A I\I. CH. DE RÉMUSAT
Tocquevillo, 2i juillet 1850.
Bien que je n'aie pas répondu immédiatement, mon cher ami, à votre lettre du 28 juin dernier, il ne faut pas en conclure que j'y aie été insensible. Je puis, au contraire, vous dire que je n'en ai reçu aucune qui
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m'ait été si parfaitement agréable à lire. C'était un grand point pour moi que d'èlre approuvé par un esprit comme le vôtre. Je l'espérais, je le confesse ; mais vous avez mis dans votre approbation un accent si vif, si naturel, si amical, que l'homme a été aussi touché que l'auteur, et que je n'oublierai jamais non-seulement ce que vous m'avez écrit à ce sujet, mais le sentiment avec lequel vous avez écrit. Il y a longtemps, du reste, que j'ai appris par expérience à compter sur votre amitié.
Je n'ai pas encore lu V Introduction dont vous me parlez \ bien qu'elle m'ait été souvent indiquée comme un morceau qu'on ne pouvait pas n'avoir pas lu. Je vous ai cependant tenu deux fois dans mes mains et vous ai même ouvert ; mais vous connaissez ma maladie et l'horreur que j'éprouve, quand je compose sur un sujet, de rien lire qui s'y rapporte d'une manière générale. C'est précisément parce ({ue je croyais rencontrer bien des points de contact de votre esprit avec le mien que je ne pouvais alors supporter l'idée de vous lire. Je vous ai avoué, je crois, un jour, que vous étiez l'homme du monde qui m'avez fait le plus de peur et avez le plus précipité mon travail. Je pressentais que vous marchiez sur la même route, et je voyais que vous jetiez chaque jour dans la circulation les idées-mères sur lesquelles je voulais établir mon œuvre. Votre étude sur Richelieu
' L'introduction que mentionuc ici Tocqueville est celle que M. de Rémusat a placée en tète de l'ouvrage remarquable publié par lui à cette époque, sous le titre de l'Angleterre au dix-Jiuitième siècle, 2 vol. in-8, et dans laquelle se trouvent quelques comparaisons de l'histoire de France avec celle dWnfflcterre.
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m'a fait passer une mauvaise nuil. Quand nous nous rencontrerons, je vous ferai raconter par ma femme ce que je lui dis à cette occasion. Cela vous fera rire.
Mais quand, cher RémusiU, aurons-nous le plaisir de nous retrouver ensemble? Je dis ensemble, de manière à avoir le temps de causer sans avoir même la volonté préméditée d'une conversation, mais au hnsard et ainsi que l'occasion et le sujet du discours l'amènent. Ce n'est guère qu'à la campagne qu'il en peut être ainsi, et nous habitons les deux bouts du monde. Ne pourrez-vous jamais venir dans ce coin de terre? Vous y seriez assurément reçu de fLiçon à vous prouver le plaisir qu'on aurait à vous y voir. Pour en revenir à votre ouvrage : maintenant que j'ai pondu mon œuf, je voudrais bien trouver et goûter lis vôtre, mais je ne l'ai point à ma portée. J'espère néanmoins le lire bientôt, parce que notre ami Ampère, qui vient d'arriver à Paris, m'a promis de me l'apporter.
Ce serait de l'affectation que de ne pas vous dire que je souhaite bien vivement voir dans la Revue des Deux Mondes le jugement que vous portez sur moi. Je suis bien aise cependant que la presse périodique ait eu le temps de' s'occu])er d'abord de l'ouvrage, et chaque journal de l'apprécier à son point de vue avec ses idées diverses et ses passions, avant que vous ne veniez à votre tour fixer le sens du livre et l'opinion qui doit rester. Maintenant que ce liruit général a eu lieu, il me tarde beaucoup d'entendre votre voix.
On me mande de Paris qu'on ne songe qu'à l'Espa-
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gne. Vous êtes près de ce pays ; mais je pense que vous n'en savez pas plus long pour cela. Nous sommes en France comme dans un lieu d'où l'on aurait retiré l'air et où on n'entendrait pas mieux le bruit de près que de loin. Quant à l'Espagne, quoi qu'il arrive, je suis convaincu que les amis de la vraie liberté n'auront jamais à s'en réjouir. Ce pays-là n'a l'air d'être fait que pour dégoûter d'être libre le peuple qui pourrait encore avoir cette fantaisie ridicule.
Adieu ! ne m'oubliez pas auprès de madame de Rémusat et de vos deux fils que je vous envie. Mille amitiés de cœur.