‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 39 sur 67 · A MA AME SWETCHINE · texte numérisé non relu

A MA AME SWETCHINE

Tocqueville, G octobre 1855.

Les dernières nouvelles que m'a données de vous mon correspondant n'étaient pas mauvaises. Vous étiez, me disait-il, plutôt mieux que de coutume. Il Huit bien que vos amis se contentent comme vous le faites si courageusement vous-même de ce demi-bien, puisque Dieu vous a refusé la parfaite santé dont vous feriez pourtant un si bon usage. Nous avons beaucoup pensé à vous, madame de Tocqueville et moi, dinvint les différentes vicissitudes de ce que vous appelez d'une façon si touchante une guerre civile. Croyez que l'on comprenait bien ici les diverses impressions que faisait naître un tel spectacle dans une àme comme la vôtre, qui sait si bien concilier tous les sentiments affectueux et reste si élraugère aux haines qui divisent les hommes. Hélas! rien n'annonce que tant de malheurs particuliers ou publics soient près de cesser. Je crains, en outre, qu'au

fléau de la guerre ne se joigne bientôt celui de la famine. L'hiver sera, en tout cas, bien difficile à passer pour les pauvres gens, et ceux qui possèdent quelque aisance devraient se résigner à faire cette année de grands sacrifices pour venir à leur secours. Je vous avoue que je ne crois point que tous le fassent. Celte succession de mauvaises années, au lieu de rendre la charité plus active dans nos campagnes, semble la fatiguer. On s'habitue si vite à l'idée de misèi^es qu'on ne sent pas, qu'un mal qui paraît plus grand à celui qui en souffre à mesure qu'il dure, paraît plus petit, par le fait même de sa durée, à celui qui le regarde. Et puis, les liens qui devraient unir les différentes classes sont singulièrement relâchés par l'effet des révolutions. . . Ne vous étonnez-vous pas avec moi, madame, en voyant sortir d'une nation, qui paraît si vide de vertus publiques, une armée qui s'en montre si remplie? Tant d'égoïsme ici, tant de dévouement là, ont de quoi confondre. Je vois partir un paysan pour rejoindre son régiment : il se désole, souvent il pleure. La pensée qu'il va défendre son pays le touche peu ; il ne songe qu'cà son champ, à ses petites affaires, à ses petits intérêts qu'il va quitter. Il maudit ce devoir qui l'en arrache malgré lui. Un an après, on m'apporte les lettres que ce même homme écrit à sa famille. Il s'y montre prêt à tout suppoi'ter poiu' bien remplir son devoir militaire ; il sait qu'un soldat doit sacrifier sans peine à chaque instant son bien-être et sa vie dans l'intérêt de l'armée; il a trouvé ces maximes et ces coutumes établies ; il les

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a prises avec la casaque militaire; il les quittera en la quittant. II redeviendra le pauvre diable que nous avons connu et ne transportera à la grande société aucun des sentiments qu'il a fait voir dans la petite. Jusqu'à ce que j'aie réfléchi à ce qui se passe dans nos armées modernes, je croyais qu'il y avait beaucoup d'exagération dans ce qu'on nous racontait des vertus publiques chez certains peuples de l'antiquité. Je ne pouvais absolument comprendre comment l'homme avait pu en être capable alors. Car enfin c'est toujours le même homme que nous avons sous les y^ux. Ce que nous voyons tous les jours dans nos armées l'explique. On était parvenu à faire pour la société civile ce que nous faisons pour la société militaire. Les citoyens de ce temps-là ne valaient peutêtre pas mieux que nous individuellement, et dans la vie privée ils valaient peut-être moins. Mais dans la vie publique, ils rencontraient une organisation, une discipline, une coutume, une opinion régnante, une tradition ferme qui les forçaient d'agir autrement que nous.

Je suis profondément honteux, madame, en voyant où je me suis laissé entraîner par le courant de la pensée. Pardonnez-moi, je vous prie, cette dissertation hors de propos, en pensant que je vous écris comme vous me permettez de causer avec vous; c'est-à-dire en exprimant toutes les idées qui me viennent dans l'esprit à mesure qu'elles se présentent.

Vous me marquez, madame, un si aimable intérêt pour le travail qui m'occupe en ce moment, que je voudrais pouvoir vous dire que mon séjour ici lui a été fort

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Utile. Mais jusqu'ici, malheureusement, il n'en est rien. Je suis pourtant dans toutes les conditions nécessaires pour bien travailler. Je vis dans un lieu qui me plaît, j'y mène une existence tranquille; j'y ai de la solitude sans sentir le poids de l'isolement ; il ne m'y a manqué enfin que celle ardeur intérieure sans laquelle on ne fait rien de bien avec toutes les raisons de bien faire. Quand j'ai voulu me remettre au travail après une interruption de près de deux mois, je n'ai pu rattacher mon esprit à son œuvre. Tous les défeuts de celle-ci m'ont frappé; et je me suis senti atteint d'un des plus violents accès de découragement que j'aie eus depuis longtemps. Je suis Irès-sujel à cette maladie de l'esprit ; et je n'ai pas même la consolation de penser d'elle ce qu'on dit souvent : qu'elle n'atteint pas les sots. J'ai rencontré dans ma vie des gens très-défiants de leur capacité, tfès-porlés à penser qu'ils ne faisaient rien de bien, et qui avaient })arftiilement raison d'avoir celle opinion d'eux-mêmes. La vérité est que la grande confiance et la grande défiance en soi-même viennent de la même source, un désir extrême de paraître qui nuit au jugement tranquille et modéré qu'on devrait faire de soi. C'est le même orgueil qui a tantôt le tempérament triste, tantôt le tempérament gai : faihiesse des deux parts

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A M. DE CORCELLE

Tocqueville, 16 octobre 1855

Comme vous, mon cher ami, je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour la métaphysique, peut-être parce que je ne m'y suis jamais livré sérieusement, et qu'il m'a toujours paru que le bon sens amenait au but qu'elle se propose aussi bien qu'elle. Mais, néanmoins, je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'elle a eu un attrait singulier pour plusieurs des plus grands et même des plus rehgieux génies qui aient paru dans le monde, en dépit de ce que dit Voltaire que la métaphysique est un roman sur l'âme.

Les siècles où on l'a le plus cultivée sont, en général, ceuK où les hommes ont été le plus attirés hors et audessus d'eux-mêmes. Enfin, quelque peu métaphysicien que je sois, j'ai toujours été frappé de l'influence que les opinions métaphysiques avaient sur les choses qui en paraissaient les plus éloignées et sur la condition même des sociétés. 11 n'y a pas, je crois, d'homme d'Elat qui dût voir avec indifférence que la métaphysique dominante, dans le monde savant, prît son point de départ dans la sensation ou en dehors de celle-là. Condiilac a, assurément, fort contribué à pousser dans la matière bien des gens qui ne l'avaient jamais lu ; car les idées abstraites qui se rapportent à l'homme finissent

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toujours par s'infillrer, je ne sais comment, jusque dans

les' mœurs de la foule.

Vous aimeriez qu'on ne fît pas tant de façons pour arriver à la vérité et : « Qu'Aronce de plain-pied fût marié à Clélie\ »

Votre sortie m'a bien lait rire, mais elle ne change pas mon opinion sur le fond des choses.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

Tocquevillc, 8 novembre 1855.

Au milieu de beaucoup de petites misères, j'ai été très-agréablement distrait, cher monsieur de Circourt, par votre dernière lettre qui m'ap))rend l'entrée en convalescence de madame de Circourt. La lettre précédente nous avait alarmes. Rappelez-nous, je vous prie, trèsparticulièrement au souvenir de votre chère malade; dites-lui que nous souhaitons bien sincèrement son prompt rétablissement. Je me permets de lui conseiller de rester à la campagne jusqu'à l'entier retour de ses forces ; et, lors même qu'elles seront revenues, de ne reprendre la vie de Paris qu'avec modération. Ses vrais amis viendront la voir : qu'importent les autres? C'est une étrange chose que ce qu'on appelle les devoirs de

1 Molière, scène V, Précieuses ridicules.

société. On pourrait souvent les définir l'obligation où l'on est dans la vie civilisée de s'incommoder mutuellement. A qui n'est-il pas arrivé cent fois d'aller voir une personne qui vous ennuyait et que vous ennuyiez, afin de l'obliger à venir, à son tour, s'ennuyer et vous ennuyer chez vous? N'est-ce point là le monde, sauf peut-être quelques personnes choisies dans la multitude avec lesquelles on ne saurait trop souvent se rencontrer?

Vos lettres sont toujours d'un intérêt extrême pour nous, et vous ne sauriez écrire trop longuement ni trop souvent, à notre avis. Ce que vous me dites des mauvais rapports entre les armées alliées en Crimée m'a été confirmé par un jeune officier très-intelligent qui en revient et que j'ai vu (le jeune D. P.).

Il paraît que de part et d'autre on ne peut pas se souffrir. 11 ne pouvait guère en être autrement. La France et l'Angleterre sont comme deux hommes de caractères incompatibles et qui, non contents de vivre en bonne intelligence, ont entrepris de faire le tour du monde dans le même vaisseau. Ils seront bien heureux s'ils reviennent au port sans s'être brouillés.

Parlez-moi un peu de vous-même, cher monsieur de Circourt. Vous me paraissez avoir le corps malade et l'esprit triste et découragé : l'un mène à l'autre. Je ne l'éprouve que trop souvent. Je trouve néanmoins qu'il est moins difficile de remonter l'esprit que de guérir le corps. J'y parviens fréquennnent et je trouve, en somme, qu'en vieillissant je gagne en sérénité. Le monde, il est

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vrai, me paraît de moins en moins marcher vers la grandeur que j'avais imaginée. Mais nous ne sommes pas responsables de ses fautes et de ses vices; et pour des gens qui ne doivent passer qu'un certain temps au spectacle, la pièce est assez curieuse.

Adieu. Croyez à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.

A M. DE CORCELLE.

Toc(jtieville, 20 novembre 1855.

J'ai clé très-affligé de la mort de Paillet. C'él;!iL un homme d'un grand talent et dont la conduite politique avait été fort noble, et puis, il s'était si souvent assis à côté de nous, dans d'autres temps ! Voici notre réunion bien bouleversée. Trois ans se sont écoulés, deux de ses membres sont déjà morts^, deux loin de leur pays", les autres dispersés ou séparés. Voilà de grandes épreuves de la Providence et de grands coups sur un bien petit corps. J'ai plaisir à penser du moins que pas un de nous n'a changé.

Je vous embrasse de tout mon cœur, ce qui n'est pas une manière de parler.

1 M. Vivien.

* Le général Lunoricière et le général Dedoau, tous deux aubi>i luorls aujourd'hui (18G5).

A M. HE CUl'iCELLi:. 505

AU MÊME

Tocqiievillc, 23 décembre 1855.

La murl de xM. Mole fait disparaître un des derniers modèles de l'ancienne politesse et des grandes manières. Il était également un des derniers représentants de cet ancien goût français des plaisirs de l'esprit, qui semble de plus en plus se perdre parmi nous. Rien ne me frappe davantage que le changement qui s'est opéré et qui s'opère encore tous les jours dans la nation, à cet égard, depuis trois cents ans. Ce que j'appelle le goût des plaisirs de l'esprit, c'est-à-dire celui des beaux ouvrages ou des conversations ingénieuses, n'avait cessé de régner, avec une vivacité particulière, a'u milieu de toutes les circonstances et dans toutes les classes. Les révolutions, la gloire militaire, la raison publique, la prospérité matérielle, n'y avaient rien fait. 11 régnait dans l'âme du prêtre comme dans celle du laïque, chez le grand seigneur comme chez le bourgeois. Rien n'a plus contribué à faire de nous ce peuple brillant qui ne cessait d'entraîner après lui l'imagination du reste de l'Europe, malgré ses travers, ses ridicules ou ses crimes.

Il semblerait au contraire, aujourd'hui, que rechercher des plaisirs de cette espèce et s'y livrer, serait faire de son temps un emploi dangereux ou tout au moins frivole. Les gens rangés et sérieux pensent avoir mieux à faire. M. Mole était de la race de ceux qui croyaient qu'un

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