‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 36 sur 67 · VI · texte numérisé non relu

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tique imparfaite que nous avaient donnée les trente-six ans de gouvernement représentatif. Non-seulement les Allemands ne comprennent pas bien les moyens à l'aide desquels la liberté politique se fonde et se maintient ; ils en ont à peine l'idée. Ils conservent, au milieu d'institutions à demi libérales, toutes les mœurs que le gouvernement absolu des deux derniers siècles leur a données. La grande chimère de l'unité allemande remplit bien plus leur imagination que l'image d'une liberté régulière dans chacun des pays dont l'Allemagne se compose.

Il ne faut pas croire que si l'Allemagne est pour le moment en repos, elle soit assise. Elle dort, mais debout, et le moindre choc pourrait la jeter à droite ou à gauche. Il est facile de voir qu'il y règne un mécontentement vague du présent ; l'idée de la stabilité en est absente ; les vieilles traditions y sont détruites; le respect pour les choses anciennes, pour les règles établies y est éteint. L'émigration s'accroît chaque année dans des proportions énormes. Deux cent quarante mille Allemands ont été chercher l'an dernier, en Amérique, d'autres lois et une autre patrie. Néanmoins, je suis convaincu que d'ici à très-longtemps aucun mouvement politique n'aura son initiative en Allemagne. Les Allemands sont très-faciles à remuer, mais ils ne se remuent pas d'euxmêmes ; du moins je ne le pense pas.

Il ne faut pas croire non plus que la révolution de ] 848 soit passée sur l'Allemagne sans laisser des traces, et qu'après cette grande perturbation la société s'y soit

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assise dans la place qu'elle occupait avant. On pourrait presque dire que notre révolution de 1848 a produit en Allemagne des effets plus considérables que notre révolution de 1789. Il est bien certain, du moins, que toutes les parties de la vieille constitution de l'Europe que la première avait laissées debout ont été définitivement mises en poussière par la seconde. L'abolition d'un nombre infini de privilèges, qui détruisaient ou gênaient la liberté civile, datera de cette époque et survivra à la liberté politique. Toute cette partie de la révolution de 1848 a été adoptée, avec amour, par les princes mêmes que cette révolution avait le plus menacés, et rien ne m'a jamais paru mettre plus en évidence cette vérité que j'ai depuis longtemps reconnue: que le grand mouvement de l'humanité qui a commencé chez nous, il y a plus de soixante-cinq ans, ne penche vers la liberté que par secousse, mais conduit vers l'égalité par une force irrésistible et continue.

Mais assez d'Allemagne. Nous avons donc quitté Wildbad vers le 20 du mois dernier. A Heidelberg, nous avons rencontré toute la famille de Lamoricière, et luimême qui nous y avait donné rendez-vous. Nous avons passé là quarante-huit heures avec eux et les avons quittés avec grand regret. Jamais Lamoricière ne m'a témoigné une plus véritable amitié. Mari et femme supportent la situation actuelle avec une tranquillité sereine qui leur mérite le respect. A Bruxelles, j'ai manqué notre excellent ami Bedeau. 11 était absent, ce qui m'a désolé. Lors de notre entrée à Valencienncs, on a pris aux voyageurs

tout ce qu'ils pouvaient porter avec eux de journaux, de

papiers imprimes. J'arrivais dans ma pairie.

Croyez, mon cher ami, à mon bien tendre attachement.

AU MEME

Clairoix, 25 octobre 1854.

Nous avons loué une petite maison à trois quarts de lieue d'ici, à Compiègne. Là nous serons établis dans un lieu très-sec et exposé au grand soleil. A^ers le commencement de janvier, nous retournerons à Paris, où nous arriverons en même temps que vous, et nous serons bien heureux de vous voir. Il est probable que la société sera triste pour des gens de notre espèce. Raison de plus pour vivre beaucoup ensemiîle. Je remarque avec plaisir, à mesure qnc le temps marche, que mon cœur n'est pas de la nature de ceux qui tournent vers le succès. Je m'attache avec plus de passion à une cause en voyant qu'elle semble plus abandonnée.

Ce que vous me dites qu'une certaine vue générale des choses contemporaines mène souvent mieux à la prévision des événements que l'élude du détail des affaires est vrai, mais à la condition qu'on ne recherche que des vérités très-générales, et qu'on donne pour champ à sa pensée une vaste étendue de temps. Mais quant à savoir

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ce que les hommes vont faire et le tour qu'ils vont donner aux faits prochains, tous ceux qui ne sont pas au courant de ce qui se passe dans leur esprit raisonnent au hasard ; la vue claire de leurs intérêts n'indique même pas l'opinion qu'ils peuvent s'en faire eux-mêmes. On peut prévoir par une observation générale comment agira, à la longue, un peuple, parce qu'un peuple change peu. Mais un individu ou quelques individus vous échappent bientôt, si vous n'êtes pas placé de manière à voir à chaque instant ce qu'ils font et, autant que possible, ce qu'ils pensent. C'est ce qui fait que je détourne le plus que je puis mon esprit des particularités- du temps où nous sommes pour le reporter vers le passé ou vers l'avenir, points moins obscurs quoique placés plus loin. Des gens vivant aussi séparés que nous du monde officiel ressemblent à ces vieillards qui aperçoivent clairement ce qui se passe à l'horizon, mais qui ne peuvent lire le livre qui est sous leurs yeux, faute de lunettes.

La manière dont les membres éminents du clergé envisagent la question d'Orient me paraît peu juste, même au point de vue de ce qui les préoccupe uniquement. Ils jugent les choses de la politique à l'aide d'idées et de sentiments pris dans un autre ordre. Je n'ai presque jamais causé avec un prêtre allemand ou français, sans apercevoir que l'opinion qu'il se faisait des institutions, l'impression qu'il recevait des événements et des hommes, dépendait absolument de linlérêt i)lus ou moins grand, plus ou moins [)robable, plus ou moins prochain, que l'Eglise lui paraissait y avoir. Les plus peliles consi-

dérations, dans ce sens, l'emportaient seules sur la plus importante. Je les trouvais d'admirables citoyens, mais leur cité était la cité éternelle, et non l'Allemagne ou la France. Je ne prétends pas assurément que ce patriotisme-là soit inconciliable avec l'autre, ni même que dans certaines âmes et dans certains temps ils ne puissent s'écbauffer l'un par l'autre. Combien de grandes passions, d'actes béroïqucs sont ^nés de ces deux forces réunies dans le cœur d'un individu ou de tout un peuple! Mais je dis que de nos jours cela ne se voit guère et que rien n'est pour moi un plus grand sujet de trouble.

Le clergé français de l'ancien régime, que je commence à bien connaître et qu'en général on juge trop sévèrement, n'était pas ainsi. Sans doute quelques bommes indignes de lui liguraicnt à sa tête; mais, pris dans son ensemble, c'était un clergé dévoué à ses devoirs et trèsferme dans la foi, très-régulier, profondément attaché à l'Eglise romaine; supérieur, je crois, à tout ce qui existait alors dans le monde, et d'une fibre catholique, si l'on peut parler ainsi, aussi vigoureuse et délicate qu'on pouvait le soubaitcr. Mais cela ne l'empêchait pas d'appartenir profondément à la société laïque, de prendre un intérêt vif et souvent passionné à tout ce qui la concernait. Quand on lit les travaux administratifs ou politiques auxquels les membres du clergé de ce tempslà ont pris ]);uM, soit en corps, soit par des individus isolés, en descendant jusqu'à ses cahiers^ on voit que ces prêtres-là se préoccupaient vivement de tout ce qui pou-

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vait concourir humainement et sur la Icrre à la prospérité de leur pays, à la liberté, à la dignité des citoyens; qu'ils jugeaient les institutions en elles-mêmes et les actes de la politique dans leur sens politique et dans leur portée sociale. Pourquoi n'en est-il plus de même? il me semble que j'en pourrais dire plusieurs raisons. Mais cela m'entraînerait trop loin, et j'ai déjà la main lasse de cette longue lettre.

Je vous quitte, mais non sans vous remercier de tout mon cœur de votre découverte bibliographique à propos de mon livre sur l'Amérique, Voire amitié a déterré là une page de l'héroïque lieutenant Bellot qui me fait le plus grand plaisir, je n'en disconviens pas^ Il faut pourtant que je m'arrache au plaisir de causer avec vous.

AU MEME

Compiègne, 15 novombro 1854.

Je n'ai, mon cher ami, que d'excellentes nouvelles à vous donner de notre installation. Nous avons trouvé précisément ce que nous cherchions, cela n'est pas commun. Une petite maison pour nous seuls, sèche,

* Le lieutonant Bellot raconte, dans le journal de son voyage, qu'étant à bord du Prince-Albert, où il servait en qualité de second, son bâtiment lit, dans la mer de Baffin, la rencontre d'un autre navire américain également en exploration scientifique. Les officiers des deux équipages s'étant réunis

chaude, au soleil (quand il y en a, ce n'est pas aujourd'hui), à la lisière de la belle forêt de Compiègne et près des ressources d'une ville où, pour comble de félicité, nous ne connaissons personne.

J'ai assisté à la réception de monseigneur Dupanloup et, aussitôt après la séance académique, je suis revenu ici. La première et la dernière partie de son discours m'ont particulièrement frappé. La manière dont il s'est tiré de son prédécesseur a été admirable. C'est là la véritable habileté que le cœur et la tête à la fois suggèrent. En somme, la séance a été excellente à tous les points de vue , excellente pour le prélat qui a beaucoup plu et a été applaudi très-vivement même par l'Institut; excellente pour l'accord de l'Eglise et des lettres humaines, deux grandes choses qui ne peuvent se passer l'une de l'autre.

Je me reproche quelquefois de vous parler avec tant de liberté et même de vivacité de ce qui me paraît si regrettable dans la conduite d'une partie du clergé. Mais pardonnez-moi, cher ami, je vous en prie, en pensant que je ne puis m'ouvrir de ces pensées qu'à vous. Vous êtes ma soupape de sûreté. Je ne veux pas faire plaisir aux malveillants en leur disant ces choses, et je ne connais aucun catholique qui ait, au même degré,

à diiicr, lo savant cominaiidant américain exprima à M. Bcllot sa vive admiration pour le livre de M. de Tocqueville , le déclarant un ouvrage classique au\ États-Unis. C'est au passage du journal de M. l'ellot, où est relaté cet éloge prononcé sous le 75° degré de latitude, en do (elles circonstances et de la part de tels hommes, que M. de Toctpieville fait ici allusion.

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l'âme d'un véritablo citoyen et l'esprit d'un homme libre. Il faut donc vous résigner à entendre mes plaintes. Peut-être prendrai-je plus aisément mon parti de bien des choses qui se passent quand je ne les verrai plus de si près.

J'ai eu le malheur dem'abonner, il y a quelques mois, à un journal religieux, ayant entendu dire qu'il ne faisait que répéter, comme un écho, toutes les autres feuilles. Cela convenait bien à un homme qui veut entendre parler le moins souvent possible de politique et aime à pouvoir avaler gloutonnement, en un quart d'heure, des morceaux de tous les journeaux. Mais j'ai bientôt vu que j'étais loin de compte. Les morceaux sont différents, mais tous du même goût.

L'autre jour, un éloge de la liberté s'introduit dans cette feuille, mais le rédacteur a soin d'ajouter en note : « Nous sommes loin, assurément, de regretter les insti- « tutions parlementaires. Nous savons trop qu'elles ont « pour effet de surexciter l'orgueil naturel de l'homme. » Le rédacteur ne s'aperçoit pas qu'en revanche d'autres institutions pourraient surexciter une certaine bassesse naturelle.

Pour remettre mon esprit en équilibre, je lis toujours, de temps en temps, du Bourdaloue ; mais je crains bien que le bon Dieu ne m'en sache pas beaucoup de gré, parce que je suis trop frappé du talent de l'écrivain et trouve trop de plaisir à la forme de sa pensée. Quel grand maîtie, en effet, dans l'art d'écrire ! •le ne saurais trop, surtout, admirer l'art avec lecpiel

il conduit ses audileurs, sans les en avertir, à travers des images qui leur sont familières, vers les objets qu'il a en vue, et la perfection avec laquelle il fait correspondre exactement ces images matérielles avec les vérités invisibles qu'il veut faire comprendre. Je remarquais notamment l'autre jour, dans le sermon sur V aumône, je crois, une de ces comparaisons non indiquées. Elle est entre Dieu et le seigneur féodal ; cela m'a frappé, parce que je suis maintenant aussi savant qu'un feudiste en fait de féodalité. Dans cetle matière si éloignée des habitudes de son esprit, Bourdaloue emploie avec une exactitude si rigoureuse, quoique non affectée, les termes justes, et ils s'appliquent si bien à ce qu'il veut dire, qu'il n'y a pas un des hommes de son temps auquel il ne rendît sensible sa pensée.

Vous voyez que je vous dis tout ce qui me passe par la tête. C'est que cela me met toujours en train de vous écrire. 11 faut fmir pourtant. Adieu, cher ami, mille et mille amitiés chez vous et pour vous.

A MADAME CROTE

Comiiièfiiic, 4 fi'vrior 1855.

C'est encore de Compiègnc que je vous écris, chère madame Grote. Nous avons grand'peine à nous arracher de ce séjour, quelque solitaire et même inconfor-

table qu'il soit sous bien des rapports. Nous y menons une vie tranquille et occupée, qui en dépit de la monotonie a du charme. Il se pourrait bien que nous attendissions encore deux ou trois semaines avant de nous fixer à Paris.

Je suis toujours péniblement préoccupé du sort de votre brave armée. Je m'y intéresse, et à cause d'elle et aussi, comme je le disais l'autre jour à Senior, pour l'honneur de vos institutions, qu'une administration si insuffisante et si inexpérimentée déconsidère, à la trèsgrande joie des ennemis de la liberté politique. Si vous ne parvenez à réparer promptement le mal (et cela me paraît impossible), l'Angleterre et son gouvernement sortiront assurément fort diminués de la lutte, quel que soit le résultat matériel obtenu par la guerre et l'admirable courage de vos soldats. J'ai peine à croire que tout ceci n'exerce pas une influence considérable, qui peut être longue et qui a été fort peu prévue, sur la marche même de vos affaires intérieures. Je pense que cela pourrait bien vous pousser un peu plus vite que par le passé sur la pente très-peu rapide (heureusement pour vous), qui vous conduit graduellement hors de l'aristocratie, du moins de ce qu'on comprenait autrefois par ce mot. Il est bien difficile que vous voyiez de si près quels sont les avantages immenses que présente un gouvernement centralisé un jour de guerre, et que vous soyez longtemps en contact avec une armée où chacun veut être officier et peut l'être, sans que cela ne porte de grandes conséquences. Votre armée ne subira-t-cllc

pas, à la suite do ce qui se passe, une révolution? et une révolution dans l'année peut-elle rester dans l'armée seule? Vous êtes aujourd'hui le seul peuple sur la terre (excepté peut-êlre les Russes et encore ceux-ci moins que vous) qui n'ayez que des gentlemen pour officiers. Une armée commandée uniquement par des gentlemen n'est pas toujours, j'en conviens, l'armée qui entend le mieux la guerre. Elle sait souvent mieux se battre que vivre et se mouvoir avant la bataille et après. Nous l'avons bien éprouvé dans notre ancienne monarchie. Mais une armée commandée par des gentlemen a bien des mérites que les circonstances actuelles font peut-être oublier. Le principal est qu'une telle armée à l'intérieur empêche les révolutions, tandis que l'autre les fait ou les laisse faire.

Reeve me mandait l'autre jour que l'aristocratie n'avait jamais été plus forte en Angleterre, car jamais elle n'avait mieux payé de sa personne. Ce n'est pas seulement par des services militaires qu'une aristocratie se conserve. S'il en était ainsi, la nôtre ne serait pas en poussière comme elle l'est. Car, qui a jamais moins marchandé sa vie que les gentilshommes français de tous les temps, les moindres comme les principaux? Mon grand-père et mon grand-oncle sont morts à la guerre ou des blessures qu'ils y avaient reçues. Leur père et leur grand-père avaient fait de même, et il n'y a pas une famille du voisinage qui ne pût en dire autant; (t cependant il ne reste pas trace de leur pouvoir. Le dernier canon qui garnissait le vieux manoir de Tour-

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lyville, enfonce à demi clans ia terre, ne sert plus qu'à attacher les bestiaux, et le château lui-même est devenu une ferme. Je conduirai là Reeve, la première fois qu'il viendra me voir, pour lui montrer comment tombe une aristocratie qui sait mourir, mais non gouverner. La vôtre a su jusqu'à présent l'un et l'autre ; c'est pourquoi elle dure encore, quoique la température du siècle ne soit guère favorable aux plantes de cette espèce-là.

Voilà un long bavardage qui vous prouvera du moins le plaisir que j'ai à causer avec vous.

Nous sommes ravis de l'espérance que vous nous donnez de nous venir voir au printemps.

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