AU BARON DE TOCQUEVILLE
rues, on bâtit des maisons ; on est au milieu des décombres de toute espèce. Tout a une physionomie d'activité fébrile que je n'avais rencontrée nulle part depuis les Etats-Unis.
Un de nos principaux objets en venant ici était de gagner Constantine, qui n'est éloigné que de dix-huit lieues ; rien n'est plus facile. Trois fois par semaine deux hommes à cheval (deux spahis) font la correspondance entre ces deux points. Mais ils la font en un jour, ce qui nous aurait paru trop fatiguant. Heureusement il part demain un grand convoi qui "fait la route en trois jours, et couche (ouLes les nuits dans un camp. iSous partirons avec lui demain à la pointe du jour. Tu ne devinerais pas quel est notre compagnon de voyage? Le vieux marquis de Talaru... Nous ne courons pas le moindre risque de la part des Arabes ; la paix la plus profonde règne dans la province. Quant à la salubrité, le pays ne commence à devenir malsain qu'au mois de juillet. Les hauts plateaux sur lesquels nous allons, ne le sont même jamais, et sur le littoral le danger est bien moindre qu'on ne se l'imagine. Adieu, je te quitte pour faire mes préparatifs de départ. Je t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que mon père, Alexandrine et les enfants*.
* C'est le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, que, parti ])Our Constantine par un soleil brûlant, Tocqueville tomba malade au camp d'Eddis, à quelques lieues de Philippeville, où il fut ranieni' le jour suiv.ml dans l'état le plus gr;ive. 11 avait été atteint dune fièvre d'un Irèsniauvais caractère, dont heureusement ou prévint, à force de quinine, le
A J. J. A.MPERE
Tocquoville, C) juillet 184i.
Vous avez pris un intérêt si vif et si véritablement amical à l'état de ma santé, qu'il est de toute justice que vous soyez un des premiers à recevoir de mes nouvelles. Je vous dirai donc, mon cher ami, que j'ai fait un voyage fort inoffensif. Vingt-quatre heures précisément après vous avoir quitté à Paris, je me metlais à table à Tocqueville. Gravez, je vous prie, cette circonstance dans votre mémoire, et remarquez qu'un voyage pareil est la chose la plus simple du monde. Quand donc vous vous sentirez quelques jours devant vous, pensez qu'il y a un lieu où vous êtes sûr de trouver de vrais amis et une franche satisfaction de vous voir, et n'hésitez pas à venir. Ne faites pas comme ces gens qui, voulant toujours trop bien faire, finissent par ne rien fîiire du tout. Ne vous réservez pas trop pour le temps où vous pourrez venir passer des mois avec nous. Donnez-nous, en attendant, les semaines qui se rencontrent sur votre chemin. En cette matière nous recevons tout avec reconnaissance. Cette fameuse chambre dont on vous parle toujours et dans laquelle vous ne devez jamais entendre aucun bruit, va enfin être prêle. Ce sera la Chambre d'Ampère, même quand un autre l'habitera, afin qu'il ne puisse
second accès. On Tembarqua aussitôt pour Alger sur un bateau h vapciic où il fallut le porter; et bientôt après il put revenir en France.
pas s'établir de prescription, comme disent les légistes.
Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, le charme que je trouve en ce moment à la vie que je mène. Je crois que cela tient à une cause générale qui est l'expérience de plus en plus grande des froissements du monde, et à une cause accidentelle qui est la vie agitée et pénible que depuis peu j'ai menée. Ce grand bruit et ce grand mouvement donnent à ce silence et à ce repos un certain air de plaisirs vifs qui ne leur appartient pas. C'est encore avoir l'âme agitée que de jouir passionnément de la paix. Tel est en ce moment mon cas. Le temps et la jouissance de ces biens diminueront celte impression. Mais je crois qu'il restera toujours un sentiment profond de bien-être, tel que je ne le trouve pas ailleurs.
Or, admirez maintenant l'incroyable absurdité de la nature humaine. Demandez à cet homme si content s'il voudrait rester toujours dans cet état qui le transporte. Il répondra que non vraiment, et qu'après avoir dit de si belles choses sur les charmes de la solitude et de la tranquillité, il s'estimerait fort à plaindre de ne plus pouvoir se jeter au milieu de la guerre, du bruit, de la foule, des haines politiques, des rivalités littéraires, des chambres, des académies, de la grande scène du monde enfin dont il se réjouit tant d'être dehors ! Mais voilà que je tombe en philosophie. Je me tire de ce mauvais pas en vous embrassant de tout mon cœur et en vous disant adieu. Je n'ai pas besoin de vous prier de me rappeler particulièrement au souvenir de M. de (ihateau-