‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 46 sur 67 · A M. LE PRINCE ALBERT DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE ALBERT DE BROGLIE

Tocquevillo, 20 juillet 1850.

Je vous aurais remercié plus lot, monsieur, du livre que vous avez bien voulu me donner*, si je n'avais voulu auparavant vous lire. C'est ce que je viens de faire très-altentivement dans la profonde solitude où je vis. Vous m'avez très vivement intéressé. Je dois pourtant vous dire en commençant (ce qui diminue beaucoup le mérite de mes louanges), qu'avant de vous avoir lu j'étais plus ignorant du sujet qu'il n'est permis de l'être. J'ai fort peu étudié l'époque qui vous occupe, et je vous confesse que j'ai toujours eu une sorte de répugnance à l'aborder. Le misérablespectacle de la décadence de l'empire romain est si mêlé à la vue du triomphe de l'Eglise, que l'un m'avait écarté de l'autre. Une grande partie de ce que vous dites était donc neuf pour moi, et vous excitiez plus vivement peut-être ma curiosité que vous n'auriez pu le faire chez des lecteurs mieux préparés que moi à vous bien juger. Votre livre a été cons-

' L'Église et fEmpirc romaiii au quatricme siècle.

lamment pour moi la lecture la plus attachanic. Dans votre Inlroduclion (qui toute seule est un livre), la manière dont vous racontez les premiers développements du christianisme dans ce monde, ses diversités au milieu de son unité, le caractère particulier de ses différentes Eglises et de leurs fondateurs, le mouvement d'esprit qui a amené ie schisme, les contacts de la religion avec la philosophie et les emprunts réciproques que l'une a faits à l'autre, tout cela m'a intéressé au plus haut point et m'a fait beaucoup réfléchir. J'ai admiré comment une foi sincère, qui ne cherche ni à se montrer ni à se cacher, n'ôle rien à la sagacité et à la liberté d'intelligence de l'historien, et lui laisse discerner les causes humaines agissant en sens souvent contraires sous la main de Dieu, j'en dirai autant de l'histoire même qui suit l'Introduction. Votre attachement aux vérités générales ne vous cache rien, ce me semble, des faiblesses des hommes qui les répandent ou les font triompher. Il y a dans cette partie du livre une foule d'aperçus qui m'ont frappé. Je n'avais, par exemple, jamais si bien compris qu'en vous lisant ce qui dans le monde romain distinguait l'Orient de l'Occident, soit au point de vue de l'Etat, soit à celui de l'Eglise; dans l'un la complète assimilation au génie romain, dans l'autre la superposition de Rome sur une civilisation particulière qui demeure : point de départ qui jette beaucoup de lumière sur tout ce qui a eu lieu depuis dans le monde. Enfin, et j)our ne pas vous ennuyer d'une plus longue analyse, vous avez gravé dans mon esprit une figure de Constan-

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tin qui me semble devoir ressembler à l'original, et dont les traits sont enfin fixés à l'image de cet homme qui a fait aboutir de si grands événements sans être précisément lui-même un grand homme. Cette image avait été jusque-là pour moi si confuse, que j'avais peine à m'en faire une idée à peu près claire. Vous me l'avez dessinée et arrêtée.

Je n'ai cependant pas trouvé dans votre ouvrage, autant que je l'aurais voulu, une démonstration que j'y cherchais avec ardeur, et dont l'absence dans tous les livres qui se rapportent au christianisme m'a toujours causé un véritable trouble d'esprit. Pourquoi la religion chrétienne, qui, sous tant de rapports, a amélioré l'individu et perfectionné l'espèce, a-t-elle exercé, surtout à sa naissance, si peu d'influence sur la marche de la société? pourquoi, à mesure que les hommes devenaient individuellement plus humains, plus justes, plus tempérants, plus chastes, paraissaient-ils devenir chaque jour plus étrangers à toutes les vertus publiques? De telle sorle que la grande société nationale semble plus corrompue, plus lâche, plus infirme dans le même temps où la petite société de la famille est mieux réglée ! Vous touchez ce sujet en plus d'un endroit; jamais à fond, ce me semble. Il mériterait, suivant moi, d'être traité à part, car enfin nous ne prenons ni l'un ni l'autre au pied de la lettre, et comme règle de morale publique, de rendre à César ce que nous lui devons, sans examiner quel est César, et quel est le droit et la limite de sa créance sur nous. Ce contraste qui frappe, dès les

ÔU CORRESPONDANCE,

premiers temps du christianisme, entre les vertus chrétiennes et ce que j'ai appelé les vertus publiques, s'est souvent reproduit depuis. Il n'y en a point dans ce monde qui me paraisse plus difficile à expliquer : Dieu, et après lui la religion qu'il nous a donnée, devant être comme le centre auquel les vertus de toute espèce doivent aboutir, ou plutôt d'où elles sortent aussi naturellement les unes que les autres, suivant les occasions et les différentes conditions des hommes. Cette grande question me semble digne de votre esprit, et celui-ci capable de la saisir et d'y pénétrer.

Je ne veux point finir cette lettre, déjà trop longue pourtant, sans vous Taire un compliment bien sincère sur la forme et le style de votre œuvre. Je suis peutêtre plus sensible à ce genre de mérite qu'il n'est raisonnable de l'être; et j'avoue que j'ai bien de la peine à reconnaître une pensée juste sous des exjAi'essions fausses. Votre livre me paraît bien composé et dans un excellent langage. La facture de votre système appartient à une meilleure époque de la littérature que la nôtre et ne présente cependant ni imitation ni archaïsme. Le mot y est fait pour la pensée, tandis que de nos jours la pensée a souvent l'air de venir à propos du mot et pour y conduire.

Une vous dirai-je enfin, monsieur? après vous avoir fini, j'ai regrctlé d'être au bout, et j'ai vivement désiré que vous fissiez bienlôt paraître une suite à ce beau travail, ce dont vous vous occupez sans doute. Veuillez, etc.

A MADAME SWETCIIINE. 325

A MADAME SWETCIIINE

Tocfiueville, 4 août 1850.

... Je n'ai rien de nouveau à vous dire de nous. A mesure que notre solitude se prolonge, nous devenons, ce me semble, plus tranquilles et plus près de la sérénité. Je pense que c'est une grande bénédiction que Dieu nous a donnée de nous faire toujours trouver lanl de secours à nous retirer loin du monde. Ce remède contre les maux et les agitalions de la vie est toujours à la portée de l'homme, tandis que celui qu'on cherche au milieu de la foule ne se trouve pas toujours, et aggrave bien souvent la maladie dont on veut guérir. Je m'aperçois du progrès que nous faisons par la rapidité toujours plus grande avec laquelle semble courir le temps. Vous savez que les jours les plus heureux sont toujours ceux qui fuient le plus vite. Rien ne marque mieux la misère humaine que d'avoir trouvé là le meilleur signe du bonheur. Il en est ainsi pourtant. Je n'ai recommencé aucun travail sérieux; m'ais j'ai des occupations nombreuses et réglées qui, sans me suffire, m'intéressent, et au milieu desquelles le temps passe en ne laissant que de petites traces légères mais agréables.

Je reçois toujours beaucoup de bonnes nouvelles de mon livre. Je vous avoue avec candeur que cela me charme et que je n'ai rien de l'indifférence philosophique (jue je devrais affecter |)our le succès. Loin du

526 CORRESPONDANCE, reste de m'accuser auprès de vous de ma satisfaction, j'aurais plutôt à me défendre de ne l'avoir pas plus grande, car c'est là où est la vraie maladie de mon âme : inquiétude incessante de l'esprit qui cliorche en toutes choses lej^rtr delà^ et rend presque insensible au bien qu'on a le plus désiré dès qu'on l'a étreint. Je sais que ce n'est pas là seulement mon infirmité, c'est celle de l'homme; mais peu, je crois, en ont été plus atteints. J'ai eu une vie assez agitée, dans laquelle il s'est rencontré de temps à autre de grandes joies. Mon imagination n'a jamais trouvé dans chacune de celles-ci qu'une sorte de point d'appui })our sauter plus loin. Je n'ai point eu assurément à me plaindre de ma destinée, mais seulement de moi-même

A M. Cil. DE RÉMUSAT

Tocqnovillo, (> août 1856.

Mon cher ami, je n'ai reçu qu'hier le numéro de la R'ivue des Deux Mondes du 1"", qui contient l'article de vous qui me concerne \ Cet article, dont j'attendais, je l'avoue, beaucoup de satisfaction, a dépassé mon attente, et je ne saurais trop vous remercier de tout ce

' Voir 1(> iiiiiiirio (lu 1" août IS.M) ilc la lievue des Deux Moiides, siii hif^' • 1 ' ■■'•^'.el la HcvolulionA ^ciil dans im »«xco11(MiI livro jmbl IIS le lili'c (le l'aliliiiiic libérale.

rAnç<^' ' 1 ' "'•^'.el la lirvoltition. Cel arliclo sn roiroiivo presque foxliiclimciil dans im »«xcolleiil livre jmblié Ihivor dcrniei' par M. de Réniiisal.

A M. CH. DE RÉMUSA T. 527

qu'il contient. Etre si bien recommnndé, et l'être par vous, est une circonstance qui marquera dans mes souvenirs. Je ne saurais, en vérilé, vous dire combien je vous suis obligé et à quel point ce que je viens de lire augmente encore la sincère et vive amitié que j'ai déjà depuis longtemps, comme vous savez, pour vous. Nonseulement vous avez dit sur moi les choses les plus agréables, mais vous les avez dites de manière à vous faire lire par tout le monde. Quand votre article n'aurait pas eu pour moi un intérêt si personnel, il m'eût été d'une lecture très-attachante. Vous y avez mis toute la grâce, toute la finesse et toute l'étendue de votre esprit, de sorte que ceux même qui ne penseraient pas comme vous sur l'auteur dont vous parlez, ne pourront néanmoins s'empêcher d'aller jusqu'au bout de ce que vous dites sur lui ou à propos de lui, avec un plaisir infini. Je suis sûr que l'homme qui après moi doit être le plus satisfait de votre article est M. Buloz. On ne saurait mieux faire les affaires de la Revue aussi bien que les miennes. Je ne veux pas vous en dire plus long. Croyez, mon cher Rémusat, que je n'oublierai jamais le service que vous venez de me rendre et le plaisir que vous m'avez fait. Le fond et la forme m'ont été également sensibles. Buloz, qui m'avait annoncé votre article au moment où il allait paraître, me presse beaucoup dans la même lettre d'écriie pour la Reçue. Ce n'est certes pas le moment de le refuser ; et cependan' ^ ne sais comment m'y prendre pour lui obéir. Je n ai jamais fait de ma vie un article dorevue, et je suis effrayé au

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dernier point de ce qui me par.iît la grande difficulté du genre, à savoir l'oÉligation de renfermer dans un- si petit cadre un tableau enlier et qui puisse attirer l'œil. Vous qui y réussissez si bien, donnez-moi donc au moins un avis sur le sujet que je pourrais prendre. Quand nous étions ensemble dans la politique, j'entendais dire tous les jours : « Allez causer de ceci avec Piémusat, il a des aperçus sur tout. » Je mets en ce moment ce conseil en pratique, et je vous demande, si cela ne vous ennuie pas trop, de me dire si vous apercevez ce que je pourrais faire pour satisfaire Buloz. Je suis en vérité plein de bonne volonté, mais aussi de stérilité ; et si votre esj)rit et votre expérience ne me viennent pas on aide, au moins dans le choix du sujet, je ne sais comment je me tirerai d'affaire.

Adieu, mon cher ami, il me tarde de vous revoir et de vous serrer la main. Mille et mille remerciements de nouveau.

A M A DAM E G r. 0 T E

Tocqnevill(\ 10 noût IS.T..

Chère madame Grote, nous avons reçu ces jours derniers trois journaux, thr Spectator, thc Presa et tire Examiner, dont la lecture nous a été Irès-auréable et dont je pense que nous vous sommet redevables ; car il nous a semblé reconnaître votre écriture sur la bande de cha-

(Min d'eux. Nous avons vu là, comme toujours, un témoignage de cette amitié active et efficace dont nous avons eu lant de preuves depuis un grand nombre d'années. Il y en a une dernière que vous ne m'avez pas encore donnée pourtant et que je me promets de réclamer. Vous n'avez pas encore prononcé votre propre verdict sur mon livre ; et cependant vous n'ignorez pas que je suis très-impatient de le connaître. Vous savez depuis longtemps ce que je pense de votre esprit, qui allie si bien les agréments de l'esprit de la femme à la vigueur et à ^ l'étendue de celui de l'homme. Il vous est donc facile de comprendre qu'il m'importe singulièrement de savoir ce que vous pensez dans une circonstance si capitale ])our moi ; et il n'est pas charitable de ne me l'avoir point dit. Je ne vous demande point d'entrer dans de grands détails, si cela vous ûiligue. C'est votre impression générale que j'aime surtout à connaître. Ne soyez donc pas trop longtemps, je vous prie, sans me satisfaire

Nous avions été invités de la manière la plus charmante par lady Thereza à venir cet été chez elle à la campagne. C'était bien tentant ; mais les affaires de toute espèce, que fait naître la mort de mon pauvre père, nous retienneni absolument. Nous avons vécu, jusqu'à présent ici, dans la profonde retraite que l'état de nos esprits et les convenances nous imposaient. Cela n'a pas été cependant sans douceur. Nous avons repris toutes les petites habitudes de travail qui ont pour nous tant de charmes, au nombre desquelles se troiiveui

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chaque jour des lectures communes en allemand et on anglais. C'est ainsi que nous venons de finir le dernier volume de M. Grole. J'attendais cette fin pour vous écrire. La lecture de ce volume nous a passionnément intéressés et aussi attristés. Il change l'Alexandre de la légende en celui de l'histoire, et ternit les couleurs brillantes que l'imagination des hommes avait données à la figure de ce conquérant. Après tout, c'est rendre un grand service à l'humanité que d'enlever un éclat illégitime à ceux qui l'ont ravagée, et de les réduire à ce qu'ils ont presque tous été, de grands oiseaux de proie. Peut-être me permettrai-je de trouver qu'Alexandre est un peu plus Grec que M. Grote ne le dit. Je ne nie pas que le barbare ne soit, chez lui, vivant dans le Grec ; mais je crois qu'après tout, Alexandre est principalement un produit de la civilisation grecque et que, par certaines de ses qualités et de ses défauts, elle devait produire un tel liomnie. Ce que je n'ai compris que depuis que j'ai lu M. Grote, c'est la marche d'Alexandre à travers l'Asie, les procédés de Darius et les causes de sa chute, la facilité des conquêtes de son rivai et leur étendue. Ce livre, comme tous les bons livres, indépendamment de ce qu'il m'a appris, m'a beaucoup fait penser. Adieu, chère madame Grote, ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès du grand historien, et dites-moi, en confidence, quel est son jugemeni, sur mon œuvre, ce à quoi je tiens beaucoup. Mais surtout croyez à notre vive et sincère amitié.

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