VI
briand, à celui de notre ])on ami Ballanchc, ni siirloiU à celui de madame Récamier, à laquelle mon dernier accès de fièvre m'a empêché d'aller dire adieu. Mille amitiés bien tendres.
AU MÊME
Tocqueville, 10 août 1841.
Mon très-cher ami, je reçois à l'instant votre lettre de Marseille, et j'y réponds toute affaire cessante, afin d'être plus sûr que vous ne passerez pas à Ancône sans entendre parler de moi. J'aime mieux vous écrire quelques mots qui vous arriveront que de lancer à votre suite une longue épître qui vraisemblablement ne vous atteindrait pas.
Je répondrai d'abord à vos "questions amicales, et je vous dirai que, sans être encore très-bien, je suis cependant, je crois, en voie de l'être. Mon corps et mon esprit subissent de plus en plus la bonne et douce influence de la vie que je mène ici. Vous la connaissez. Je n'ai pas besoin de vous la peindre. Il n'y manque que l'agrément que vous y joignez, et cet agrément était bien grand, je vous jure. Il nous tarde que vous reveniez l'ajouter aux autres et compléter le tableau. Je m'habitue à celle vie, et je m'y complais d'une manière qui m'effraye. Car je sens que j'ai d'autres devoirs à remplir dans ce monde; et je crains qu'ils ne finissent
par me paraître pénibles, et que je ne mette plus à les accomplir la passion sans laquelle on ne fait rien.
A mesure que je m'éloigne de la jeunesse, je me trouve plus d'égards, je dirai presque de respect pour les passions. Je les aime quand elles sont bonnes, et je ne suis même pas bien sûr de les détester quand elles sont mnuvaises. C'est de la force; et la force, partout où elle se rencontre, paraît à son avantage au milieu de la faiblesse universelle qui nous environne. Je ne vois que poltrons qui tremblent à la moindre agitation du cœur humain et qui ne nous parlent que des périls dont les passions nous menacent. Ce sont, à mon avis, de mauvais bavards. Ce qu'on rencontre le moins de nos jours, ce sont des passions, de vraies et solides passions qui enchaînent et conduisent la vie. Nous ne savons plus ni vouloir, ni aimer, ni haïr. Le doute et la philanthropie nous rendent incapables de toutes choses, du grand mal comme du grand bien, et nous voltigeons pesamment autour d'une multitude de petits objets dont aucun ne nous attire, ni ne nous repousse fortement, ni ne nous fixe.
Me voilà ' retombant dans mon mpii philosophique. Mais vous me le pardonnez, car c'est aussi un mal d'amitié. On parle à ses amis comme on parle à soi-même. Les pensées qui m'agitent percent comme d'elles-mêmes quand je vous écris, et remplissent malgré moi ma lettre qui, cependant, a besoin d'être courte. Je finis donc. Vous voilà lancé dans ce grand Orient où notre pensée va vous suivre* ; donnez-nous souvent et copieusement de vos
* i. J. Ampère partait pourlÉgypte.
lie CORRESPONDANCE,
nouvelles. Je vous le demande tant au nom de ma femme qu'au mien ; et si vous n'avez pas le temps de faire de longues lettres, écrivez du moins : Je me porte bien. Portez-vous bien, en effet, et ne tardez pas trop à venir nous raconter vos nouveaux pèlerinages.
Tocqueville, 9 octobre 1843,
Nos femmes valent mieux que nous, mon cher ami ; car elles s'écrivent, et nous ne nous écrivons pas. . . . Je sais bien que nous n'avons rien de pressant à nous dire; mais il est bon pourtant de ne pas laisser entièremen rompre le fd de nos impressions quotidiennes. Voici, ^ quant à moi, mon bulletin : depuis mon retour du conseil général, je ne suis, pour ainsi dire, pas sorti de chez moi. J'ai mis le repos à profit pour faire un certain nombre d'articles sur la question de l'esclavage. Je crois qu'ils ne seront pas sans intérêt pour ceux, en petit nombre, qui s'intéressent à cette grande question. Je pense qu'il était difficile d'expliquer plus clairement et en moins de mots ce qui s'est passé dans les colonies anglaises, et ce qu'on peut faire dans les nôtres. Mais j'ai beau faire, ces articles sont des chapitres. Je n'ai pas, je crois, les défauts, mais je manque aussi de toutes les qualités des journalistes. Je ne vous recommande ces
A LORD RADXOR. H7
articles, si ChamboUe les insère \ que comme pouvant vous mettre au courant de la question. Ce travail m'a forcé de parcourir de nouveau le rapport du duc de Broglie. C'est un chef-d'œuvre; et puis il respire dans toute cette œuvre un sincère amour de l'humanité, cette grande et noble passion que les momeries des philanthropes sont parvenues à rendre presque ridicule. Maintenant je vais m'occuper de l'empire des Ang^lais dans Tlnde. Ce travail m'intéresse et m'amuse même beaucoup. . . .
A LORD RADNOR
Tocqueville, 5 novembre 1845.
Je vous remercie infiniment, mylord, de l'envoi que vous me faites des premiers numéros du journal the Economist. Je viens de les parcourir, et je les crois, comme vous, propres à répandre des vues utiles. L'étude de cette science encore nouvelle n'est malheureusement pas aussi répandue en France qu'elle devrait l'être. Cependant elle y compte déjà de très-nombreux adeptes. Une grande partie de notre presse et plusieurs hommes politiques éminents en professent les principes. Mais elle a pour adversaires, ainsi qu'en Angleterre sans doute, tous ceux qui sont intéressés à combattre la li-
* Ces articles, extrêmement remarquables , ont paru à cette époque dans le Siècle. C'est, je crois, la seule occasion où Tocqueville ait écrit dans un journal. — On les trouvera réunis dans le (omo 1\ V. p. 2fir>.
berté du commerce ; et le nombre cbez nous en est d'autant plus grand, que nos principales industries n'ont pris que sous le régime de la protection exagérée de l'empire et delà restauration les développements qu'elles ont déjà atteints. Elles se croient encore inférieures aux vôtres, et elles pensent que la destruction des tarifs serait leur arrêt de mort. Je suis convaincu qu'une grande partie de ces craintes n'est point fondée. Toutefois, je crois moi-même qu'il ne faut procéder que graduellement et avec précaution aux réformes que sollicite avec raison la science. Ses principes sont d'une vérité incontestable. Ils montrent clairement le but vers lequel il faut tendre ; mais ce but ne peut être atteint tout à coup, lorsqu'on part d'un état de choses créé par les principes contraires. Vous êtes depuis trop longtemps dans la vie politique, mylord, pour ne pas savoir que ce qu'il y a de plus difficile et de plus long dans la tache du législateur, c'est de guérir les maux qu'il a faits lui-même. Mais c'est déjà beaucoup pour guérir le mal que de savoir où est sa source. C'est ce que l'étude de l'économie politique apprend. Sous ce rapport, des journaux semblables à celui que vous me recommandez sont trèsutiles. Mon intention, à mon retour à Paiis», est d'indiquer VEconoinist aux bibliothécaires de la Chambre, afin qu'ils s'abonnent à ce journal, et qu'ainsi il soit mis sous les yeux des députés.
Nous avons appris avec un grand plaisir, mylord, l'heureux événement qui vous a rendu grand-pèrL'. Veuillez, je vous prie, exprimer à M. votre fils la joie que
nous en ressentons : veuillez aussi lui rappeler qu'il nous a promis de venir nous revoir ici avec madame Beuverie, et que nous tenons très-particulièrement à l'exécution de cette promesse. Nous serions bien heureux, mylord, si vous vouliez accompagner vos enfants. J'ose dire que vous ne trouveriez nulle part une plus sincère et une plus respectueuse affection.
A M, DE CORCELLE
Tocqueville, 15 novembre 1843.
La question religieuse me préoccupe comme vous, mon cher ami; elle fait plus, elle m'afflige profondément. L'un de mes rêves, le principal en entrant dans la vie pohtique, était de travailler à concilier l'esprit libéral et l'esprit de religion, la société nouvelle et l'Eglise. CettL' conciliation si nécessaire à la liberté et à la moralité publique est maintenant bien difficile, car les positions qui, au sortir de la révolution de Juillet, étaient indécises, sont maintenant prises de part et d'autre, de telle sorte qu'il faudra des années pour nous replacer au poinl où nous étions il y a trois ans. Heureux si nous nous y trouvons jamais ! Cela, je le répète, me remplit de douleur et aussi d'irritation contre ceux qui ont fait ce grand mal. Je m'irrite contre les amours- propres et les passions qui dominent une partie des adversaires
(lu clergé dans celle lulle, mais j'avoue que je m'irrite
aussi conlre leurs adversaires.
Quand je pense à l'état où se trouvait l'opinion publique et la presse, il y a à peine trois ans, à l'égard de la religion, et à ce qui existe aujourd'hui, je ne puis m'empêcher de voir qu'il faut qu'on ait commis, dans le clergé, des fautes énormes pour en arriver oij nous sommes. La violence des injures à l'égard des personnes, l'exagération des accusations, sont parvenues à gâter une excellente cause. Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner à en réclamer l'exercice, on a montré la pensée de dominer l'éducation tout entière, sinon de la diriger.
Je n'en trouve pas moins quelques-unes de vos réflexions parfaitement justes et je les approuve. Comme vous, je crois que les fautes du clergé seront toujours infiniment moins dangereuses à la liberté que son asservissement. Je pense aussi que l'animosilé du clergé contre le pouvoir est l'état exceptionnel et passager; que l'état habituel et permanent qui est h craindre est un partage inégal des pouvoirs; une sorte d'arrangement qui ferait du gouvernement et de l'Eglise deux associés aux dépens de la liberté.
J'agirai et je parlerai certainement dans le sens de cette opinion, et les colères des journaux ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense d'une papauté admimstratire. Je suis également décidé à tenir ferme dans la question de la liberté d'enseignement; mais je désire que le gouvernement ait la prudence de ne pas
A. M. DE CORCELLL. 121
présenter la loi avant que cet orage soit calmé; caria question serait décidée contre nous en ce moment.
Après m' être porté comme un valet de ferme pendant tout l'été, je me suis mis depuis un mois à être tout malingre. J'espère que cet état n'aura pas de durée. Le commencement d'une session, comme le commencement d'une bataille, n'est pas un moment où il soit commode d'être malade. J'ai trop travaillé cet été. Pendant que vous vous enfonciez dans l'Afrique, je parcourais l'Inde en tout sens. Je me flatte d'être maintenant maître du sujet et en état de comprendre non-seulement ce qui arrive là, mais dans toute l'Asie. Mais encore, pour profiter de toutes ces belles connaissances, faut-il vivre ! Croyez à mon bien tendre attachement.
Tocqueville, 17 septembre 1844.
Le temps me manque aujourd'hui, mon cher ami, pour vous écrire une longue lettre. D'ailleurs pourquoi traiter péniblement par écrit des sujets sur lesquels on doit causer intimement et longuement? Je ne vous exprimerai donc (jue deux ou trois idées générales relativement à nos grandes affaires.
Je crois qu'il ne faut ni exagérer ni amoindrir ce qui se passe à propos de la question religieuse ; croyez que
toute la situation peut se résumer ainsi : un sentinnent réel exploité par des passions factices.
Rien ne peut en ce moment agiter profondément et pas.'-.ionnénient les âmes, et la question universitaire n'a pas plus cet effet qu'aucune autre. Mais elle est toutefois la seule qui produise un certain ébranlement dans l'opinion publique et qui ait ses racines dans des idées et des passions qui ne sont pas de circonstance. C'est une question qui n'est au reste très-commode pour personne.
Quant au journal le Commerce ^•r\e. perdons jamais de vue, je vous en supplie, le but que nous nous sommes proposé. Ce but est d'avoir à nous, dans la presse opposante, une feuille complètement indépendante dans toutes les questions de politique intérieure et extérieure, et d'y pouvoir défendre, du point de vue libéral, la liberté d'enseignement, sans s'associer à la guerre déclarée au clergé.
Quant au ton de la polémique dans ce journal, je suis de votre avis, qu'il ne doit pas être violent. Mais vous voulez f;iire d'un journal un parfait (jenlleman, et c'est ici, si je ne me trompe, une erreur féconde en agitations et en troubles pour vous.
Il n'y a rien qui ait une vab^ur plus relative et qui soit soumis à des vérités moins absolues que le ton ; je vous supj)lie d'y réfléchir. Le même homme parle autrement dans un salon, dans un livre, à la tribune, à un ami et à mille auditeurs, à un public académique et aux passants de la rue. Le fond des sentiments et des idées
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est le même; la manière de les produire, l'animation de la parole, le choix des expressions et des toiiis, diffèrent. Devant ceux-ci, il finit tout dire, et devant ceux-là, laisser comprendre la moitié des choses.
Un journal est un discours qu'on fait par la fenêtre à des gens d'éducation très-mèlée qui passent dans la me.
Pour faire arriver les idées qu'on veut donner, les impressions qu'on veut produire, il faut un certain degré d'animation, de certains arguments faciles à saisir en courant, un certain mélange de vérités rares et de lieux communs, un certain relief un peu grossier donné à la pensée pour qu'elle s'aperçoive aisément et de loin.
Que voulez-vous? C'est le ton du genre. Chacun de ces discours-là n'est pas destiné assurément à prendre place dans des œuvres que la postérité lira, mais à produire, en se répétant sans cesse, un effet actuel qu'on a en vue. Je crains que vous n'ayez pour le ton du journal un idéal qu'il ne soit pas dans la nature des choses d'atteindre. Du moins, je n'en vois dans aucun parti, dans aucun pays, ni même dans aucun temps, un exemple.
Vous vous exagérez, d'ailleurs, prodigieusement, selon moi, la responsahililé qu'on apporte en pareille affaire. Des hommes politiques, surtout absents, ne sont responsables que de la direction générale d'une feuille qui est sous leur patronage ; mais jamais on n'a imaginé de s'en prendre à tels ou tels articles. Croyezvous que je ne souffre })as autant que vous de certains
numéros sur nos rapports avec l'Angleterre, où j'ai des amis très-respectables qui peuvent voir là l'expression do ma pensée personnelle?
Ce n'est pas le moment, en effet, de rappeler les anciens griefs que nous pouvons avoir contre les Anglais, lorsque les passions sont déjà, de jiart et d'autre, si excitées. Notre devoir est de nous tenir au niveau de ce qu'il y a de juste et de légitime dans le sentiment national. Mais dépasser cette limite et jeter de l'huile sur le feu en rappelant de vieilles querelles, me paraît presque coupable dans les circonstances si critiques où nous sommes.
Nous ne faisons pas tout ce que nous voulons, d'accord ; mais il faut traiter les affaires politiques avec un esprit politique, et n'y pas apporter toutes les susceptibilités délicates de la vie privée. Quelle est l'action commune dont le résultat remplit précisément tout l'objet qu'individuellement on se serait proposé, et dans laquelle on ne fait pas un peu plus, un peu moins, un peu autrement qu'on ne ferait si on était seul? C'est la condition nécessaire de l'association.
Si on ne veut pas la subir, on reste sans doute plus complètement soi-même, mais on ne peut faire aux autres aucune portion du bien qu'on leur désire, et en définitive on travaille plus pour soi que pour son pays.
Adieu. Je ne saurais vous dire combien je me re'jouis de l'idée de passer huit bons jours avec vous dans la solitude de la campagne avant de rentrer au milieu du tumulte do la bataille. Il nie semble que je partirai de
A M. DE CORGELLE. 125
chez VOUS plus tranquille et plus fort. Croyez à ma tendre et vive amitié.
AU MEME
Marseille, 11 octobre 1846.
Je ne vais point, mon cher ami, faire une exploration de l'Algérie, je vous l'ai déjà mandé. Je vais seulement employer un ou deux mois à vivre dans l'atmosphère de cette grande affaire. Je n'ai nulle envie d'aller en Afrique pour y être malade, et je suis très-résolu à subordonner chaque jour ma curiosité à ma santé. C'est pour cela que, jusqu'à présent, je suis déterminé à prendre Alger pour but exclusif de mon séjour. Je sais que de cette manière ce voyage sera incomplet, mais il sera encore plus intéressant et plus productif que le voyage d'Italie dont j'avais antérieurement l'idée.
Ainsi limité par la prudence et par ma volonté, je ne sais quel champ d'observation je pourrai parcourir. Je pense comme vous que les côtés les plus politiques de la question, en ce moment, sont nos rapports avec le Maroc, et en général l'état de toute cette frontière. J'aurais un grand désir de me rendre à Oran, et même à Djemma-Gazouat; mais je crains de ne pouvoir le faire. Vous savez sans doute que le maréchal Bugeaud pousse vivement sinon à la guerre, au moins à l'expédition qui l'amènera.
126 CORRKSPONDANCK.
• La question d'Afrique, dans (ouïe sa variété et dans sa grandeur, se résume ainsi : Comment arriver à créer une population française ayant nos lois, nos mœurs, notre civilisation, tou-t en gardant vis-à-vis des indigènes les égards que la justice, l'humanité, notre intérêt bien entendu, et, comme vous l'avez dit, notre honneur nous obligent étroitement à conserver? La question a ces deux faces. On ne saurait envisager l'une sans voir l'autre. Je l'ai toujours compris ainsi, et si je me suis attaché à l'une plutôt qu'à l'autre en parlant à la Chambre, c'est qu'on ne peut tout dire à la fois, ni traiter d'un seul coup un si grand ensemble.
Je vous assure que je vais à Alger avec une liberté d'esprit complète sur les choses et les hommes. L'expérience m'a appris qu'on ne savait jamais bien ce qu'on n'avait pas étudié par soi-même. Je laisse donc en France toutes les idées qui m'étaient venues par ouïdire, bien décidé à considérer chaque affaire comme si j'en entendais parler pour la première fois. Je suis également décidé à ne tomber aveuglément dans aucune des écoles qui peuvent diviser les généraux.
J'ai vu M. Dufaure à mon passage à Paris. J'en ai été de plus en plus content. Je ne l'ai jamais trouvé si résolu et résolu par des motifs nobles et désintéressés qui l'honorent. Jamais, à ce qu'il me semble, nous n'avons eu une espérance plus légitime de faire quelque chose d'utile à notre pays. Vous me peignez, cependant, de manière à faire venir l'eau à la bouche, la satisfaction qu'on doit éprouver en dehors de l'arène politique, sans
A M. DLFALRE. 127
colères, sans entraînements, jugeant chaque chose du milieu d'une atmosphère de sérénité et d'impartialité éternelles. Je vous avoue qu'il me prend des envies de vous battre quand je vous entends dire de ces choses. Morbleu ! mon cher ami, ce n'est pas là de la politique. Nous avons un but honnête et grand ; et comment y tendre, sinon par un effort passionné de ses amis et de soimême? Sans doute tous les amis ne sont pas parfaits; ils sont souvent fort différents de ce qu'on désirerait qu'ils fussent ; ils font rarement tout ce qu'on veut et vous entraînent quelquefois à des fautes qu'on ne voudrait pas. Mais cela vaut encore mieux, je ne dis pas pour soi-même, mais pour le bien qu'on se propose, que de vivre seul. Pour moi, je suis décidé à combattre de toutes mes forces les adversaires de mes opinions, de même que je veux, dussiez-vous me blâmer, garder la faiblesse d'aimer, sans aucune impartialité, mes amis et vous surtout, malgré votre philosophie.
Je vous quitte en vous embrassant de tout mon cœur. Je vous écrirai d'Afrique à mesure que j'aurai des impressions nettes.
Paris, 29 juillet 18i7.
Mon cher collègue et ami, notre ami commun Rivet m'a parlé ainsi qu'il l'a fait avec vous d'un projet de
travail commun sur les finances. J'ai beaucoup approuvé pour mon compte l'idée de cette œuvre cl je suis prêt à y concourir si vous le jugez utile.
J'ai toujours pensé, et je crois même vous l'avoir dit plusieurs fois, qu'au milieu de beaucoup de réformes plus ou moins vagues auxquelles l'esprit public est plus ou moins indifférent, il y en a une qui préoccupe vivement le pays et mérite l'attention la plus sérieuse des hommes d'Etat ; c'est la réforme de noire système financier.
Ici on peut non-seulement montrer une tendance, mais indiquer un programme précis qui consisterait non plus à prendre une à une toutes les sources de l'impôt et à les tarir sans en ouvrir d'aulres, mais à remanier tout le système de façon à diminuer les charges des pauvres, en augmentant un peu celles des riches, de telle sorte qu'on arrivât en même temps à remettre de l'ordre dans les finances et à exonérer le travail. Il suffit d'énoncer une pareille proposition pour montrer tout ce qu'elle contient de questions à méditer. Je confesse mon impuissance actuelle à indiquer les détails et les moyens d'exécution d'une pareille idée. Mais de plus habiles que moi la croient très-praticable. Quant à moi, je suis sûr que c'est une grande idée, et qui, comme toutes les grandes idées, répond à plusieurs besoins à la fois. Elle touche en même temps à ce qu'il y a de plus élevé dans le gouvernement des finances et dans celui des hommes. Elle est économique et politique. Son ajiplication sage suffirait seule pour illustrer soit un parti, soit une ad-
A M. DUFAURE. 12!i
ministration. Il y a plusieurs autres avanlages trèsgrands à la traiter. Elle mène à une reforme très-populaire, et qui cependant n'a rien de révolutionnaire. Elle dispense de s'attacher à plusieurs autres réformes qui pourraient être ou inopportunes ou peu désirées par la nation, et sur lesquelles, quoi qu'on fasse, on ne parviendra pas à échauffer celle-ci. Elle répond, au contraire, à un besoin senti par le pays, qui s'occupe plus aujourd'hui des questions qui ont un caractère social que de celles qui sont purement politiques. Quoi de plus conforme à cette tendance qu'une réforme financière dont le résultat serait de modifier la répartition des charges publiques entre les différentes classes de la nation?
Je ne saurais trop vous prier de prendre cette grande réforme dans vos mains. Croyez que le temps est mûr pour le faire. Le moment est arrivé. Si des mains puissantes ne s'emparent pas de la question, elle tombera dans des mains faibles ou indignes; mais elle sera prise par quelqu'un. Elle est dans l'air comme toutes les idées qui sortent naturellement du besoin d'une époque.
Pour moi, je prendrai dans cette œuvre la part qu'on voudra, ou même aucune part si l'on veut. Rivet pense que la partie du sujet qui pourrait le mieux me convenir serait uile sorte d'introduction faisant connaître l'état actuel de notre système d'impôt, son histoire, ses principaux vices, le but général qu'on devrait se proposer en le retouchant, et enfin ce qu'ont fait les Anglais depuis trente ans dans le même sens. Faut-il entre-
prendre cela? Dans le cas de raffiimalive, donnez-moi votre opinion sur la manière de diriger ce travail. Mais surtout dites-moi (je désire ardemment que vous puissiez le faire) que vous embrassez vous-même Ibriemenl la pensée de cette entreprise. Vous seul pouvez faire arriver à bien le travail collectif que nous entreprendrions ; vous seul pouvez donner à tous ceux qui s'en occuperaienL le courage, l'entrain, l'activité qui fait réussir. Pour cela, il faut vous mettre à leur tête et les diriger; et quand ils auront travaillé, c'est encore vous seul qui pouvez résumer les travaux et présenter enfin au pul)lic les conséquences nettes, précises et pratiques qui en découlent. Adieu, croyez à tous mes sentiments de sincère et vive amitié.
A M DE CORCELLE.
Tocqucvillo, '27 ;i(iùl )8i7.
J'ai trouvé ce pays-ci sans [)assion politique, mais dans un bien redoutable élat moral. Nous ne sommes pas près peut-être d'une révolution; mais c'est assurément ainsi (juc les révolutions se préparent. L'effet produit par le procès Cubières a été immense. L liorrible bistoire aussi dont on s'occupe depuis huit jours, est de nulure à.jeter une teireur vague et un malaise pro-
A .MADE.M01SELLI-: DE.MSE DE TUCOUEVILLL. 151
fond dans les âmes. Elle produit cet effet, je le confesse, sur la mienne. Je n'ai jamais entendu parler d'un crime qui m'ait fait faire un retour plus pénible sur riiomme en général et sur l'humanité de mon temps. Ouelle perturbation dans les consciences un pareil acte annonce! Comme il fait voir toutes les ruines que les révolutions successives ont produites! Je vous embrasse bien tendrement et vous aime d'autant plus que vous êtes malheureux. Donnez-moi de vos nouvelles.
A MADEMOISELLE DE.MSE DE TOCQUEVILLE i.
G janvier 1848.
J'ai reçu avec grand plaisir, chère Denise, ta petite lettre et celle de ton frère. Je ne réponds pas à celui-ci parce que je sais qu'il n'est plus à Baugy. Mais je veux causer un moment avec toi. Je n'ai que peu de minutes pour cela, et j'aime à les employer de cette manière. Tu dis que tu as de l'affection pour moi. Ce ne peut être encore un sentiment bien développé, car vous ne me connaissez encore guère; mais j'espère que lu m'aimeras réellement à la longue, quand tu te seras aperçue que tu trouves en moi un désir bien profond et bien vif de te voir heureuse, un grand goût pour y con-
' Sa uièie, lille (rÉdouanI, \icoiiilc ilc Toc [lU'villo, et (Joveniie iiiadainc lie Blif.