A LA MEME
Compiùgne, 21 février 18ôo.
J'ai reçu hier, chère madame Grote, un petit mot de vous dans une lettre de Senior. Le texte et le commentaire ont été très-bien accueillis, et je remercie les deux écrivains. Il m'était arrivé précédemment une autre lettre de vous et un numéro du Spectator, où j'avais trouvé la lettre à laquelle vous faites allusion. Il m'a paru que j'avais été traduit de main de maître, à ce point que je ne sais si je ne m'aimerais pas mieux dans ce vêtement anglais qu'avec mou hal)il à la française ^ OuanI
' Madame Grutc, à la(|uell(' rlail adressée la lellre du 4 février (fin [nécède immédialciiioiit celle-ci, avait traduit tout le passage de celte
à la publicalion elle-même, j'avoue qu'elle m'a fait craindre qu'on n'en induisît que j'avais voulu critiquer la manière dont les dernières opérations militaires ont été conduites : ce qui serait fort inconvenant de la part d'un étranger qui, de plus, ignore le détail des faits. Mon intention n'a point été de faire le procès aux derniers actes de votre aristocratie. J'exprimais seulement que dans les circonstances qui venaient de se produire, l'aristocratie, si elle voulait se maintenir, avait d'immenses efforts à faire, et qu'il ne fallait pas qu'elle se crût à l'abri par le courage individuel que ses membres avaient montré sur le champ de bataille. J'espère bien, du reste, que c'est ainsi que ceux qui auront remarqué ce petit fragment m'auront compris.
Je vois, d'après ce que vous me dites, que cette rude saison vous éprouve aussi. Vous comprenez que tant que nous conserverons une pareille température, je ne puis songer à quitter ce lieu-ci et à allfir faire ailleurs un nouvel établissement. Nous nous tenons cois près de notre feu, bien que le froid ait rendu notre logis encore moins confortable. Nous avons découvert que la seule pièce que son exposition rende chaude et claire par le temps qu'il fait, est le salon dont j'avais fait mon cabinet de travail. Nous nous y sommes donc retirés peu à peu, comme des troupes assiégées finissent par se renfermer dans le donjon quand les fortifications du dehors ne sont plus tenables. Vous pouvez com-
leltrc qui se rapporte à la guerre de Crimée, et avait pul)lié cette corrcs- |)ondance dans le Spectateur.
prendre que nous commencions à être las d'une pareille vie. Je me console pourtant en imaginant que je fais d'utiles travaux. Quand je me sens en bon train, il me semble même que je mène le temps très-agréablemenl. Mais notre appartement me paraît un taudis lorsque la verve me manque. Vous savez que l'homme qui compose est comme le joueur. A-t-il pour lui la chance? le jeu est la plus charmante de toutes les occupations de ce monde. La veine s'épuise : ce n'est plus que le pire des métiers que puisse faire un honnête homme. Il me semble que dans ma jeunesse j'entendais dire la même chose de l'amour, mais je ne me permets plus de ces comparaisons-là .
Adieu, chère madame Grote, ma femme veut que je vous envoie pour elle mille amitiés. Croyez à notre bien sincère attachement.
Compiègne, 21 février 1855.
J'ai reçu une lettre de vous, mon cher ami, le lendemain du jour 01^1 je vous avais écrit, et ma femme en a également reçu une de la vôtre qui lui a fiiit grand plaisir.
La reprise d'hiver qui se fait sentir ne m'a jusqu'à présent fait aucun mai, je n'ai pas cessé une seule fois
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depuis huit jours de me promener plus d'une heure dans la forêt. Ces grands arbres vus par la neige me rappelaient les bois du Tennessee que nous parcourions, il y aura bientôt vingt-cinq ans, par un temps encore plus rude. Ce qu'il y avait de plus différent dans le tableau, c'était moi-même. Car vingt-cinq ans dans la vie d'un homme, c'est tout une révolution. Je faisais cette réflexion mélancolique tout en traçant mon chemin à travers la neige. Mais après avoir repassé dans ma mémoire ce grand nombre d'années, je me consolais en pensant que si j'avais à recommencer ce quart de siècle, je ne voudrais pas, à tout prendre, faire bien différemment que je n'ai fait. Je tâcherais de supprimer bien des erreurs de détail et plusieurs sottises caractérisées; mais quant au gros de mes idées, de mes sentiments et même de mes actes, je n'y changerais rien. Je remarquais aussi combien j'avais peu changé mes points de vue sur les hommes en général pendant ce long espace de temps. On parle beaucoup des illusions de la jeunesse et du désillusionnement de Tàge mûr. Je n'ai point remarqué cela dans mon expérience personnelle. Les vices et les faiblesses des hommes m'ont sauté aux yeux dès l'abord; et quant aux bonnes qualités que je leur trouvais alors, je ne puis dire que je ne les aie pas rencontrées à peu près les mêmes depuis. Cette petite revue rétrospective m'a remis en meilleure humeur ; et pour achever de me ragaillardir, j'ai pensé que j'avais conservé jusqu'à ce jour le même ami avec lequel je chassais des perroquets à Memphis, et que le temps
A GUSTAVE DE BEAUMOMT. 289
n'avait fait que resserrer les liens de confiance et d'amitié qui déjà existaient entre nous. Ce point de vue m'a paru plus réjouissant encore à considérer que tous les autres
. . . J'enverrai à *** la noie qu'il me demande. Je la ferai comme vous fort succincte. En revenant ainsi forcément sur ma vie parlementaire, je croirai rêver. Est-il bien vrai qu'il y ait eu en France des assemblées politiques? que la nation se soit passionnée pour ce qui s'y disait? Ces hommes, ces constitutions, ces formes n'étaient-elles pas des ombres sans réalité ?,ces passions, ces espérances, ces craintes, ces amitiés, ces haines qui s'agitaient autour de nous, se rapportent-elles à des temps que nous avons vus effectivement, ou sont-ce des souvenirs de ce que nous avons appris en lisant l'histoire des temps passés? En vérité, je serais tenté de le croire, car ce qui a réellement vécu laisse quelque trace, et je n'en vois aucune de ce que nous avons imaginé apercevoir ou sentir
Si le passé est un rêve, tâchons du moins de ne [>as laisser échapper le présent.
Adieu, mon cher ami, je n'ai pas besoin de vous dire l'affection que nous portons à votre ménage.
P. S. Depuis hier que j'ai écrit celte lettre, il est tombé un pied de neige. Cela va interrompre forcément mes promenades américaines.
A MADAME SAVETCHINE.
Tocqucvillc, 20 juillet 1855.
Je crains, madame, de faire une chose inconvenante en vous écrivant sans en avoir obtenu d'avance la }Dermission. Je n'avais pas d'autre moyen de recevoir de vos nouvelles ; car tous ceux d'entre vos amis qui vous connaissent ont quitté Paris. Vous m'avez témoigné une bienveillance si grande qu'elle m'a enhardi, et doit me rendre excusable. Faites mieux que de me pardonner, madame, je vous en prie. Apprenez-moi vous-même comment se soutient une santé si chère à vos amis, et qui est précieuse à ceux même qui, sans mériter encore ce titre, ont pu vous connaître et sont capables de vous apprécier. Je crois être de ces dernicrs-là, et la curiosité que je vous montre en ce moment n'est pas une forme de politesse, mais l'expression d'un intérêt bien véritable. Vous êtes de ces personnes rares, madame, qui inspirent à la fois le respect et la confiance: deux sentiments qui ne vont pas toujours ensemble, quoiqu'ils soient bien faits cependant l'un pour l'autre. Je les ai éprouvés aussitôt tous deux en vous approchant; e(, après avoir passé quelques moments seulement avec vous, je me suis senti disposé à cette ouverture de cœur à laquelle la longueur du temps et rexpérience seules disposent d'ordinaire.
Quoique j'aie (piitlé Paris dejuis deu\ mois, je ne
suis arrivé dans le lieu d'où je vous écris qu'il y a environ trois semaines. Je m'y retrouve, après un long exil, avec une extrême douceur. Ce petit coin de terre, indépendamment des agréments véritables qu'il possède, est pour moi tout rempli du souvenir de plusieurs des plus belles années de ma vie; et cette partie invisible de moi-même qui se mêle à tout ce qui m'environne, donne à tous les objets une physionomie particulièrement touchante qu'aucun autre ne leur trouverait. Ces arbres, ces prairies, cette mer qui m'entourent ne me paraissent ressembler à rien de ce que j'ai vu ailleurs
Mais je m'aperçois, madame, que mé voici parlant de moi, tandis qu'il ne s'agit que de vous en ce moment. Je reviens donc au but véritable de ma lettre en vous priant encore de me donner de vos nouvelles. . .
Tocqueville, 25 juillet 1855.
Je vous avais écrit hier une longue lettre, cher Senior, suivant la promesse que je vous en avais faite. Je vous dirai, à notre première rencontre, pourquoi je ne vous l'envoie pas et pourquoi je l'ai brûlée.
Nous sommes toujours ici au milieu des ouvriers, ce qui me cause un ennui profond et m'empêche de me
livrer à aucune occupation suivie. Je me distrais de temps en temps en lisant les lettres que de jeunes soldats de l'armée d'Orient écrivent à leurs parents, paysans de cette commune, et que ceux-ci m'apportent. Il faut lire cette correspondance pour bien juger la nature singulière du paysan français. Il est étrange de voir avec quelle facilite ces hommes s'habituent aux hasards de la vie militaii-e, au péril, à la présence de la mort; et en même temps comme leur cœur reste obstinément attaché à leurs champs et à la vie rurale. Les horreurs de la guerre sont peintes dans ces lettres avec simplicité et presque avec bonne humeur. Mais au milieu de ces récits se trouvent de ces phrases : « Que comptez-vous mettre l'an prochain dans le clos un tel? comment va la jument'.' la vache a-t-elle donné un bon veau? etc., etc. « Le tout entremêlé aux nouvelles de la guerre. On ne saurait imaginer une constitution morale plus flexible tout à la fois et plus résistante. J'ai toujours cru qu'après tout les paysans étaient peut-être ce qu'il y a de plus solide dans la nation. Mais ces hommes manquent d'éducation et de lumières d'une façon déplorable, ou plutôt l'éducation qu'on n'a cessé de leur donner depuis des siècles n'a pu que leur faire faire un mauvais usage ou empêcher qu'ils ne fassent aucun usage de leurs grandes qualités naturelles.
Je vous envoie une lettre du comte de Fénelon qui vous intéressera, je pense. Vous me la rendrez quand nous nous re verrons.
Je suis bien curieux de savoir comment vous jugerez
A M. DE CORCELLR. 295
l'Egypte, et j'espère bien que nous serons à Paris et établis cette fois quand vous reviendrez.
A M. DE CORCELLE
Tocqueville, 4 août 1855.
Je viens, mon cher ami, d'examiner toutes les notes que je possède et de rechercher le renseignement que vous me demandez sur un des actes de mon ministère.
En revoyant mes paperasses, j'ai songé au temps passé. Cela produit un singulier effet de se promener ainsi tranquillement au milieu des débris de tant d'agitations ; de rencontrer, à chaque pas, des maux prévus qui ne sont pas survenus, des biens espérés qui ne se sont pas réalisés et, pour comble de misères, la trace de préoccupations violentes à propos de faits qui ne sont pas indiqués et dont la mémoire même ne reproduit rien. Une psiceille promenade devrait suffire pour apprendre à supporter paisiblement le mouvement de toutes les afftiires de ce monde. Mais à quel âge et par (juels procédés apprend-on jamais à corriger ce qui tient au fond même de la nature humaine?
Je me porte fort bien depuis mon arrivée ici. Je me suis remis un peu au travail, mais seulement depuis deux jours, ce qui fait que je n'y suis pas complètement entré^ comme dit Pascal. Néanmoins j'y trouve un grand
soulagement, et rien ne me prouve mieux qu'il n'y a plus pour moi, dans ce monde, qu'un plaisir solide qui consiste à occuper fortement mon esprit à l'étude d'un sujet qui mérite l'attention, et de l'entraîner à la poursuite d'une vérité, jusqu'au point de le distraire de toute autre occupation.
Je suis ici dans le lieu que j'aime le mieux, au milieu de gens que j'aime ta rencontrer, dans la société intime qui m'est si douce, et pourtant je me sentais ressaisi de cette agitation vague de l'esprit qui m'a tant fait souffrir jadis, et cela provenait uniquement de ce que, m'occupant sans cesse de mille agréables petites choses, j'avais cessé de m'atlacher passionnément à un travail particulier. Assez vous parler de moi aujourd'hui. N'oubliez pas votre promesse de nous arriver cet automne. Cela ne se peut-il pas? Rappelez-moi bien affectueusement au souvenir de tous les vôtres, et croyez à ma tendre amitié.