AU BARON DE TOCQUEVILLE (EDOUARD
Philippeville, 30 mai 1841.
Nous sommes arrivés ce matin, mon cher ami, à Philippeville, après la plus belle traversée que nous ayons encore faite. Une mer calme comme un fleuve, un temps magnifique sans être trop chaud, et à demi-portée de canon la côte, une côte comme j'en ai peu vu dans ma vie. Cette partie de l'Afrique est inhniment plus belle que les autres. De hautes montagnes viennent tomber jusque dans la mer. Ces montagnes sont couvertes
d'arbres ou de pâturages jusqu'au sommet. A chaque instant, elles s'ouvrent pour faire jour à de cbarmanles vallées cultivées et couvertes de troupeaux. Tout cet immense groupe de monts et de vallées est essentiellement peuplé de Kabyles. C'est un pays enchanteur cultivé par des barbares. Tant que nous ne mettons pas le pied sur le territoire de ces hommes, ils ne nous disent rien et font le commerce avec nous. Mais malheur à celui qui voudrait se promener dans le beau pays qu'ils habitent! Nous sommes descendus sur deux ou trois points de cette côte, oiî nous avons des établissements, tels que Bougie et Gigelly. Les Kabyles viennent sur les marchés de ces petites villes vendre leurs œufs et leurs poules. Mais si un Français se montre à cinquante pas des lignes, on lui envoie aussitôt un coup de fusil. Ils se font du reste sans cesse la guerre entre eux, et vivent, dit-on, dans une grande anarchie. Mais, au milieu de tout cela, ils ont de magnifiques cultures, de beaux troupeaux, des fabriques d'étoffe, dépendre et d'armes. On ne saurait bien concevoir que les mêmes hommes puissent être, par de certains côtés, si civilisés, et par certains autres, si sauvages. En approchant de Philippeville, les montagnes s'abaissent, et on entre de nouveau dans la contrée des Arabes.
A la première vue de Philippeville, je me suis cru en Amérique. Il y a deux ans, c'était une plage déserte. Aujourd'hui la ville contient déjà cinq mille habitants civils. Je te laisse à juger du désordre qui accompagne une création si rapide. Tout se fait à la fois ; on trace des