pouvait s'y attendre, fort vive; le roi y a réiiondu avec hauteur; et le lendemain les chambres ont été prorogées au i" septembre. Depuis lors il est arrivé peu d'événements. Le ministère se place de plus