‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 41 sur 67 · A M. LE DARON DE BUNSEN · texte numérisé non relu

A M. LE DARON DE BUNSEN

Tocquevillo, 19 juillet IS.'iO.

Je vous ai écrit quelques mots de Paris, monsieur et ami, au milieu d'un grand trouble d'esprit. Je venais de

A M. LR BARON DE TiUNSKN. TA7>

perdre mon père. Hevenu chez moi, dans le calme de la campagne, je veux vous écrire encore et vous remercier d'une manière plus convenable du livre que vous m'avez envoyé par notre excellente amie commune \ Croyez que je sens la valeur d'un pareil présent. J'avais suivi, comme vous l'a dit madame Grote, avec un extrême intérêt, dans la Gazette (T Augsbourg , toute la polémique que vous avez fait naître. J'avais lu l'analyse de votre ouvrage et compris quel en était l'esprit et la portée. Ce premier aperçu m'avait donné l'envie de voir le livre. Vous venez de satisfaire cette envie d'une manière qui m'est particulièrement agréable, puisque j'ai votre ouvrage et que je le tiens de vous. Je vous lis, mais je n'ai })u encore vous finir, car je ne suis pas a german scholar du premier ordre, et d'ailleurs de pareilles matières ne peuvent s'étudier vite. Mais à mesure que j'avance, je rencontre tout l'intérêt que je m'étais promis de cette lecture. Je retrouve cet esprit de liberté que j'avais déjà reconnu dans l'analyse de la Gazette^ qu'il est si rare et qu'on est si heureux de rencontrer au milieu d'une polémique religieuse pleine de vivacité. Je conçois de mieux en mieux la profonde sensation que votre livre a faite en Allemagne et qui dure encore.

Je ne sais si vous avez reçu le volume que je viens de publier, intitulé : l'Ancien Régime et la Révolution. Il y a plus de trois semaines que j'ai fait remettre ce

' Madame Grolc, qui avait remis à Tocqueville, de la part de M. le banni de Bunsen, l'ouvrage de celui-ci intitulé les Signes du temps (die Zeicluîi von der Zeit.

volume à M. Frank, libraire allemand, qui s'était chargé de vous le faire })arvenir. Je souhaiterais vivement que ce livre reçût l'approbation d un aussi grand juge que vous des travaux de l'esprit appliqués à la politique et à l'histoire. Je crois qu'il contient plusieurs choses nouvelles qui ne seront pas sans intérêt pour vous.

J'admire, monsieur, avec quelle activité infatigable vous profitez des loisirs que la vie pratique vous laisse. J'ai un peu de honte, je vous le confesse, du peu que j'ai pu faire depuis près de quatre ans que je travaille ainsi, quand je vois le nombre de vos œuvres qui ne nuit ni à leur solidité ni à leur éclat. Gardez longtemps, monsieur, cette vigueur extraordinaire et cette heureuse fécondité. Tous ceux qui s'intéressent aux progrès de l'humanité doivent le désirer vivement.

Veuillez, je vous prie, agréer de nouveau mes remerciements et croire à tous mes sentiments de haute considération et d'amitié.

Page 1