‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 34 sur 67 · AU BARON DE TOCQUE VILLE · texte numérisé non relu

AU BARON DE TOCQUE VILLE

je le répèle, terminée quand je quitterai ce lieu-ci; et s'il en est ainsi, je n'y aurai pas perdu mon temps. Car il a fallu me livrer à un travail préparatoire immense et fait presque toujours à talons. Mon dessein est de ne pas dépasser deux volumes. Je crains d'avoir commencé par mon pain blanc. Pour les premiers temps de la révolution, il me sera encore facile de me procurer les documents dont j'ai besoin. Mais quand j'arriverai à l'empire, je crains de ne pas rencontrer partout les facilités que j'ai trouvées jusqu'à présent. Je me console en pensant que c'est là une question d'avenir et en disant comme ce Grec : Peut-être d'ici-là le roi, l'àne ou moi, nous mourrons...

• Le bien et le mal de mon travail, c'est qu'il n'écarte pas la pensée du temps présent. Le bien : parce que l'intérêt pour le faire est plus grand. Le mal : parce qu'il serait à désirer de se distraire absolument de la France,

quand on pense comme moi

Je ne te dis rien de la guerre, car qu'en sais-je? Je blâme autant que tu peux le faire ceux qui prennent en ce moment pour terrain de leur opposition la politique étrangère. 11 faut toujours être de son pays avant d'être de son parti; et quelque adversaire que je sois du gouvernement actuel, je serai toujours de son côté quand il sera en face de l'étranger... Mais assez et trop de politique. Je finis là en t'embrassant de fout mon cœur.

Paris, i" juin 1854.

Mon premier soin en arrivant ici, clier monsieur de Circourt, a été de me rendre cliez vous...

Je ne fais que traverser pour ainsi dire Paris. J'en suis donc réduit à vous mander ce que j'aurais bien mieux aimé vous dire. Vous ])ressenlez qu'il s'agit de ce petit voyage d'Allemagne que j'ai toujours fort en tète, et que je vais exécuter, j'espère. J'ai besoin, pour y bien réussir, de vos avis; et je vous prie de ne pas me les faire trop attendre.

Voici mon programme, tel du moins que je l'ai ariêté provisoirement. Vers le 15 de ce mois, je me rends dans la vallée du Rbin, vers un point quelconque, Bonn, par exemple, et je reste là ou aux environs six semaines. Je me transporte ensuite à Dresde, pour faire de celte ville un nouveau centre autour duquel je rayonnerai. Quant à mon principal objet, je veux surtout savoir dans (juel état se trouvait l'Aliemagne au moment où la révolution française éclatait ; ce qu'y a produit d'abord notre contact, soit parles idées, soit par les armes; et enfin, pour compléter les connaissances dont je suis curieux, ce qui s'est passé de principal dans ce grand pays jusqu'au moment où il s'est levé en masse contre nous. Le tiavail qui a précédé cette levée en masse excileiait vivement ma curiosité.

Mainlon.inl je vous demande quels sont, à votre avis, les principaux lieux qu'il faut visiter pour recueillir le mieux et le plus facilement ces renseignements ; quels sont les livres indigènes et surtout les hommes les plus importants à consulter suivant votre jugement. Votre opinion aura, je vous en préviens, une grande influence sur ma marche. Ainsi je vous prie de me la donner aussi développée et motivée que possible.

Je ne vous en dis pas plus long en ce moment, ayant, comme vous pouvez le croire, mille choses à faire diu'ant mon court séjour dans cette ville. Je neveux pas cependant finir sans vous prier de dire à madame de Circourt l'extrême regret que j'éprouve d'être obligé de remettre à l'automne le plaisir de la voir. Indépendamment de l'agrément si grand qu'on trouve toujours dans sa société, j'espérais de plus, cette fois, obtenir d'elle aussi des notions bien précieuses sur le pays que je vais parcourir et qu'elle connaît si bien. .

AU MEME

lioiin, 7)0 juin 185i.

Je ne veux par tarder plus longtemps, cher monsieur de Circourt, à vous remercier des connaissances agréables ou utiles que vous m'aviz fait faire dans ce pays. Nous avons trouvé, comme vous me l'aviez anjioncé, dans

la comlessc d'OriolIa*, une femme très-spiri(uelle, Irèsaimable et de tous points charmante. J'ai fait, de plus, la connaissance des principaux professeurs de l'Université, pour lesquels vous m'aviez donné dis lettres.

Nous avons loué hors de la ville, sur les bords du Rhin, un petit logement assez agréable. Nous comptons rester là au moins pendant tout le mois de juillet.

A peine établi, je me suis mis à l'œuvre. J'ai tellement négligé jusqu'à présent l'Allemagne vivante pour ne m'occuper que de l'Allemagne morte, que je n'ai aucune idée de l'état actuel des esprits sur les bords du Rhin, non plus que si j'étais sur ceux de la Loire. Mais en revanche je me suis plongé la tête la première dans le chaos de l'ancien régime germanique. Non point que j'aie entrepris de connaître la vieille constitution germanique; j'étais déjà assez au courant de cela. Je tente quelque chose de bien plus difficile, qui est de connaître l'ancienne constitution sociale et administrative de l'Allemagne. Je trouve là des difficultés qui me semblent quant à présent insurmontables, et entre autres celle-ci : rien n'est plus dissemblable, sous ce rapport, que les différentes parties de ce grand pays. Vouloir ramener foules ces différences et quelquefois ces contrasles à une idée générale commune est impossible; et je vois que quand on veut obtenir des meilleurs esprits un pareil résultat, ils se troublent et n'arrivent à rien. La seule voie praticable me paraît être de renfermer chacun dans

' I.a fointftsso d'Oriolla, ni'o (rAriiini. Lr coiiito d'Oriolla ôtaif alo!> colonel, et est aiijoiudhui officier général au service de Prusse.

A .\1. LE tUMTE \)E ClllCuLl'iT. 'i57

lu pays qu'il connaît le mieux el de ne l'inlerroger que sur ce pays-là. On en arrive ainsi à des vues moins générales, mais on se rend maître des détails qui, à la longue, peuvent servir à obtenir des notions moyennement justes sur cet ensemble. Mais même en se restreignant ainsi, je trouve qu'il est encore difficile d'arriver à rien de précis, soit faute du sujet ou de celui qui le traite. .

L'ancien régime, du moins dans cette partie de l'Allemagne où je suis, est si complètement et depuis si longtemps détruit, qu'on ne rencontre que peu de gens (|ui puissent dire avec quelque exactitude ce qu'il a été. J'espère toutefois, avec de la persévérance, y parvenir. Mais ceci n'est qu'un coin de l'Allemagne, et autant que j en puis déjà juger, le moins intéressant, sous certains ra[)ports, pour moi ; parce que l'ancien régime des bords du Rhin, moins les institutions politiques, ressemblait sigulièrement à l'ancien régime français. Ce qui m'intéresse bien plus, c'est de savoir ce qu'était l'ancien régime allemand dans les parties de l'Allemagne qui avaient le plus retenu l'étal social et administratif du moyen âge. On m'assure que la Westplialie dont je suis si proche, le Hanovre, le Brandebourg, le Mecklenibourg surtout, sont dans ce cas; s'il vous était possible de m'indiquer dans ce pays-là des personnes en état de me meltre au courant de l'ancien état de choses, vous me rendriez un très-grand service. Ce qui me manque surtout en fait de renseignemenis et de leltres d'introduction, c'est ce qui pourrait me mettre en rapport avec

des membres de l'ancienne aristocratie de la vieille Allemagne, gens parmi lesquels les goûts et les traditions des anciennes institutions doivent se rencontrer, et qui vivent encore au milieu des débris de ce monde antédiluvien.

Veuillez, je vous prie, me donner Là-dessus vos idées que j'ai toujours trouvé si utile de connaître en toutes choses.

A M. DE CORCELLE

Bonn, 22 juillet 185i.

Jusqu'à présent, mon cher ami, notre voyage nous réussit fort bien. Nos santés sont bonnes. Nous sommes établis ici fort commodément. Nous avons fait beaucoup de connaissances agréables ou utiles. Je pense que je travaillerai plus efficacement, dans le but de bien connaître r Allemagne, en l'examinant d'abord très-attentivement et à loisir dans une de ses parties, qu'en jetant çh et là des regards superficiels sur une vaste surface. Je compte donc que nous resterons encore ici près d'un mois, après quoi nous nous rendrons dans le nord, à Dresde et à Berlin. Nous ne serons guère de retour avant la fin d'octobre.

Quanta mes impressions sur ce pays, elles sont encore si incomplètes et si vagues, que je ne sais trop que

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VOUS en dire. Je n'ai guère vécu qu'au milieu de l'Allemagne d'il y a un siècle; ce n'est que par hasard el pour n'avoir pas trop l'air d'un revenant que j'ai parle de temps à autre de l'Allemagne de nos jours. A chaque temps suffit sa tâche. Je ne suis plus un homme politique, je cherche à me bien mettre cela dans la tête et à remplacer les passions que l'action donne par celles de l'érudition. Cependant, comme ainsi que je vous le disais, j'étais de temps en temps obligé de parler de ce dont tout le monde parle, j'ai recueilli ainsi, à bâtons rompus, quelques notions générales que voici :

Ce pays-ci me })araît atteint, comme la France, d'une grande langueur politique. Cela se voit à bien des signes évidents, mais la maladie me semble infiniment moins profonde que chez nous et d'une durée probable moins longue. L'esprit, en s'alanguissant pour la politique, ne s'est pas désintéressé, comme chez nous, de la plupart des études qui s'élèvent au-.dessus de la matière. La vie scientifique et littéraire continue à être très-active; la poésie même a conservé son empire. On publie un grand nombre de livres qui trouvent un grand nombre de lecteurs. La pensée est sans cesse en action et se dirige vers d'autres points que vers le bien-être. Même en politique, l'abattement qu'on remarque vient plus de l'espèce de confusion que cause la vue de toutes les sottises qu'on tient de faire [)Our atteindre la liberté politique, que d'un refroidissement pour elle. On continue à avoir foi dans les institutions libres, à les croire l'objet le j)lus digue d'inspirer le respect et l'amour. C'est l'absence de

cette foi qui est le symptôme le plus effrayant de noire maladie, et que je ne vois pas apparaître dans ces gens-ci. I/Allemagne est déroutée, embarrassée, ignorante des voies qu'il faut suivre, mais elle n'est pas brisée et réduite pour ainsi dire au néant, comme nous le sommes. Voilà du moins ce qui m'apparaît. Quant aux circonstances du temps, tout le monde en ce pays est visiblement passionné contre la liusssie, et cette passion rend les Allemands assez ftivorables à la France, à laquelle tant d'autres opinions générales les rendent hostiles. • J'ai constaté aussi dans l'ordre moral et politique l'indice de quelques autres faits qui me paraissent avoir de l'importance. Vous savez sans aucun doute le rôle qu'a joué la philosophie en Allemagne depuis cinquante ans, et particulièrement l'école d'Hegel. Vous n'ignorez pas sans doute que celui-ci a été le protégé des gouvernements paroe que sa doctrine établissait, dans ses conséquences politiques, que tous les faits étaient acceptables et légitimes; par cela seul qu'ils se produisaient, ils méritaient l'obéissance. Cette doctrine a fini par donner naissance à toutes les écoles antichrétiennes et antispirilualistes qui ont cherché à pervertir l'Allemagne depuis vingt ans, surtout depuis dix, et enfin aux écoles socialistes qui ont tant favorisé la confusion de 1848. Hegel voulait qu'on se soumît aux faits anciens et encore existants du pouvoir établi de son temps, et qu'il déclarait légitimes en outre même de leur existence. Ses écoliers ont voulu créera leur profil d'autres faits contraires qui, par la vertu de leur domination, eussent été également

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légilimes et obligatoires, ce qui ne faisait plus Taffaire des protecteurs officiels d'Hegel. Tant il y a que de celte boîte de Pandore sont sorties toutes sortes d'infirmités morales dont ce peuple souffre encore. Mais ce qui est digne de remarque est ceci : Une réaction générale contre cette philosopbie sensualiste et socialiste commence, à ce qu'il me semble, à se faire voir de toutes parts. Nonseulement ces doctrines ne sont plus préchées dans les universités, mais un grand nombre de voix accréditées s'élèvent contre elles.

Tout le monde me dit que, parallèlement à cette révolution philosophique, on voit se raviver le sentiment religieux dans toutes les différentes croyances qui se })artagent l'Allemagne. Ce sont là de bons symptômes. Je connais ici assez particulièrement des professeurs catholiques (l'Université de Bonn est mi-protestante et mi-catholiquej ; ceux-ci m'affirment que le catholicisme a repris plus de vie qu'il n'en avait eu depuis un siècle; ce qu'ils attribuent principalement à la liberté véritable dont il jouit, malgré quelques tracasseries de détail et surtout à sa complète séparation de l'Etal, séparation d'autant plus complète que le souverain est protestant. L'un d'eux, le plus éminent, me disait l'autre jour en se promenant avec moi :

f< Je trouve que le clergé français entre dans une voie bien dangereuse et (pii nous renqilit d'inquiétude. Comuicnt n'aperçoit-il ])as que, de nos jours, c'est Tindi'- |ieiulaiice du jxMivoir temporel qui fait notre force et iioM l'appui toujfturs prc'caire, souveni dauijereMV, lou-

•iO'2 CORRESPONDANCE,

jours mal vu que ce pouvoir peut nous donner? Que vos prêtres viennent chez nous, et ils verront combien nous nous applaudissons de l'état de choses au milieu duquel nous vivons; combien livré à lui-même et aidé seulement de la liberté, le catholicisme a retrouvé dans ce pays les forces qu'il avait perdues. Je vous assure, ajoutait-il, que si je pouvais mettre tout à coup le pouvoir politique dans nos mains et détruire la concurrence que nous font les protestants, je le refuserais sans hésiter dans l'intérêt de notre croyance. »

Une dernière remarque encore que j'oubliais, quoique le fait auquel elle se rapporte me semble le premier en importance : je ne trouve nulle trace ici de cette espèce d'hébétement créé dans la plupart des âmes en France j)ar la terreur du socialisme. Ces classes qui, chez nous, sont absorbées de ce cauchemar, respirent plus librement, ta ce qu'il me paraît, dans ce pays; et je n'ai entendu dire à personne qu'il fallut placer un gendarme à la porte de chacun pour l'empêcher d'être pillé et égorgé par le voisin. Cela seul suffirait, vous devez le penser comme moi, pour établir une profonde différence entre rAllemagne et la France ; car chez nous, quand on remonte aujourd'hui à la* source de tout ce qui se passe, se dit et se fait, on parvient toujours à cette passion mère et centrale, la peur.

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