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que je vous en parle. Je veux cependant vous écrire, quoique je n'aie rien à vous dire, parce qu'il nie fâche d'être si longtemps sans entendre parler de vous par vous-même. Je n'ai eu de vos nouvelles que par des voies indirectes. Ayez donc la cliarilc de nous en donner. Ne nous traitez pas tout à fait comme des gens enterrés, bien qu'il soit permis de nous tenir pour tels, et que, quelquefois, je sois moi-nièine tenté de dire comme cet ivrogne des fables de^la Fontaine qui, se réveillant dans un caveau oij ne pénètre ni bruit ni lumière, s'écrie : Eh quoi ! ma femme est-elle veuve? — Ne nous plaignez pas trop pourtant, car si le bruit nous manque ici, la lumière ne nous fait pas défaut. Nous vivons en plein midi dans une petite chaumière située sur les bords de la Loire, avec les clochers de Tours en perspective. Nous ne voyons personne du pays, n'ayant pas voulu faire de connaissances parmi les indigènes et sachant, par expérience, que pratiquer les gens de province, c'est quelquefois troquer la solitude contre l'ennui ; mauvais échange. Plusieurs de nos amis se sont donné la })eine de venir nous voir et cela nous a suifi pour conserver le goût des humains. Ma santé semble s'èlre améliorée par la vie «jue je mène ici; et celle de ma femme qui était si ébranlée est, je l'espère, affermie. Aussi notre intention est-elle d'établir bravement ici nos quartiers d hiver et de ne revenir à Paris qu'un moment, le printemps prochain, avant de faire le voyage que vous savez (jue nous nK'dilons en Allemagne ; voyage (pie je n'entrej)rendrai |i(»inl sans ni'enlrelenir encore
avec vous, et sans vous demander vos bons avis et vos excellenles recommandations .
Vous allez croire que ces quatre mois de retraite ont dû grandement servir à mes travaux : très-peu, au contraire. J'ai lu, rêvassé, je n'ai rien écrit du tout, et je me demande comment se sont passées tant d'heures écoulées. 11 m'est arrivé ce qui arrive, dit-on, aux prisonniers qui, voyant devant eux un immense loisir, remettent toujours au lendemain le travail qu'ils veulent entreprendre et arrivent souvent au bout dé leur emprisonnement ou de leur vie sans avoir seulement commencé l'œuvre qu'ils eussent facileilient terminée au milieu des distractions du monde. J'espère bien toutefois qu'il n'en sera pas de même pour moi, et j'éprouve déjà de certaines démangeaisons d'écrire qui sont de bon augure.
J'espère ne sortir d'ici qu'après avoir mis mon œuvre bien en train Mais que ce commencement est pénible ! Ce monde qui a précédé la révolution française est presque aussi difficile à retrouver et k comprendre que les époques antédiluviennes. Le cataclysme de notre révolution n'a laissé que des débris recouverts par le nouveau sol, et qu'il faut retirer de là, un à un, pour en recomposer idéalement un monde à jamais détruit. En considérant toutes les choses que m'apprend cette élude préliminaire, et toutes les pensées qu'elle me suggère, je crois m'apercevoir que ce qui a le plus manqué à ceux qui ont voulu parler de la révolution française et môme du temps présent, ce sont des idées vraies et justes
sur ce qui avait précédé. J'aurai, je crois, sur eux cet
avantage, et j'espère en tirer bon parti.
Rappelez-nous, je vous prie, au souvenir de M. Grole. J'ai apporté ici son dernier volume, et nous le lisons le soir tout haut avec un extrême plaisir. Veuillez ne pas m'oublier non plus auprès de M. de Bunsen; quand vous verrez celui-ci, dites-lui que je commence son Hippolytus, qui me parait bien intéressant, mais quelquefois met mon allemand en défaut. C'est un livre souvent difficile à comprendre, surtout pour un écolier comme moi.
Enfin, madame, et ceci est la plus importante et la plus pressante de mes recommandations, pensez à nous au moins quelquefois, très-souvent si cela est possible. Conservez-nous un peu de votre amitié, et croyez que nous ne tenons à rien plus qu'à conserver la petite place que nous occupons dans votre affection et votre souvenir.
Saint-Cyr, ce 7 décembre 1855.
J'ai appris avec un grand chagrin, cher monsieur de Circourt, révénoment malheureux qui vous a forcé d'aller en Franche-Comté presque aussitôt après votre retour de votre long voyage dans le midi de la France.
J'ai apporté ici de Paris et j'ai à peu près complètement lu, je dis à peu près, car une telle lecture est une rude affaire, un livre que vous m'aviez indiqué, je crois, celui d'Haxlhausen sur les classes agricoles en Russie. On ne saurait rien rencontrer de plus fatigant, à mon avis, que l'élude de cet ouvrage; mais rien au monde n'est plus instructif. L'auteur, qui me paraît un bien médiocre esprit, est un témoin très-honnête et qui a eu le bon esprit de regarder la seule chose qui soit intéressante et parfois grande en Russie, et la seule que , personne n'y va voir : le peuple. J'ai trouvé là une grande masse de faits dont je n'avais pas d'idée et qui m'ont paru jeter une grande lumière sur cette partie si peu connue de notre Europe, si tant est que ce soit encore l'Europe. Je ne voudrais pas vous dire trop de mal de la Russie, car vous avez une excellente raison au moins d'eu penser du bien; aussi je me bornerai à remarquer que je n'ai jamais eu moins de goût pour aller habiter dans remp-ire des tzars qu'après avoir lu Haxthausen. Ce qui rendrait surtout pour moi celte société inhabitable, ce serait l'ennui; on respire l'ennui rien qu'en l'entendant décrire. L'uniformité dans la liberté m'a toujours semblé ennuyeuse, mais que dire de la complète uniformité dans la servitude, de ces villages si parfaitement semblables, peuplés de gens si parfaitement pareils, faisant les mêmes choses, au milieu du plus profond sommeil de rintelligence? Je vous confesse tout bas que j'aimerais mieux la jjarbarie désordonnée.
Comme je venais d'écrire l'aulre jour à madame de Circourt, j'ai reçu une lettre de celle-ci ; la lettre la plus aimable et la plus amicale du monde. Je lui aurais récrit sur-le-champ pour la remercier, si je n'avais craint de la fatiguer de ma personne en lui envoyant ainsi deux lettres coup sur coup.
Adieu, cher monsieur de Circourt; songez, je vous prie, quelquefois à moi, et donnez-moi des nouvelles de toute chose, car (out m'intéresse et surtout ce qui vous regarde; mille amitiés.
A M. DE CORCELLE
Saint-Cyr, près Tours. ">1 fli'comlirc 1855.
Je veux bien finir l'année, mon cher ami, en employant l'une de ses dernières heures à vous écrire. Je jouis de vous savoir aussi agréablement occupé et entouré. Que Dieu vous accorde beaucoup de jours semblables à ceux qui s'écoulent de la sorle!
Nous conlinunns à nous bien porter malgré la rigueur (le la saison. Oiiand je me suis levé avant-hier, mon thermomètre marquait seize degrés et demi au-dessous de zéro. Je n'ai jamais vu en Sicile ou en Afrique de nuits ])his semées d'étoiles et plus élincelantes; c'était un ciel astronomique, un firmament de Clialdéc et, en somme, un abominable froid. Je ne sais si vous en avez
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autant dans vos contrées. Ce qui me troublait dans mes méditations, au milieu des splendeurs du ciel, c'était la pensée de tant de pauvres gens qui, à cette heure, grelottaient presque sans pain, sur la terre. Ce froid augmente beaucoup la misère, qui était déjà bien grande avant lui.
Ne pouvant prendre avec moi ma bibliothèque dans la solitude écartée où je vis, j'ai fait, du moins, venir un volume des œuvres de tous les grands écrivains de notre langue.
C'est une grande et belle compagnie. J'ai lu' l'autre jour le sermon de Bourdaloue sur la fausse conscieiKe. Il m'a ravi. Il me semble pourtant qu'il y avait encore plus à dire sur l'obscur et redoutable phénomène que ce sermon cherche à peindre ; mais tout ce qu'en dit le prédicateur est vrai et profondément touché. Quelle admirable langue ! quel art consommé dans ce saint homme! on ne saurait assez s'en pénétrer. L'adresse avec laquelle il varie les formes du langage pour soutenir et reposer l'attention de l'auditeur, est véritablement merveilleuse. Où Bourdaloue, qui avait vécu si longtemps en province, avail-il pu ac(juérir ces finesses de l'art; et parmi les qualités plus substantielles encore que celles dont je parle, le don de choisir le mot nécessaire (il n'y en a jamais qu'un) et de vider pour ainsi dire la pensée de toutes les choses qu'elle contient? Pour exposer celle-ci bien en relief à la vue, il n'est pas moins supérieur.
J'ai lu aussi des sermons de Bossuet. C'est une par-
lie de ses écrits que je connaissais peu, si toutefois on peut appeler cela des écrits. Ce sont des improvisations dans lesquelles son génie, moins'conlraint qu'ailleurs, m'a paru heurte et presque sauvage, mais plus vigoureux encore et peut-être plus grand que dans aucun de ses ouvrages.
Je partage bien votre impression sur l'impertinence du Catholicisme progressif. Cela est détestable, même à part la foi. Une religion est vraie ou fausse d'une manière absolue. Comment peut-elle faire des progrès? Comme vous le dites très-bien, ce progrès ne peut être que dans l'application et non dans la doctrine. De plus, ce mot de progressif ne peut être soufflé à un écrivain français que par le diable, tant il est mauvais. Quelle grimace il aurait fait faire à ces illustres morts qui me tiennent compagnie !
Me voici, cher ami, au bout de mon rouleau. Mais je ne finirai pas sans vous embrasser de meilleur cœur encore que de coutume en l'honneur du jour de l'an. Offrez autour de vous tous nos vœux et n'oubliez pas d'embrasser aussi votre pelit François.
Sainl-Cyr, 11 janvier ISôi
Je me hàle, madame, de vous écrire avant que vous ayez quitté la campagne, persuadi; qu'une femme, fût-
elle la -plus parfaite du monde, revenue à Paris, n'a plus le loisir ni peut-être même pas beaucoup le goût de songer aux amis (pii n'y sont pas. Je prends donc mes précautions, et je cherche à vous faire penser à moi, tandis qu'il en est temps encore.
Mille remercîmenls, madame, de votre lettre et de celle très-aimable qui l'avait précédée. Toutes les deux ont été de vraies joies dans ma solitude. Ce que vous me dites de la charmante retraite que vous vous êtes créée me fait envie, mais ne me surprend pas. J'avais admiré le parti que vous aviez su lirer de la petite cabane où je vous vis il y a trois ans. Vous étiez parvenue à la transformer en un délicieux chalet, tel qu'on n'en voit malheureusement guère en Suisse. Que n'avez-vous pas dû faire dans votre nouvel asile? Il me tarde de vous y aller voir. Car où peut-on vous trouver ailleurs? <à Paris, on ne fait que vous entrevoir. Quoique vous soyez la femme du monde qui sachiez le mieux donner à chacun de vos hôtes sa part de votre amabilité, cela ne peut suffire, à mon avis, à ceux qui vous apprécient comme vous devez l'être; et je suis, vous le savez, du nombre. En attendant que je puisse jouir du plaisir de la société, je vis ici dans une solitude si complète qu'elle ressemble à celle d'un château fort, si ce n'est qu'on peut s'aller promener librement dans la campagne. Ce qui m'effraye, madame, c'est de m'y trouver si bien. Cela me fait craindre d'avoir un fonds d'insociabilité dans le caractère. Ne pouvantfaire venir ici ma bibliothèque pour me tenir compagnie, je me suis fait envoyer, du moins, un volume do
clincun des grands autours qui me plaisent. Cel» ne fait guère plus de vingt-cinq volumes. Ils liennent tous sur un fort ])elit rayon. Presque aucun n'a été composé depuis moins de cent ans. J'ouvre lanlôl l'un, lanlôl l'autre au hasard. C'est presque comme si je causais avec leurs auteurs. Je suis frappé de voir comment, malgré la variété de leur génie, le fond de leurs beautés est le même et comme ils sont tous grands par les mêmes causes. Je ne fais par moins de trois heures dallemand tous les jours, et commence à prendre goût à cette étude. Mais je ne puis m'habituer aux sons gutturaux de cette langue. Il me semble qu'on a toujours l'air de rudoyer les gens en leur parlant. Est-ce qu'on a jamais dit des douceurs en allemand, madame? On assure qu'on en dit dans toutes les langues, même en iroquois.
J'espère que si vous m'écrivez de Paris, vous me parlerez un peu de ce q.ui se passe, de ce qu'on y dit, de ce qu'on y écrit, si on écrit encore. Parle-t-on d'autre chose que de Bourse ou de guerre? Ce quelque chose m'intéresserait fort. J'ai reçu l'autre jour de madame de Rauzan une petite lettre ])leine d'amabilité. J'en ai ététrèstouclié, sachant l'impossibilité où elle est d'écrire et connaissant par expérience l'ennui qu'on trouve à dicter. Veuillez la remercier en attendant que je le fasse moi-même.
Je devrais mériter les nouvelles que je vous demande en vous donnant des nouvelles de mon côté. Mais que peut-on offiir du fond de sa cellule, sinon des pensées, ce qui ne vaut pas la peine d'êlre offert? Je finis donc.