‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 40 sur 67 · VI · texte numérisé non relu

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ôOfi CORRESPONDANCE,

goût vif et passionne de ces nobles plaisirs de l'intelligence pouvait se concilier avec toutes choses. Il ne laisse point d'école.

Je vous souhaite, cher ami, de finir l'année 1855 mieux que je ne fais. Mon corps est malingre et mon esprit triste. Mais cela ne m'empôchc pas de vous souhaiter bien tendrement, à vous et aux vôtres, toutes sortes de douces joies pour 1856.

A MADAME SWETCIIINE

Tocqùevillo, 7 janvier 1850.

Il y a bien longtemps, madame, que je n'ai profité de la permission que vous m'avez donnée de vous écrire. Je croyais revenir beaucoup plus tôt à Paris et vous voir, ce qui eût encore mieux valu. Mais des affaires qui se sont succédé m'ont retenu ici et m'y retiendront encore vraisemblablement trois semaines. Je ne veux point attendre jusque-là pour vous remercier de votre dernière lettre, qui m'a intéressé et touché. On vous y re- Udiivii tout entière. Vous m'y témoignez une bienveillance que je voudrais mériter ; car l'amitié d'une personne comme vous engage. Elle n'oblige pas seulement à être reconnaissant, mais à faire ce qui peut la jusiilier. Dans ce but, j'aurais bien voulu me guérir absolument de cette disposition au découragement que

A MADAME SWETGIIINE. 507

VOUS combaltez en m'écrivant. La maladie, malheureusement, est presque aussi vieille que moi, et il n'est pas facile d'en revenir entièrement. J'ai ftiit pourtant, depuis quelques années, beaucoup d'efforts contre elle, et assurément j'en ai beaucoup diminué la violence. Votre lettre m'a aidé à suivre cette tâche, et m'a fait un bien réel, dont je vous remercie. Ne croyez pas, du reste, madame, que l'accès particulier dont je vous ai parlé fût dû uniquement à cette sorte de tristesse maladive dont, j'ai été tourmenté de temps en temps toute ma vie. Il naissait surtout de réflexions qui prenaient leur origine dans des faits qui n'ont que trop de réalité. A mesure que j'avance dans l'œuvre à laquelle vous voulez bien vous intéresser, je m'aperçois de plus en plus que je suis entraîné dans un courant de sentiments et d'idées qui va précisément au rebours de celui qui entraîne beaucoup de mes contemporains. Je continue à aimer passionnément des choses dont ils ne se soucient plus.

Je regarde, ainsi que je l'ai toujours fait, la liberté comme le premier des biens; je vois toujours en elle l'une des sources les plus fécondes des vertus mâles et des actions grandes. 'Il n'est pas de tranquillité ni de bien-être qui puisse me tenir lieu d'elle. Je vois au contraire la plupart dos hommes de mon temps, je dis des plus honnêtes, car le sentiment des autres me ferait peu, qui ne songent qu'à s'accommoder le mieux possible sous un autre régime, et, ce qui achève de jeter le trouble et une sorte d'épouvante dans mon esprit.

qui semblent faire du goût de la servitude une sorte d'ingrédient de la vertu. Je voudrais penser et sentir comme eux que je ne le pourrais pas : ma nature y résiste plus encore que ma volonté. Un instinct indomptable me force d'être sur ce point ce que j'ai toujours été. Vous ne sauriez vous imaginer, madame, ce qu'il y a de pénible et souvent de cruel pour moi à vivre dans cet isolement moral, à me sentir en dehors de la communauté intellecluelle de mon temps et de mon pays. La solitude dans un désert me paraîtrait moins dure que cette sorte de solitude au milieu des hommes. Car, je vous avoue ma faiblesse, l'isolement m'a toujours fait peur; et pour être heureux et même tranquille, j'ai toujours eu besoin plus que cela n'est sage de rencontrer autour de moi un certain concours et de compter sur la sympathie d'un certain nombre de mes semblables. C'est surtout à moi que pourrait s'appliquer ce mot si profond : Il n'est pas bon d'être seul. Cet état de mon esprit, madame, que j'ai la contiance de vous montrer, vous expliquera de quel découragement profond je suis quelquefois saisi en écrivant ; car c'est surtout lorsqu'on travaille pour le public qu'il est triste de s'apercevoir qu'on est si différent de lui. Je voudrais bien avoir la vertu d'être indifférent au succès, mais je ne la possède pas. Une longue cx|)érience m'a appris que le succès d'un livre est bien plus dans les pensées qu'avait déjà le lecteur que dans celles que l'écrivain exprime.

Ne croyez pas, du reste, madame, que l'objet de mon livre se japporte de près ou de loin soit aux événements.

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soit aux hommes du temps. Mais vous n'ignorez pas plus que moi que l'ouvrage qui est le plus étranger aux circonstances particulières d'une époque est empreint dans toutes ses parties d'un certain esprit qui est sympathique ou contraire à celui de ses contemporains. C'est là l'âme du livre, c'est par là qu'il attire ou repousse le lecteur. Je vous parle bien longtemps de moi, madame, mais c'est vous-même qui m'avez attiré dans cette faute et je vous assure que je n'en suis pas coutumier. J'aimerais beaucoup mieux vous parler de vous, madame

A M. DE CORCELLE

Ce 18 juin 1850.

Pardonnez-moi, mon excellent ami, si je n'ai pas encore répondu à votre lettre. J'en ai cependant été profondément touché. Je vous l'aurais dit plus tôt, mais ma douleur n'est pas de celles qui aiment à s'épancher, même avec les meilleurs amis. Pardonnez-le moi ; vous connaissez mon tendre attachement pour vous et ne pouvez douter que de nulle part les consolations ne peuvent être mieux agréées que venant de vous. Mais y a-t-il des consolations pour un pareil malheur? Mon bon et cher père laisse vide une place (pii semble s'agrandir tous les jours. Vous voyiez son aménité, sa douceur. Ces qualités qui frappaient les étrangers se tournaient, jiour ses fils,

en une indulgence sans bornes, en une tendresse de mère, dans une préoccupation incessante et délicate de tout ce qui pouvait nous toucher. Su sensibilité, au lieu de s'alfaiblir, n'avait cessé de croître avec les années, ce que je n'ai vu qu'en lui. Il avait toujours été bon, mais en vieillissant, il était devenu le meilleur des hommes. Lui et ma chère Marie étaient, je puis le dire, les seuls êtres qui m'attachassent profondément à la vie, et je frémis jusqu'au fond de l'àme en pensant qu'il ne m'en reste plus qu'un. J'ai vu chez mon père ce que je n'ai vu jusqu'ici qu'en lui : la religion présente et entière dans les moindres actions de la vie et à chaque minute, se mêlant, sans jamais chercher à se montrer, à toutes les pensées, à tous les sentiments, à tous les actes ; n'influant pas seulement sur les croyances, mais améliorant sans relâche tout ce à quoi elle se mêlait. « Votre « père, me disait son confesseur la veille de sa mort, « vient chercher près de moi des consolations et moi « près de lui un sujet continuel d'édification, » Aussi la vie et la mort de mon pauvre père ont été pour moi les plus grandes preuves de la religion.

Il me tarde de me retrouver dans la solitude; je crois qu'elle est aussi nécessaire à mon corps qu'à mon âme. Le premier est en bien mauvais train. Adieu, mon bien cher ami, mille tendresses de notre part à tous les vôtres. Croyez à ma bien vive affection pour vous.

A M. DE CORCELLE. 311

AU MEME

Tocqueville, ce 29 juin 1856.

Mon bon et cher ami, je viens d'arriver à Tocqueville et je trouve votre lettre du 26. Je puis dire qu'en la lisant j'ai éprouvé le premier mouvement de véritable joie qui me soit arrivé depuis trois semaines. Je désirais avec une ardeur extrême que vous fussiez content de mon œuvre et, comme vous m'avez écrit avec raison ici plutôt qu'à Paris, où nos affaires m'ont retenu plus longtemps que je ne pensais, j'étais dans une incertitude bien pénible sur votre jugement. J'avais déjà reçu avant mon départ de Paris beaucoup de témoignages d'approbation qui, venant des personnes qui mêles donnaient, m'avaient été, je l'avoue, très-doux; mais toutes les approbations du monde n'auraient pas eu le pouvoir de me faire prendre mon parti d'une critique fondamentale venant de vous ; jugez de l'impression qu'ont dû faire vos éloges, éloges si noblement et si délicatement exprimés et portant précisément sur les points où je tenais le plus à plaire à un esprit comme le vôtre. Merci donc mille fois. Vous m'avez fait un bien extrême et en vérité j'en avais besoin, car je suis arrivé ici l'esprit plus accablé que je ne puis vous le dire. Mon pauvre père s'était flatté de venir visiter cette année même ce qu'il appelait son cher Tocqueville ; il voulait, disait-il, revoir une dernière fois cet asile de son enfance, où il s'était élevé

SOUS les yeux d'une mère admirable que la Providence lui avait donnée. Une heure avant sa mort, il me })arlait encore de ces souvenirs de jeunesse. Revue à travers toutes ces pensées, ma maison m'a paru désolée el jusqu'ici je n'y ai encore trouvé qu'une solitude sans vie. Je savais bien que j'aimais tendrement mon père, mais je n'avais pas l'idée de la douceur pénétrante que la mort donnerait à son image; que les qualités charmantes qui nous le rendaient si cher, la bonté, la douceur, l'indulgence, le continuel oubli de soi-même pour ne penser qu'à nous, me paraîtraient encore plus charmantes après l'avoir perdu. Ce qui m'a touché jusqu'aux larmes en lisant votre lettre, c'est le retour si délicat que vous avez fait sur lui en me louant. Vous avez bien raison. Si je vaux, en effet, quelque chose, j'en suis surtout redevable à mon éducation, à ces exemples d'honnêteté, de simplicité, d'honneur, que j'ai trouvés autour de moi en venant au monde et à mesure que j'avançais dans la vie. Je dois à mes parents bien mieux que l'existence. Je vous remercie tendrement et vous embrasse de tout mon cœur.

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