A M. LE BARON DE TOCOUEVILLE (EDOUARD
Sainl-Cyr, 7 mars 1854.
Je t'écris, mon cher ami, à Baugy, où mon père m'a mandé que tu allais passer quelques jours. J'espère que ma lettre t'y trouvera encore et sera bien reçue dans ta solitude.
Je n'ai que de bonnes nouvelles à te donner de nos santés. Le temps qu'il a fait pendant huit on dix jours (ce que j'appelle un affreux beau temps, le vent froid et le soleil ensemble) a un peu éprouvé mes nerfs, mais ne m'a pas rendu réellement souffrant, et c'était pour moi une épreuve assez sérieuse. Car les bords de la Loire ont ressemblé pendant quelques jours aux bords de notre Océan, et la bise n'y était guère moins aigre.
Le travail dont tu t'informes avec bonne aniilié avance, mais lentement et sans me laisser apercevoir même dans l'éloignement son terme. Seulement, sa forme et ses limites deviennent de phis en plus précises, et toute la première partie, c'est-à-dire environ un volume, sera, j'espère, achevéequand je quitterai au moisdemai cette retraite. C'est, comme tu sais, un livre sur la révolution
française : non une histoire, non une série d'observations philosophiques ; h mélange des deux. Je la suis, d'époque en époque, depuis son commencenienl juscpi'à la chute de l'empire, tâchant de saisir dans chaque pcriodc'le caractère dislinctif du moment, ce qui l'a amené, ce qui va le suivre, et faisant ainsi marcher le lecteur au travers de tous les événements divers sans lui laisser perdre sa roule, attentif au mouvement g<^néral des événements plus qu'aux incidents particuliers. Le sujet, en lui-même, est très-grand. Mais le livre qui en traite ne pourrait être un grand livre que par le mérite de 1 écrivain. Tout est là : ce qui serait bien propre à détourner d'une })areille entreprise, si on avait autre chose à faire.
J'ai consacré toute cette année à faire ce qu'on n'avait jamais fait, à étudier l'ancien régime, et à savoir ce que les contemporains de l'ancien régime eux-mêmes ignoraient; comment dans ce temps-là se menaient les afiaires; quels étaient les usages politiques, les règles, etc, etc.
Je crois avoir tiré de celte étude beaucoup de faits el d'aperçus nouveaux qui non-seulement expliquent pourquoi celte grande révolution a eu lieu en France, pourquoi elle y a eu le caractère que nous avons vu ; mais encore pourquoi sont arrivés beaucoup d'événements accomplis depuis, et d'où nous sont venus une foule d'iiabitudes, d'o[)i nions cl de penchants que nous croyons nouveaux el qui ont leur racine dans le gouvernement de rancien régime. C'est colle première partie qui sera,