‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 43 sur 67 · A MADAME SWETCHINE · texte numérisé non relu

A MADAME SWETCHINE

Tocquevillc, 22 juillet 1856.

Laissez-moi, madame, vous remercier d'abord de votre dernière lettre. J'y ai trouvé, comme toujours, les preuves d'une affection qui console et fortifie. Je ne vous lis jamais sans ressentir cette double impression. La cause en est surtout, je pense, en ce qu'on rencontre en vous une âme qui s'émeut aisément et un esprit retenu et fixé dans des principes sûrs. C'est ce qui fait votre charme et votre empire. Je voudrais bien mieux profiler que je ne le fais d'une amitié si précieuse et je m'affiigc d'y réussir si mal. J'ai cependant retrouvé de-

ôlîS CORRESPONDANCE

puis que je vous ai écrit une parlie du calme que j'avais absolument perdu durant la fin de mon séjour à Paris et les premiers moments de mon retour ici ; mais je ne suis pas encore parvenu à me rattacher vivement à rien. Il n'y a point de travail ni même d'occupation qui me captivent, ce qui laisse toujours chez moi un fond d'agitation dans l'âme. Car je ne me repose jamais dans l'immobilité, mais plutôt dans un mouvement rapide et continu de l'esprit vers un point donné.

. . . J'espère que cette lettre vous trouvera dans la retraite, où je souhaiterais tant de pouvoir vous suivre, ne fût-ce que pour un seul jour, afin d'y avoir avec vous quelques-unes de ces longues conversations que les visites ne viendraient pas interrompre comme à Paris. Cette vie si occupée des autres que vous menez dans cette dernière ville, si elle vous procure quelquefois la grande satisfaction de cœur qui consiste à faire beaucoup de bien, doit à la longue éprouver votre santé, et je me réjouis à l'idée de votre solitude. Jouissez-y doucement de vous-même, madame, et ne songez aux aulres que pour penser à l'affection vive que vous inspirez à quelques-uns et au respect que vous faites naître chez tous.

Je viens de lire un ouvrage qui m'a fort intéressé, c'est celui d'Albert de Broglie, l'Église et l'Empire romain au cjualrième siècle. Je trouve beaucoup de talent dans ce livre. On y rencontre, au milieu d'une foi très-sincère, un esprit libre qui permet à l'auteur de juger les hommes dont Dieu fait ses instruments. La composition générale du livre me parait très-heu-

A M. VICTOR LA>JUINA1S. 51!J

reusc. J'ai toujours ressenti un fort grand dégoût pour cette décadence romaine, et le livre du prince de Broglic est le seul qui m'ait véritablement intéressé en en parlant...

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