A MADAME DR CIRCOURT
Bonn, 27 juillet IKii.
Je vous écris, madame, d'un lieu où j'entends sans cesse parler de vous. Mademoiselle d'Arnim^ ne tarit point sur la reconnaissance qu'elle vous doit, dit-elle, et les souvenirs de l'aimable hospitalité qu'elle a reçue chez vous reviennent sans cesse dans sa conversation. Vous jugez bien que c'est un sujet d'entretien dont nous ne la détournons pas, et que nous ne plaçons pas d'ombre dans ses tableaux. La société de mademoiselle d'Arnim et celle de sa très-aimable sœur et de son beau-frère donnent un très-grand charme à notre séjour ici. Nous n'osons pas trop user pourtant de la permission que nous ont accordée ces dames de les venir voir trop souvent par la crainte de les fatiguer. Il y a toujours un certain effort dans les frais qu'on fait pour des personnes qu'on voit pour la première fois. Nous tiichons donc de ne pas abuser de la bienveillance qu'on nous témoigne, et nous avons, en cela, du mérite. Vous connaissez trop bien mademoiselle d'Arnim, pourvue j'aie besoin de vous dire combien il y a de distinction et d'agréments dans sa conversation. Je ne sais si vous avez autant vu sa sœur. Celle-ci nous a charmés dès le premier jour par la grâce naturelle de ses manières. Ce
* Sœur de la comtesse (fOiiolla, iiiaiire an cunili^ Fleitimiiig, nn'nistre do Prusse à Carlsruhe.
2r.i * COnnESPO^DANCE.
que vous ne connaissez ])oinl, je crois, c'est le mari, et. ce n'est pas le moins bon à connaître. Il a beaucoup voyagé, beaucoup vu, bien vu, tort réfléchi, est tout autre chose qu'un soldat, sans cesser d'appartenir com- ^ plétement à son métier. Sa conversation m'inléressc infiniment. Enfin, madame, j'irais tous les jours visiter cette aimable famille, si je m'en croyais. Mais je n'use au contraire que très-modérément de ce plaisir, par discrétion.. Cette opinion que nous avons d'eux paraît du reste ici partagée par tout le monde. Je n'ai pas encore rencontré une seule personne qui ne m'en ail dit du bien : accord rare dans les grandes villes et surtout dans les petites.
Indépendamment des agréments particuliers que nous présente la maison de madame d'OrioUa, nous avons trouvé ici beaucoup d'occasions de passer notre temps d'une manière utile et très-conforme à nos goûts. Nous, vivons dans d'excellents rapports avec plusieurs membres éminents de cette université, et sommes reçus (rès-cordialement dans l'intérieur de leurs familles. Cet échantillon de la société allemande nous plaît assez pour nous déterminer à rester dans ce lieu-ci beaucoup plus longtemps que nous ne l'avions d'abord prévu. Je ne pense pas que nous nous éloignions d'ici d'nne manière définitive avant la fin d'août.
On nous assure que nous avions commencé à faire ici fort grand'pcur; et l'étonnement qu'on témoigne de ce que nous ne sommes pas pin^s, nous montre que l'opinion (pi'on enirelicnl en L;(''n('r.il <ni' le; VVancais nesl
A MADAME DE CIRCOIT.T. 2Go
pas des plus favorables. Il perce contre ceux-ci, en effet, clans la conversation, des opinions ou tout à fait injustes ou fort exagérées, quelquefois fort ridicules. Je vois qu'on juge la France principalement par la littérature du dix-huitième siècle ou par les mauvais romans de nos jours. La première peint une société française qui n'existe plus ; et les seconds, une société française qui n'a jamais existé et n'existera jamais, j'espère. On tombe donc sans cesse à côté de nos défauts comme de nos qualités véritables : ce qu'il faut excuser, car nous cliange^ns si souvent et si vite d'idées et de mœurs, qu'il est concevable que les étrangers, en courant après notre image, arrivent toujours trop tard pour Ja saisir. A vrai dire, nous ne conservons qu'un trait permanent : c'est la facilité à nous plier à tout, à prendre toutes les formes, et à présenter tous les aspects suivant les temps et les événements.
Adieu, madame; madame de Tocqueville et moi, nous nous faisons un véritable plaisir de vous revoii' cet hiver. Veuillez agréer l'hommage de mon respectueux dévouement.
-2(H\ COnRESPONDANCE.
A r.lSTAYE DE CEAUMONT
Bonn, 0 août 1854.
Nous sommes toujours à Bonn... J'y travaille beaucoup, et j'espère, sinon parvenir à connaître l'Allemagne, au moins à avoir une idée de ce qui m'imporle le plus de connaître en elle. On ne saurait monirer plus d'égards à un élranger qu'on ne m'en témoigne ici, jusqu'au point d'avoir fait en ma faveur une exception à la règle. absolue qui veut qu'à cette époque de l'année tous les livres prêtés par la bibliothèque de l'Université soient rapportés et qu'on n'en prête })as de nouveaux. Nous avons trouvé ici quelques familles dans le sein desquelles nous sommes intimement reçus, et dont les mœurs nous plaisent beaucoup. La vie domestique en Allemagne a évidemment des côtés très-attachants; mais ces hommes si distingués, si respectables dans la vie privée, deviendront-ils jamais des citoyens? Quand je vois le long usage qu'ils ont fait du pouvoir absolu, la douceur de ce pouvoir, les traditions de la liberté si effacées dans les mœurs, la centralisation, la passion universelle des jilaces et partant l'universelle dépendance, je me demande s'ils seront jamais bien différents de ce qu'ils sont; toutefois, on peut reconnaître que dans ce pays le sentiment de rinslal)ilité de toutes choses est général.
A (tUSTAVK de BEAUMOM. 207
J'ai eu l'autre jour avec un Prussien qui revenait des Etals-Unis, où il a été dix ans ambassadeur, une conversation qui m'a paru assez intéressante. Sa plus grande affaire était de surveiller les faits d'émigration Il m'a confondu en me disant que l'année dernière l'émigration allemande aux Etats-Unis s'est élevée au chiffre incroyable de cent quarante mille individus, et elle continue sur ce pied. Jadis il ne venait que des pauvres , mais aujourd'hui il émigré beaucoup de familles aisées et même riches. Je lui ai demandé de quel pays venaient en général ces hommes et quel motif les faisait émigrer. Il en arrive comparativement peu de Prusse. On ne comptait que dix mille Prussiens sur les cent quarante mille Allemands, mais ceux-là étaient presque tous des gens bien élevés et aisés ; les autres venaient particulièrement des petits Etats du centre de l'Allemagne, et aussi en grand nombre de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière. Tous ces Allemands apportent, suivant la personne dont je viens de parler, leurs idées aux Etats-Unis, et dans une certaine proportion les y gardent. Us conservent leur langue; ils ne se mêlent pas beaucoup aux naturels ; ils restent d'ordinaire ensemble, et bien qu'à la fin, ils prennent par imitation une partie des usages politiques américains, surtout à la seconde génération, ils demeurent cependant un élément distinct et étranger. En somme, ce qu'il m'a dit m'a confirmé ce que j'avais toujours pensé, que la rapide introduction aux Etats-Unis d'hommes étrangers à* la race anglaise est le plus grand péril qu'ail à courir
l'Amérique, et ce qui y rend le succès final des institutions démocratiques un problème non encore résolu. J'oubliais de vous dire que mon interlocuteur attribuait le départ de la plupart des familles qui parlent d'Allemagne pour aller en Amérique, aux invitations pressantes que leurs parents et leurs amis déjà émigrés leur envoient. Mais quelle cause aUcmande a porté ceux-là à émigrer? C'est ce que je n'ai pu lui faire dire clairement et ce qu'il importerait surtout de savoir.
J'ai vu ici Taulre jour Henri Reeve qui prend les eaux à Aix-la-Chapelle; je suis môme retourné avec lui à Aix pour prendre congé de Lamoricîère. Hier sont arrivés ici votre ami, sir Georges C. Lewis et sa femme lady Theieza. Ils sont venus aussitôt nous voir et nous avons bien parlé de vous ; ils restent ici quelques jours et nous nous reverrons aujourd'hui.
\Vil(ll)ii(l, ']•" si>|)tcml)ro 18.')i.
Je^iense,^ cher monsieur de Circourt, que vous êtes maintenant revenu de votre voyage; et ainsi que je vous l'avais annoncé, je vous écris pour vous donner de nos nouvelles et siu-tout pour avoir des vôtres. J'espère (|m' l.i (in (le voire voyage n'a été marquée j)ar aucun inci-
dent désagréable. Nous avons, en vérité, très-regretté de n'avoir pu vous conserver plus longtemps. Votre présence nous était très-agréable et votre concours me semblait très-précieux.
Nous avons quitté Bonn le 10 du mois dernier, et nous sommes ici depuis dix jours. Je ne sais si dans une des courses si multipliées que vous avez faites en Allemagne, vous avez pénétré jusque dans ces hautes vallées. Je l'imagine, car où n'avez-vous pas été sur le continent de l'Europe? Vous savez alors que nous sommes ici dans une forêt de sapins qui semble sans fin et au milieu d'un pays peu propre à la culture, peu habité, même par les animaux, et fort sauvage. Nous n'y avons rencontré absolument personne de connaissance, ce dont nous avons pris notre parti assez philosophiquement. Mais ce que nous supportons plus impatiemment, c'est de voir que les eaux n'ont encore rien changé à l'état de santé de madame de Tocque-
ville
Si je ne réussis pas dans mes efforts pour apprendre l'allemand, ce ne sera pas faute d'obstination. Heureux juortel de pouvoir parler à votre volonté toutes les langues de l'Europe! combien je vous envie! Comment, avec l'excellent instrument intellectuel que vous possédez, avec volré merveilleuse facilité à fout comprendre, (oui classer, (ont retenir, ne vous êtes-vous pas consacré pendant deux ou (rois ans de votre vie à creuser un seul sujel, à cultiver une science en particulier? Vous vous seriez foit assurément un nom très-illustre dans
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celte L'iudc spéciale. Mais vous éparpillez, permeticz-moi (le vous le dire, une grande force qui concentrée eût fait des choses très-rares et très-extraordinaires. Je m'en j)lains et dans voire intérêt et dans notre intérêt à tous. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas; pardonnez-moi, en considération de l'amitié et de Testime j)articulière qui me font parler.
P. S. Je ne vous parle de rien de ce qui se fait sur la terre. C'est ce que peut faire de mieux un homme qui vit entre deux bois de sapins au fond d'une ornière si profonde, que pour lui le soleil se lève deux heures plus tard et se couche deux heures plus tôt que pour le reste des humains. C'est à vous à parler de ce qui occupe les hommes. Un lettre donc, une longue lettre, s'il vous plaît. Mille amitiés.
Toc([iiovill(\ 7) octobre 18ôi.
... Je vais aussitôt après le départ de mon père suivre votre programme et me remettre sérieusement et continûment à l'œuvre... Je tremble d'avance en pensant à quel degré il est nécessaire pour moi de réussir. Je ne sais, en vérité, ce que je deviendrais si cette unique occupation me man({uail. Je suis comme ces pauvres gens qui, s'ctant réduits à ne vivre que de
A GUSTAVE DE BEAUMUNT. 271
punîmes de terre, meurent de faim sans miséricorde
dans les mauvaises années
Je vous renverrai sous peu les Mémoires du grand Frédéric, que j'ai lus; j'ai eu soin de ne point vous démarquer ; c'est assurément une œuvre remarquable, bien moins cependant (pie l'homme même dont elle émane. Quels produits différents de l'intelligence que la pensée qui fait écrire et celle qui fait agir ! La pensée qui se resserre dans les limites d'un acte à accomplir, et celle qui s'étend dans un grand espace et vent juger en général les résultats et les causes ! Comme le même homme peut être supérieur dans lo premier emploi de son esprit et médiocre dans l'autre, et réciproquement ! Jamais cela ne s'est mieux vu qu'ici. Dans ces Mémoires, d'ailleurs, le grand Frédéric ne parle guère que de batailles, ce ii quoi je n'entends rien... Ce que j'aurais voulu surtout savoir, c'est comment Frédéric menait son gouvernement et les réflex;ions que ce sujet lui suggérait; mais j'imagine qu'il dédaignait trop cette partie de sa vie pour s'appliquer à la faire comprendre au lecteur. Ce ([ui me frappe, ce sont les étroites limites dans lesquelles est renfermée la vue des hommes, même des grands hommes, quand il s'agit de l'avenir. Je n'ai pas rencontré dans les ouvrages du grand Frédéric un mot qui indique l'attente des grandes révolutions qui sont sur le point de changer l'asjjcct de rEurope. Lui-même })ar son langage et par ses idées annonce les approches de la révolution, et il ne la voit pas venir. N'est-il pas singulier que ce misérable Louis XV, au fond de son fumier,
2V2 CORKESPOMiA^CE.
ail. eiili'evu ce que Frédéric, éclairé par loiiles les lumières de son génie, ne voyait puiiil !
A M. liE COKCKLLE
Clairoix, par Coiiipiùgne. '2 octobre 18Ji.
Mon cher anii, il nous est survenu vers la fin de noire voyage un incident Tort agréable. Anijière, à son retour de Rome, a fini par nous découvrir au milieu de nos montagnes. Il y est accouru et nous sommes revenus avec lui jusqu'à Clairoix d'où je vous écris, et où mon père a retenu notre aimable compagnon de voyage.
La maison est si petite qu'on n'a pu trouver de cbambre pour lui; mais mon père a pu le placer dans une petite cabane à côté. Pour la première fois, Ampère a cour, hôtel et jardin à lui tout seul. Vous comprenez comme on est heureux de l'avoir ici. On n'a pas plus d'esprit et un es{)ril plus aimable ; l'humeur aussi indépendante que celle d'un oiseau et en môme temps une facilité charmante de caractère qui, j)()ur un temps, lui lait non-seulement adopter volontiers tout genre de vie, mais y entier avec joie cl s'y complaiie.
Je n'ai pu atteindre que très-inconqiléicmeni le but que je me })roposais, eti entreprenant mon voyage. Je n'ai pas pu connaître l'Allemagne. J'ai seulement acquis,
A M. DE CUKCELLE. 275
et cela est déjà quelque chose, une certaine facilite à comprendre ce qui s'y passe et ce qu'on m'en peut dire. La chose est difficile pour les Français, tant les deux peuples diffèrent.
Cependant le grand travail d'assimilation qui se poursuit dans tout le monde civilisé a déjà eu pour effet de rendre l'aspect de l'Allemagne fort semblable à celui de la France, Institutions, habitudes sociales, costumes, usages, tout est pareil dans les deux pays ou assez près de l'être. Ce qui est resté dissemblable, c'est ce qu'on ne voit pas, c'est-à-dire la manière d'envisager les choses de ce monde, la façon d'être affecté par la vue des faits, l'homme du dedans enfin qui garde son empreinte originelle, tandis que l'homme du dehors l'a déjà perdue. C'est celte Allemagne invisible dont j'ai fini par acquérir quelques notions, et celles-ci suffisent pour que je ne puisse considérer mon voyage comme tout à fait inutile.
Quanta la pohtique, je ne sais si, à tout prendre, l'espèce de paralysie que nous voyons en France n'est pas plus remarquable encore chez les Allemands. Les organes de la vie publique existent encore dans une grande partie de ce pays, mais on ne s'en sert pas. En Prusse, où il y a des assemblées véritables, une publicité complète de la tribune, une demi-liberté de la presse, une administration véritablement indépendante du pouvoir, de vieilles traditions d'ordre et de modération dans le gouvernement, on semble toutefois engourdi.
L'Allemagne n'a pas même reçu celte éducation poli-