‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 31 sur 67 · A \\. R. GREG, ESO · texte numérisé non relu

A \\. R. GREG, ESO

Saint-Cyr, t27 juilk'l ISm.

11 y a plus d'un mois, monsieur, que j'avais envie de vous écrire, et que j'en étais empêché par la crainte que ma lettre ne vous parvînt pas. Je ne connaissais qu'imparfaitement votre adresse, el aujourd'hui encore je ne suis })as bien sûr de pouvoir l'indiquer avec exactitude. Je voulais vous exprimer Irès-sincèrement mon opinion sur les deux volumes que vous avez bien voulu m'envoyer, et vous dire tout le plaisir {[uC m'avait causé leur lecture. Je me serais permis de vous soumettre quelques critiques au milieu de beaucoup d'éloges mé-

A W. n. GREO. KSO. 215

rites. Mais je remets ceci à un autre temps, .le crois vous être plus apréable en me bornant aujourd'hui à répondre aux questions que vous m'adressez.

Il est bien entendu que nous ne parlons pas du système électoral acluel

mais seulement du système électoral de la monarchie constitutionnelle et de celui de la république.

Ne perdez jamais de vue, je vous prie, en lisant ce qui va suivre,, ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous écrire précédemment, h savoir que la France doit toujours être considérée en elle-même; cjue, dans la malière qui m'occupe en ce moment surtout, elle est incomparable avec l'Angleterre : ce dont vous demeurerez convaincu en songeant qu'en Angleterre vous avez une aristocratie et de puissantes influences locales, tandis qu'en France nous n'avons rien de semblable. Vous n'avez pas de centralisation, tandis que nous avons centralisé l'administration publique plus qu'on ne l'a jamais fait peut-être dans aucun grand pays. D'où il résulte qu'en Angleterre, c'est principalement des grands prnpriélaires, et en général des riches que peuvent venir la corruption et l'intimidation; tandis que chez nous la corruption et l'intimidation ne peuvent venir que des agents du gouvernement. Vous comprenez que, dans des conditions si différentes, les institutions électorales des deux pays ne peuvent guère se comparer. Ceci dit, j'entre en matière. Je réponds à vos questions dans l'ordre où elles sont [)0sées.

Le système électoral de la monnrrliie ronslitutionnelle

214 (;oi;uFsroNr»\>T,i:.

avait un vice énorme qui, à mnii sens, a cU'' la cause première He la chulede cette monarchie. Il reposait sur un trop petit nombre d'électeurs. Il résultait de ceci que le corps électoral finit bientôt par ne former qu'une petite oligarchie bourgeoise, préoccupée de ses intérêts particuliers, séparée du peuple, dont elle ne s'occupait pas, et qui nes'occupait pas d'elle. Celui-ci cessa d'avoir îa moindre sympathie pour ses actes, tandis que les anciennes classes supérieures, (ju'elle écartait avec jalousie du gouvernement, la méprisaient et supportaient impatiemment sa suprématie exclusive. Presque toute la nation fut ainsi amenée à croire que le système représentai if n'était autre chose qu'une machine politique propre à faire dominer certains intérêts particuliers, et à faire arriver toutes les places dans les mains d'un certain nombre de familles : opinion très-fausse, même alors, mais qui a pkis finorisé que tout le reste l'établissement d'un nouveau gouvernement.

Quant h l'intimidation ou à la corruption de ces élecleurs par des i)articuliers puissants, elle a toujours été très-rare; on peut même dire qu'elle a toujoui's («lé inconnue. Le gouvernement lui-môme n'a jamais corntiiipu les électeurs, dans le sens le plus grossier du mol, en donnant de l'argent. Mais il n'a presque jamais cessé d'exercer sur eux une influence très-corruplrice sous une autre forme. Aux électeurs les moins honnêtes, il faisait espérer des places ou de l'avancement. Aux plus honnêtes, il promettait t\uc la commune dans laquelle ijs habitaient, recevrait liinedt^ ces mille faveurs dont

\ w. II. (iriKt;, KS(.). OIT)

pnrnii nous le gouvernement dispose: tels (jiie secours pour réparer les églises, les écoles, les ponls, etc., etc.

Quoi qu'il en soit, cette influence du gouvernement élant conire-balancée par l'influence des journaux trèspuissants sur l'esprit de la classe moyenne, les choses auraient pu marcher longtemps ainsi sans le vice capital que j'ai signalé plus haut : le petit nombre des électeurs, et la prépondérance exclusive d'une seule classe dans le gouvernement.

1848 nous jeta dans l'extrême opposé. Il nous donna le vote universel.

Il tant reconnaître que les deux élections faites suivant ce système sous la république furent les plus libres et les plus sincères qu'on ait vues en France depuis l'élection générale de 1789. Il n'y eut aucune corruption ni intimidation d'aucune espèce. L'intimidation fut tentée par le gouvernement et les partis, mais sans succès. Le grand nombre des électeurs, et surtout leur réunion en grandes masses dans les collèges électoraux de canlon, rendit l'action du gouvernement absolument insensible. Ce système redonna, au contraire, dans la pluparl des provinces, aux riches propriétaires et au clergé, plus d'influence politique qu'ils n'en avaient eu depuis soixante ans; mais ils n'eji abusèrent point d'une manière sensible, delà apparut clairement quand on vint à discuter au sein de l'Assemblée nationale les élections contestées. On reconnut imanimement que l'influence du clergé et des grands pro])riélaires avait élé considérable. Mais il n'arriva presque point qu'on se plaignîl

21(1 CORHESPONDANCE.

que les paysans eussent été intimidés (dans le sens ordinaire qu'on attache à ce mot) ou payés ; et la vérité est <{ue l'inlimidation et la corruption des électeurs par des particuliers^ dans un pays où l;i richesse est aussi divisée qu'en France, sont très-difficiles et ne peuvent jamais s'étendre bien loin, quel que soit le système électoral en vigueur. Les riches propriétaires n'exercèrent donc sur l'esprit du cultivateur qu'une influence toute morale. Le paysan, presque partout projiriétaire lui-même, et effrayé pour sa propre propriété des doctrines communistes, se laissa guider par les hommes chez lesquels il trouvait plus de lumières ou des intérêts de propiiété plus grands. Les choses se seraient-elles toujours passées ainsi ? Je l'ignore. Je constate seulement les faits dont j'ai été témoin, et j'affirme que la majorité conservatrice qui domina successivement dans l'Assemblée constituante et dans la Législative contenait plus de riches propriétaires fonciers, indépendants par leur fortune et par leur manière de vivre, de ce que vous appelleriez en Angleterre * coiintrij'gentlemen, que je n'en avais jamais vu dans aucune des assemblées dont j'ai fait partie pendant treize ans.

Mais ici je ne saurais trop vous faire remarquer l'influence qu'a exercée chez nous et que doit exercer partout, je pense, sur les résultais du vote universel, la manière dont on forme les collèges ou réunions électorales.

Quand les électeurs sont tirés de leurs villages et l'éunis par masses de un, deux ou trois mille au clief-

\ W. 11. (,l;Fr,. ESO. 217

lien (lu (Miitoii, coninic cela avnit lien sous lo régimo de In première loi de 1848, on même par fractions plus petites, mais encore considérables, ainsi que le voulait la seconde, l'influence que peuvent exercer les prêtres et les riches propriétaires sur l'esprit des élecleurs est moins grande et celle du gouvernement est presque nulle. Au contraire, quand l'élection a lieu par villages, c'est-à-dire par petits corps électoraux de cinquante, soixante, cent électeurs, le- curé ou le riche propriétaire (là où il y a encore un riche propriétaire) peuvent exei"cer une action plus grande, et l'influence du gouvernement redevient surtout tout à coup très-considérable.

Quant à la question que vous me faites sur les -opinions qui régnent chez nous parmi le peuple en matière de corruption électorale, je répondrai que la corruption, et surtout la corruption d'argent, lui a toujours paru déshonorante; qu'un électeur qui se ferait payer pour donner un vote serait vu du même œil qu'un témoin qui vendrait sa déposition . Dans une lutte électorale dont j'ai eu personnellemeni connaissance, un candidat opposé à un de mes amis ayant été accusé fort à tort d'offrir de l'argent aux élecleurs, cela lui fit un tort irréparable. Ses amis n'osaient plus voter pour lui de peur de passer pour avoir été payés. Le fait est qu'en matière électorale le peuple a encore, en France, les avantages el les inconvénients de la jeu?u'sse politique. 11 est inexpérimenté, faible, quelquefois passionné, mais honnête. C'est en lui prêchant de fausses doctrines, en lui faisan I

218 COr.P.F.SrONliANT.l'.

croire h des progrès sociaux imaginairos, on flallanl ses jalousies, ses haines et non en lui donnant do l'ai^onl, f|u\)n l'entraîne.

Ouols que fussent les systèmes électoraux qui se sont succédé en France depuis soixante ans, l'élection n'a jamais rien coûté aux candidats. C'est encore un trait à noter. J'ai été pour ma part élu cinq fois, et il ne m'en a jamais coûté un centime. Ce n'est pas cependant que sous la monarchie conslilutionnelle et sous la république les fonctions de député ne fussent Irès-onviéos. Elles l'étaient peut-être plus qu'on aucun autre pays du monde. Car la députation ne menait pas seulement alors à toutes les grandes fonctions de gouvernement, mais aussi à toutes les jilaces secondaires de l'administration, ce qui était un grand mal. Malgré cela, l'élection ne coulait rien, les choses étaient ainsi montées.

Vous voulez savoir mon opinion sur le scrutin de liste, la voici: l'avantage principal du scrutin de liste (je parle toujours d'un pays où la liberté politiqiu^ est : ('('Ile) n'est pas d'empêcher tlie canvaminj^ ; car il se l'ait toujours d'une manière plus ou juoins régulière un travail préparatoire pour former la liste générale d(\s candidats et préj)aror réleclion. \a'^ notables do chaque parti s'assemblent ou coi'respondeul ; et de j)ai't el d autre on arrête des listes qui sont ensuite distribuées ù profusion aux électeurs. Il se fait là, en petit, un travail politique analogue à celui qui, aux Ktats-Unis, précède l'élection du président. Les véritables avantages dn

* f.a liriguc.

\ W. II. (iRKd. i:S(,». oi<)

sci'ulin de lisle ont été pour nous: 1" de rendie h; dé- ])uté plus indépendant de telle ou (elle fraction du corps électoral. Elu par scrutin de lisle, il n'a plus en affaire qu'à l'opinion générale du département, et a pu, sans péril, négliger les intérêts particuliers d'un canton ou de quelques familles ; 2" le scrutin de liste a eu pour tendance d'élever le niveau des choix. Il est difficile de faire voler cent ou cent cinquanfe mille électeurs pour un homme qui ne soit pas très en vue. tl faut ou une grande notoriété nationale, ou du moins une grande •notoriété départementale pour ilxer aisément les voix d'un si grand nombre de votants. Les célébrités cantonales, les illuMrations de clocher, comme nous disou'; eu franco, ont moins de chance pour se produire dans ce système que dans aucun autre.

Mais remarquez encore, je vous prie, que l'utilité ])lus ou moins grande du scrutin de liste dépend des circonstances. Quand les électeurs sont en très-petit nombre et qu'ils sont pris dans une seule classe, le scrutin de liste est particulièrement nécessaire pour empêcher que les députés ne finissent par être les représentants ohscui's de petites coteries. Je ne doute pas que le scrutin de liste n'eut beaucoup diminué les inconvénients du système électoral en vigueur avant 1848.

Reste, je crois, la question que vous m'adressez relativement à l'efficacité du vote secret. On peut contester que le haJlol^ soit une garantie absolue du secret des votes. Mais qu'il ne facilite pas beaucoup ce secret, c'est

' I.C Slllllill sccicl .

220 CORRFlSPONnANCK.

ce (jiie personne n'a jamais ininp-iné ilo nier on Franco. Depuis soixante ans, toutes les minorités et mémo tous' les partis l'ont réclamé quand il n'existait pas, ou l'ont énergiquement défendu quand il était établi. Les électeurs ont toujours considéré sa conservation comme une ffarantie rie la première importance. Comment un pareil accord se serait il rencontré sur une institution inutile? En fait, personne parmi nous ne l'attaque et ne l'a attaqué si ce n'est le gouvernement, c'est-à-dire le seul pouvoir qui occupe chez nous vis-à-vis des électeurs une position analogue à celle do votre aristocratie, et qui soit on mesure d'abuser, par l'intimidation ou la corruption, de la publicité du vote. J'ajoute que le gouvernement actuel ne l'a point aboli, du moins directement. . . .

Je finis là, monsieur, ma main est fatiguée et je suj)pose que votre attention doit l'être. La nécessité seule do lire ma mauvaise écriture suffirait pour vous faire do la lecture do cette lettre un travail. J'ai voulu, du moins, vous donner, en l'écrivant, une preuve du désir que j'avais de répondre à votre confiance, et vous témoigner en même temps ma reconnaissance pour le plaisir que m'a procuré la lecture de vos volumes. Je les ai reçus la veille même de mon départ de Paris; c'est ce qui m'a empêché de m'onquérir de la demouie dolady Stanhopo, et de l'aller remercier de la peine qu'elle a bien voulu prendre de me les faire parvenir.

Adieu, monsieur, croyez à Ions mes sentiments {\o haute considération.

A M. FRESLO>. 2'il

A .M. FlîESLO.X.

Saiiil-Cyr. lit uoùl 180:».

Merci de riuiiveaii, mon cher ami, et de vos renseignements et de vos nouvelles. Les premiers m'ont tort servi et les secondes m'ont très-intéressé.

J'ai trouvé à la bibliolhèque de Tours la plupart des livres que vous m'indiquez

L'étude que j ai faite des documenis administratifs m'a déjà fort éclairé sur le sujet des attributions administratives des tribunaux avant 1789. Elle m'a notamment fait voir ces deux choses-ci : la première, que ces attributions allaient se resserrant de plus en plus, à mesure que le pouvoir administratif, proprement dit, devenait plus actif et plus éclairé.

Les tribunaux n'ayant point, en CQ^te matière, de droit exclusif, et étant toujours subordonnés à Tadminislration, représentée parle conseil d'Etal, ne pouvaient agir qu'à la condition que celui-ci n'eût pas agi déjà. A mesure que l'administration voulait s'étendre dans sa sphère naturelle, la justice était insensiblement refoulée dans la sienne.

Ce qui apparaît, en second lieu, quand on étudie les paperasses administratives, c'est l'intervention continuelle du pouvoir administratif dans la sphère judiciaire. Les légiste? administratifs nous disent sans cesse que le plus grand vice du. gouvernement intérieur de rancien

ti'22 (:0!UU:S1M»M)ANC1:.

régime ctail (jiiii les juges adininislraieiil. On puiinail se plaindre avec aulanl déraison de ce ({ue les adniiiii^lraleurs jugeaienl, La seule différence est que nous avons corrigé l'ancien régime sur le premier point, el l'avons imilé sur le second. J'avais eu jusqu'à présent la simplicilé de croire que ce que nous appelons la justice administrative était une création de Napoléon. C'est du pur ancien régime conservé; el le principe que, lors même qu'il s'agit de contrat, c'est-à-dire d'un engagement foi mel et régulièrement pris entre un particulier et l'Etal, c'est à l'Etat à juger la cause; cet axiome, inconnu chez la plupart des nations modernes, était tenu pour aussi sacré par un intendant de l'ancien régime, qu'il pourrait l'êlrc de nos jours par le personnage qui ressemble le plus à celui-là, je veux dire uji préfet.

En lisant les correspondances des ministres de Louis XV et de leurs subordonnés, il semble voir s'agiter une foule de petits embryons destinés à devenir les professeurs du droit administratif impérial. Tant il est vrai que si ou connaissait mieux l'ancien régime, on trouverait (pie la révolution a été bien loin de faire tout le bien et tout le mal qu'on dit, el qu'elle a encore plus remué la société qu'elle ne l'a changée. Cette vérité sort de terre de tous côtés, dès qu'on creuse l'ancien sol.

Nous avons ici en ce momenl ampère el Coi'celle ; je n ai jias besoin de vous dire avec quelle amitié on parle de vous dans celte petite société. Rivet est venu, comme je vous r.ii mandé, il y a tr(Hs semaines. Vdieu, mille amili(''s de c<rur.

A \i. iir: Cil; eu LUT,

Siiiiil-Cyr, 13 iioùl 18ÔÔ.

Je me re|)ruclie, cher monsieur de Circourl, de n'avoir pas encore répondu à voire lettre. Je l'aurais fait dès le lendemain du jour où je l'ai reçue, si j'avais suivi mon goût. 11 me tardait de vous remercier de cette longue el si intéressante lettre, dont je n'ai pu m'empêcher de lire les principaux endroits à madame de Tocqueville et à Ampère qui habite en ce moment avec nous. 11 a été décidé fpie je vous adresserais un remercîraent collectif. Permettez-moi d'espérer que vous n'en resterez pas là de la correspondance, et que vous ne refuserez pas de me dire quelquefois ce qui se passe sur la terre; ce que je ne sais guère plus maintenant que si je vivais dans une île déserte ou au fond de cette citerne où M. Jauhert a passé six mois.

Je ne me plains pas Irop cependant de cet isolement; je le trouve plus sain pour l'esprit que la petite agitation stérile des salons de Paris, où l'on n'entend plus que le bruit lointain et souvent mensonger de ce qui se passe dans le monde |)olitique. J'ai vécu Irop longlemps au centre des affaires pour ne pas me fatiguer vite des on (lit. Mais ce dont je ne me fatiguerai jamais, c'est de connaître les appréciations des événements acconq)lis et les (■nnjecluressur ce(ju'oii ignoi'c encore, quand ces a|ipre-

'22i corkesi'OxNua.m;!:.

cialionscL ces conjectures vienncnld'uii cs\ni[ liès-éclaiié el dans les opérations duquel j'ai confiance. , Nous avons fini par nous établir très-bien ici. Nous avons une maison commode, Irès-bien située, })oint exposée au vent ni à l'humidité ; en un mut, une demeure de malade. J'espère que j'achèverai d'y rétablir ma santé; je travaille assez pour occuper mon esprit, pas assez pour me fatiguer. Je chemine ainsi bien lentement vers le but que je me suis proposé, mais le premier besoin était de reprendre mes Ibices; et d'ailleurs qui me presse? la vie publique n'est assurément pas j)rèle à se i-ouvrir pour moi ; el dans l'existence nouvelle que l'événement du "1 décembre m'a faite, je dois plutôt craindre de voir la lin du travail que j'ai eiurepris que la désirer.

Voire lellre, cpie je louais en commençant, a cependant un grand défaut à mes yeux. Vous ne m'y dites point assez de nouvelles de madame de Circourt, ce (ju'elle est devenue depuis que je n'ai eu le plaisir de la voir, comment elle passe son lemps dans sa retraite; tous ces détails m'eussent intéressé. Ampère est trèslouché de l'invitation que vous lui adressez; il me charge de vous le dire. Je crois qu'il ne demanderait pas mieux que de s'y rendre; mais je vous avoue que je plaide fortement contre vous. J'espère que nous le garderons jus(ju'à la lin de septembre. Veuillez me pardonner celle mauvaise action, mon excuse est dans la perspective que j'aperçois d'une séparation de cet excellent ami. \m|)rre qui, comme vous savez, a 1 humeur

voyageuse de riiirondellc, ira, je pense, cet automne en Italie et y passera probablement l'hiver.

Madame la ducliesse de Rauzan est sans doute aux eaux; quand vous la reverrez, rappelez-moi particulièrement à son souvenir.

Saint-Cyr, ce, 2 septembre 1853.

Je ne puis répondre aujourd'hui, madame, à la longue et intéressante lettre que m'a écrite M. de Circourt, mais je ne veux pas rester plus longtemps sans vous remercier du si aimable souvenir que vous m'avez accordé. J'en ai été très-touché; il n'y a rien à quoi je mette plus de prix qu'à la petile place que j'occupe dans votre bienveillance. Je m'y attache davantage, à mesure que j'ai plus d'occasions de vous connaître, et je voudrais que de plus fréquents rapports me laissassent l'espérance de l'agrandir un peu avec le temps. Je ne vois pas trop, malheureusement, comment il en pourra, de sitôt, être ainsi; car Paris est le centre naturel de votre vie, et je vous avoue que mon intention est d'en faire, de moins en moins, le centre de la mienne. Je veux sans doute y revenir tous les ans, de peur de me figer en province, mais pour peu de temps, le temps nécessaire à bien n-tablir la circulation de l'esprit. Quelques mois suffisent

pour atteindre ce résultai. Cette année, Jiotaminent, je ne compte pas être de retour avant le printemps. J'ai fait certes un grand sacrifice de venir m'élablir à la campagne hors (le chez moi., afin de rétablir, s'il se pouvait, ma santé dans une vie tranquille, sous un ciel ti-ès-égal cl très-doux. Je ne veux pas que ce sacrifice soit perdu, et pour cela, il faut qu'un temps assez long de paix profonde succède à tant d'années d'agitation et souvent de trouble que la politique m'a dérobées. Je trouve ici cette paix que les petites tracasseries des affaires ne viennent pas même interrompre, car je ne possède rien, ne connais personne, et ne veux rien être en Touraine. La solitude est quelquefois un peu profonde; mais, dans le temps où nous sommes, elle vaut encore mieux pour moi que la foule. iS'avez-vous pas remarqué, madame, en voyage, l'impression qu'on éprouve en arrivant le matin dans une ville étrangère où tout vous est nouveau et inconnu, les bommes, la langue, les mœurs? Vous êtes au milieu d'une mullifude, et cependant vous êtes plus accablé par le sentiment de la solitude qu'au fond d'un bois. C'est précisément ce qui m'arrive sou» vent au milieu de mes compatriotes et de mes contemporains. Je m'aperçois qu'il n'y a presque plus de point de contact entre leur manière de sentir et de penser et la mienne. J'ai conservé des goûts vifs qu'ils n'ont plus; j'aime encore passionnément ce qu'ils ont cessé d'aimer; j'ai .une répugnance de plus en plus invincible j)our ce qui semble leur plaire de plus en plus. Ce n'est pas seulement les temps qui ont cliangé, c'est la race entière qui

A .MADA.\1E LA COMTESSE DE CIUCOLRT. 227

semble s'êlre transformée. Je me trouve un vieil homme au milieu d'un nouveau peuple. J'excepte assurément de ce que je vous dis là quelques personnes dont la société remettrait du contact de toutes les autres, si on pouvait en jouir. Mais quelle est la société dont on puisse jouir à Paris? quel est le salon où l'on ne rencontre pas aujourd'hui quelques-unes des personnes qu'on désirerait le moins voir? quel est surtout celui où la personne qu'on voit le moins ne soit pas précisément la seule qu'on vînt y chercher? Assurément, à ce dernier trait, vous devez reconnaître un salon de votre connaissance. Ai-je bien causé, pour ma part, pendant l'hiver dernier, l'espace de cinq minutes avec vous? N'allez pas me juger, madame, d'après (oui ce qui précède, d'une humeur de loup-garou. Je ne vous dis là que ce que je vous aurais dit cent fois, si j'avais eu un peu plus l'occasion de vous voir, je dis vous et non pas tous vos amis. Gardez-moi, je vous prie, le secret de ma misanthropie, et ne m'empêchez pas d'ailleurs de trouver beaucoup de charmes dans la vie que je me suis faite; je voudrais seulement qu'elle fut plus productive qu'elle ne l'a été jusqu'à présent. On pourrait croire que je mets à grand profit ma retraite. Rien ne serait moins vrai. Je lis beaucoup, je vis beaucoup en plein air, je lâche de penser à quelque chose. Je confesse que jusqu'à présent je n'ai pas écrit trois lignes. Jamais cependant je ne me suis moins ennuyé. Vous avouerai-je, madame, que je me suis remis à Vctole et que j'a])prends une langue absohuneiitcoinnie si j'avais douze ans! Celle langue est l'alleiiiand, que vous

avez le bonheur de parler, et sans doute de parler parfaitement comme toutes les langues de l'Europe. Je me suis jeté à corps perdu dans cette abominable étude de l'allemand, où tout est étranger pour un Français, et le fond, et le four et l'expression de l'idée; et ce qui est le plus ridicule, cette élude ingrate m'intéresse beaucoup. Il est vrai que je m'y livre avec le sentiment qu'elle est non-seulement utile, mais indispensable pour ce que je veux faire ultérieurement.

Ampère nous a quittés, il y a deux jours. Je ne saurais, en vérité, vous dire avec quel regret je l'ai vu partir. Quiconque n'est pas parvenu avec Ampère jusqu'à l'intimité et n'a pas vécu longtemps avec lui à la campagne, ne peut savoir ce qu'il y a d'aimable, de naturel et de vif dans son esprit et de solides mérites dans son caractère.

Vous voyez sans doute madame Swetchine. Avant de quitter Paris, ne m'oubliez pas auprès d'elle. La bienveillance rare qu'elle m'a témoignée cet hiver a fait sur moi une impression profonde et m'a inspiré aulanl d'attachement pour elle que j'avais déjà d'admiration pour son esprit qui vaut sa vertu, ce qui n'est pas peu dire.

A M. DE CORCELLE. ;229

A M. DE CORCELLE

S;iint-Cyr, prrs Tours, 17 septembre 1855.

J'ai bien souvent pensé à vous et parlé de vous, mon cher ami, depuis quinze jours. Je ne puis donc expliquer mon silence que par l'effet un peu endormant que produit une vie si réglée qu'on finit par ne pouvoir imaginer autre chose que ce qu'on a fait la veille. C'est une sorte de trcad-mill volontaire où l'on ne songe xju'à lever un pied après l'autre, jusqu'à ce que la roue s'arrête.

Je vous dirai tout de suite, pour répondre à vos queslions amicales, que j'ai été plus content de ma santé" depuis votre départ, et mes médecins continuent à affirmer que je guérirai complètement. Sur ce dernier point, je suis radicalement incrédule, et je ne crois pas plus voir ma guérison entière que celle de la France. Ces maladies, de part et d'autre, sont trop anciennes pour laisser espérer une cure complète, et je me borne à désirer pour toutes les deux un état passable. Vous voyez que je deviens modéré dans mes désirs en vieillissant.

Je viens de relire votre lettre, et il me semble que vous vous êtes mépris sur le sens qu'avaient mes paroles, quand nous avons causé de mon nouveau livre; ce qui n'est pas étonnant, car il est bien difficile défaire apercevoir clairement à un autre le plan d'un travail aussi vaste que celui que j'ai eu lête.

2r.O CORRESPONDANCE.

Je vous ai di( que mon intention n'était point de rechercher ce qui restai I à faire pour guérir la France telle que l'ancien régime, la république et l'empire l'ont formée. Cela est vrai. Ma ferme résolution est de m'arrêter à l'entrée de ce terrain, de ne le considérer que de loin, et de ne point viser à faire un livre de circonstance. Mais il ne s'ensuit nullement qu'il n'y ait pas à tirer un sens clair de l'étude historique que j'ai entreprise; qu'elle doive laisser les opinions et les sentiments de l'auteur dans le vague, et l'esprit du lecteur dans l'incerlitude des jugements qu'il doit porter sur les faits et sur les hommes, sur les événements, leurs causes et l'enseignement qui en sort. 11 serait bien singulier qu'aj)porlant dans cette étude des goûls si décidés, et souvent si passionnés, des idées si arrêtées, un but à atteindre si visible pour moi et si fixe, je laissasse le lecteur sans impulsion quelconque, errant au hasard au milieu de mes pensées et des siennes.

Je crois que les livres qui ont fait le plus réfléchir les hommes et ont eu le plus d'influence sur leurs opinions et sur leurs actes, sont ceux où l'auteur n'a pas cherché à leur dire dogmatiquement ce qu'il convient de penser, mais où il a mis leur esprit sur le chemin qui conduit aux vérités et leur a fait trouver celles-ci comme d'eux-mêmes. Si Dieu me laisse le temps et la force nécessaires pour achever mon œuvre, il ne restera de doute à personne, soyez-en cei'tain, sui" le but que je me suis proposé.

Vous me dites que les institutions ne sont que la moi-

A M. DE CORCEM.E. 251

lié de mon sujet. Je vais plus loin que vous, el je dis qu'elles n'en sont pas même la moitié. Vous connaissez assez mes idées pour savoir que je n'accorde qu'une influence secondaire aux institutions sur la destinée des hommes. Plût à Dieu que je crusse plus à la toute-puissance des institutions! J'espérerais mieux de notre avenir; car le hasard pourrait, un certain jour, nous faire lomber sur le précieux papier qui contiendrait la recette contre tous nos maux, ou sur l'homme qui saurait la recette. Mais, hélas! il n'en est rien, et je suis bien convaincu que les sociétés politiques sont, non ce que les font leurs lois, mais ce que les préparent d'avance à être les sentiments, les croyances, les idées, les habitudes de cœur et d'esprit des hommes qui les composent, et que le naturel et l'éducation ont fait ceux-ci. Si celle vérité ne sort pas, de toutes parts, de mon livre, s'il ne porte pas les lecteurs à faire sans cesse, dans ce sens, un retour sur eux-mêmes, s'il n'indique pas, à chaque instant, sans afiicher jamais la prétention de le leur enseigner, quels sont les sentiments, les idées, les mœurs qui seuls peuvent conduire à la prospérité et à la liberté publiques, quels sont les vices et les erreurs qui en écartent au contraire invinciblement, je n'aurai point atteint le [)rincij)al et pour ainsi dire l'unique but que j'ai en vue.

Passant à un autre sujet, vous dites, peulètie avec raison, que j'attache trop d'importance, quant à la foi, aux accidents de la conduite du clergé. 11 fout pardonner quoique chose à In douleur, }v poui-rais pres(juedire

au désespoir qu'éprouve, à la vue de ce qui se passe, un homme aussi convaincu que je le suis que la véritable grandeur de l'homme n'est que dans l'accord du sentiment libéral et du sentiment religieux, travaillant à la fois à animer et contenir les âmes, et dont la seule passion politique avait été, depuis trente ans, dans cet accord.

Je suis loin de dire que chez le plus grand nombre de nos compatriotes, la considération pour la religion ne croisse pas en ce moment; mais ce n'est malheureusement pas la même chose que l'accroissement de la foi.

Dans les premiers jours du mois prochain mon père doit venir passer quelques jours avec nous. Après quoi, nous renonçons aux vivants et ne vivons plus que dans la compagnie des morts illustres dont les livres seront notre seule société. Je ne désespère pas cependant de voir avant le printemps un bon ami, comme vous, s'arracher quelque temps à Paris, pour nous faire l'aumône d'une petite visite. Me tromperais-je? Le monde se rétrécit de plus en plus pour moi, au point de ne plus contenir que cinq ou six personnes dont la compagnie me plaise, m'adoucisse et me réconforte. Vous êtes à la tête de ces dei'niers des humains. Jugez si je prends mon parti d'être tant de mois sans causer avec vous autrement que par lettres.

V M. FRESLOX. 235

A M. FRESLO.N

Saint-Cyr, 23 septembre 4853.

J'ai regretté, mon cher ami, que vous n'ayez pas reçu ma dernière lettre avant de partir pour la Belgique. . .

Je continue toujours les travaux auxquels vous vous intéressez, mais bien lentement

Quand on étudie, comme je le fins à Tours, dans les archives d'une ancienne généralité, le détail des affaires administratives avant la révolution de 1789, on trouve mille nouveaux motifs de haïr l'ancien régime, mais peu de raisons nouvelles pour aimer la révolution ; car on y voit que l'ancien régime s'affaissait de lui-même et rapidement sous le poids des années et par le changement insensible des idées et des mœurs, et qu'avec un peu de patience et de vertu on aurait pu le transformer sans détruire tout à la fois ce qu'il contenait de détestable et de bon. 11 est curieux de voir à quel point le gouvernement de 1 780 est déjà différent de celui de 1 750 . Ce sont les mêmes lois, ce sont en apparence les mêmes règles, cesontabstraclivcmeiitles mêmes principes, c'est le même aspect à la surface. Au fond, ce sont déjà d'autres méthodes, d'autres habitudes, un autre esprit. Gouvernés et gouvernants ne sont déjà plus reconnaissables. On n'est pas tombé de l'excès du mal en révolution, mais du progrès en révolution. Arrivé au milieu de

•27A CORRESPOiNnANCI-,

l'escalier, on se jelle jkii- I;i fenêtre jionr être }»lus lut arrive au bas. Ainsi, du reste, va presque toujours le monde. Ce n'est presque jamais quand un état de choses est le plus détestable qu\)n le brise; mais lorsque, commençant k s'améliorer, il permet aux hommes de respirer, de réfléchir, de se communiquer leurs pensées, et de mesurer par ce qu'ils ont déjà l'étendue de leurs droits et de leurs griefs. Le poids, quoique moins lourd, paraît alors plus insupportable.

Vers le 15 octobre, je compte prendre mes quartiers d'hiver. C'est alors que je me flatte de pouvoir travailler sérieusement. Je mellrai de eùlé les livres, je cesserai de fouiller dans les vieux papiers. J'entreprendrai eniln d'écrire et de commencer véritablement mon œuvre; car jusqu'cà présent je n'ai fait que me préparer, et je commence tout à la Ibis à m'agiter et à m'éniîrver dans ce long noviciat. Je jetterai sur le papier, tant bien que mal, le premier chapitre de l'ouvrage ; et, suivant le résultat de ce travail, je verrai si j'ai réellement dans la tête un grand livre ou seulement son image fugitive. J'ai besoin de réussir dans ce premier effort pour avoii* le courage de continuer à marcher. La vue de ce qui se passe n'est bonne à rien, pas môme à faire faire un livre dans la solitude. Vous voulez que je ne sois point triste ; c'est un conseil de lion, mais le moven de le suivre! . .

A M. Cil. l;IVKT. '255

A M. Cil. RIVET.

Saint-Cyr, 2r» octolirc IS.'m.

J'ai beaucoup à vous remercier, mon cher ami, de la ])onne et aimable lettre que j'ai reçue de vous. Parlezmoi toujours, je vous prie, sur ce ton-là, et soyez assuré qu'il n'y a. rien de ce qui vous regarde, affaires, sentiments, intérêts, parents, amis, .qui me soit indifférent. C'est ainsi qu'il en est toujours de la véritable amitié. Celle que je vous porte est bien réelle, et elle est accompagnée de cet ingrédient qui rend les amitiés durables, l'estime. Vous êtes assurément l'homme dans lequel j!ai le plus rencontré l'honnêteté et la délicatesse des sentiments, jointes à l'art de surmonter ou de tourner toutes les petites difficultés que les passions et les intérêts contraires des hommes font naître : ce qui est la vraie science de la vie. Ces deux qualités, qui devraient toujours marcher ensemble, sont si souvent séparées, qu'il faut bien remarquer ceux qui les possèdent à la fois.

J'ai à peu près terminé les travaux préparatoires dont je vous ai parlé pendant un de vos séjours ici, et je crois que je serais aujourd'hui en état d'ouvrir un cours sur l'élude du droit administratif sous Tancien régime. Il s'agit de savoir s'il y a maintenant quelque chose à tirer de ces matériaux, qui ne sont qu'un fimiier inutile si par leur moyen on ne fait pas pousser quelque j)lante

2ôti CORRESPONDANCE,

nouvelle. Je me meltrai ;'i écrire véritablement dans une dizaine de jours. C'est alors que je me recommande à vos prières; car alors seulement se posera et se débattra au dedans de moi cette redoutable question de savoir si je puis, oui ou non, tirer désormais parti de ma vie.

Je n'ose enregistrer la promesse que vous faites de venir nous visiter au fond de notre désert. Tout ce que je puis vous assurer, c'est que vous y serez très-bien reçu. Adieu, mille amitiés de cœur.

A GUSTAVE DE BEAUMOT

Sainl-Cyr, près Tours, o novenibn^ IS.*)"».

... Je vous avais d'avance autorisé à garder Haxthauseii le temps nécessaire pour le lire avec soin. Ce livre mérite de tout le monde, mais surtout de vous, une attention particulière; car quoique ennuyeux à mourir, il est très-instructif, et jette notamment de grandes lumières sur les Slaves. Il y a certainement dans les mœurs qu'il décrit quelque chose qui caractérise celte race et que vous avez besoin de connaître. *** vient dt; m'envoyer un gros livre, plein de recherches savantes, écrit d'ailleurs avec un vrai talent, dans lequel il s'applique à prouver que tous les événements de ce monde s'expliquent par la différence des races. Je n'en crois absolument rien; cependant je pense qu'il y a dans cha-

A GUSTAVE DE BEAUMOT. 257

que nature, soil que cela vienne de la race ou plutôt de l'éducafion des siècles, quelque chose de Irès-tenace, pcul-ôlre de permanenl, qui se combine avec Ions les incidents de sa destinée, et s'aperçoit au travers de toutes les fortunes, à toutes les époques de son histoire. Cela est vrai suitout des nations à demi civilisées qui ont longtemps vécu à part. Bien discerner les traits particuliers qui distinguent leur physionomie dans la foule du genre humain, est une condition nécessaire pour bien parler d'elles. On voit, de plus, dans Haxlhausen, apparaître un tableau très-extraordinaire qui mériterait seul qu'on dévorât l'ennui de la lecture de son œuvre : c'est celui que présente un peuple retenu encore dans les langes du servage et de la propriété commune, et jouissant cependant en partie des institutions, et même partageant sous certains ra[)ports l'esprit des temps démocratiques et civilisés dans lesquels nous vivons. D'un côté la glèbe du dixième siècle, et de l'autre le mouvement perpétuel de lieu et d'état qui caractérise les Américains. Du reste, ce qui rend notre auteur si ennuyeux, ce n'est pas seulement la faculté dont il est doué, d'écrire d'une manière diffuse, prolixe et fatigante; c'est encore l'ennui naturel et inévitable dont on ne peut manquer d'être saisi à la vue de cette société russe d'en bas, où tout est si parfaitement uniforme dans les idées, les lois, les usages, et jusqu'aux moindres détails de l'aspect extérieur des objets. Cela me fait l'effet d'une Améi'ique, moins les lumières et la liberté, une société démocratique à faire peur.

258 CORRI'Sl'ÛNDA.N'CE.

A M. FUESLON

Saint-Cyr, 5 no<^enil)rc 18jô.

.('ai tUc, en cffcl, assez inquiet de vous, mon cher ami, avant d'avoir reçu votre dernière lettre

C'est enfin la semaine prochaine que j'abandonnerai la k'clure des livres et la recherche des vieux papiers, pour commencer à écrire moi-même. Je vous assure que je vois arriver ce moment avec une grande anxiété et une sorte de terreur. Trouverai-je ce que je vais chercher? Y a-t-il, en effet, dans le sujet que j'ai choisi, de quoi faire le livre que j'ai rêvé, et suis-je l'homme qu'il faut pour réaliser ce rêve? Que ferais-je si j'apercevais que j'ai pris des inspirations vagues pour des idées précises, des notions vraies mais communes pour des pensées originales et neuves? J'ai tellement arrangé ma vie que si j'échouais dans cette tentative, je ne saurais que faire; car vivre pour vivre ne m'a jamais été possible. Jl m'a toujours fallu de loute nécessité faire ou du moins me donner l'illusion que je faisais quelque chose de plus. Vous êtes très-aimable de me dire que le goût du public revient aux livres; que ceux-ci reprennent une certaine ■ influence sur les esprits. Je vous avoue que j'aime à vous entendre diie cela, mais ne vous crois guère. Mon impression est que, quant à présent, il n"y a jkis de public en France pour les écrivains. Ce qui se j)asse, sous

A MADAME LA COMTESSE DE ClUCOUftT. 259

ce rappoi'l, n'a pas d'analogue dans l'hisloire des deux cents dernières années; et de tous les changements que la suite des temps a amenés dans notre caractère et nos habitudes, celui-lcà est un des plus extraordinaires. De la nation la plus littéraire de l'Europe, de celle qui s'est remuée elle-même et a remué le monde à l'aide d'idées prises dans de gros livres, il est sorti une génération qui ne s'intéresse absolument à rien de ce qui se peut écrire, et qui n'attache plus d'importance qu'aux faits, et encore à un très-petit nombre de faits; ceux ([ui ont un rapport visible, direct et immédiat avec le bien-être. De toutes les aristocraties, celle que la révolution a quant à présent le plus détruite, est l'aristocratie littéraire.

J'ai été charmé de la petite visite de Dufaurc.

Adieu, mille amitiés de cœur.

S;\inl-('.yr, 2ù novembre \8')Z>.

Vous voilà revenue dans vos Bruyères^, madame, malgré l'hiver. Je ne vous plains pas trop. Vous avez bien des raisons pour ne pas craindre les effets de la solitude. Et d'ailleurs y a-l-il une solitude h trois lieues de Paris

' Les Rnixèros, liabilulion de iiiadaiiie ilc Circoiiil, entre Saint-Cloiid H La Celle. '

et avec autant d'amis que vous eu avez? Peu de gens cependant me paraissent de retour h Paris; parmi ceux-là, plusieurs, si j'en crois une lettre de madame de Yirieux, y sont malades. Elle me mande que madame Swetchine est plus souffrante que jamais de ses douleurs, et obligée de se dérober quelque temps à la compagnie de ses amis pour se soigner plus à son aise dans un couvent. Elle ajoute que madame deRauzan souffre d'une indisposition très-dculoureuse. Enfin, elle me confirme ce que m'avait déjà mandé M. de Circourt de madame Le Tissier.

Ce qui m'a fait grand plaisir, au milieu de ces mauvaises nouvelles, c'est ce que m'a mandé M. de Circourt, de la bonne réception faite en Pologne à la jeune madame de Soltick.

Je ne vous parle point de moi, madame, simplement parce que je n'ai rien à en dire : une uniformité trèsdouce, mais qui ne laisse rien à raconter, voilà ma vie. Nous finissons d'ordinaire nos soirées par des lectures; mais les livres agréables à lire sont rares! Nous avons achevé, en baillant, les Mémoires, que vous connaissez sans doute, de madame la baronne d'Obcrkirk, qui ravissaient, m'avait-on dit, le faubourg Saint-Germaiji et la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Cela pourtant vaut moins que rien. On y retrouve tous les petits côtés de l'ancien régime sans un seul des grands traits qui lui restaient encore, sa fulililé sans son esprit; et l'on y découvre en plein cette sorte d'imbécillité sénile dans laquelle tombent les aristocraties vieillissantes et réduites à n'être plus (ju'une coterie de salon, après avoir mené

les hommes et les affaires. Quoi qu'il en soit, ce livre est jusqu'à présent le seul que les libraires m'aient indiqué comme ayant fait depuis six mois un certain bruit

Ceux qui croient (ju'en détournant les hommes des plus grands objets de leur méditation, on les rend plus actifs et plus puissants à produire le peu qu'on leur laisse faire, ceux-là traitent l'esprit humain d'après les lois de la matière. Ce sont les machines à vapeur et les cours d'eau qui font tourner les petites roues d'autant plus vite et plus aisément qu'on a détourné leurs forces des grandes. Mais les règles de la mécanique ne sont pas applicables à nos âmes.

Adieu, madame, voilà une leltre bien ennuyeuse ; mais qu'attendre de mieux d'un solitaire?

Sainl-Cyr, 22 novembre 1855.

Je veux absolument vous écrire, chère madame Grote ; et cependant Dieu sait que, dans la solitude oii je vis, je n'ai absolument rien à dire à mes amis, si ce n'est que j'ai beaucoup d'affection pour eux : vérité intéressante pour quelques-uns peut-être, mais qui ne peut avoir pour vous le mérite de la nouveauté. Vous savez sans doute à quoi vous en tenir sur notre amitié, sans

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