A M. DUVERGIER DE II A U R A N N E
Tocqueville, ce l"'' septembre 1836.
Vous m'avez écrit, il y a trois semaines, mon cher Duvergier, une lettre bien intéressante et bien instructive, dont je ne saurais trop vous remercier; j'y retrouve avec voire amitié votre esprit actif et efficace, qui part de ce qui est fait pour songer à ce qui reste à faire.
Je suis moi-même bien préoccupé de cette suite de mon livre dont vous voulez bien vous occuper déjà. Je suis effrayé des difficultés que j'aperçois dans cette partie de mon œuvre. Elles sont de toutes sortes : l'ancien régime était à moitié ignoré, et en se donnant la peine de creuser plus loin que la superficie des opinions communes, on pouvait aisément trouver le vrai et le nouveau. Mais la révolution, surtout dans sa première période, a été l'objet d'études très-approfondios, le sujet qui a préoccupé le plus les grands esprits du temps. La difficulté d'être intéressant en pareille matière, en restant vrai, est bien plus grande. Déplus, l'ancien régime est mort; les passions qui peuvent encore s'y rattacher sont languissantes. La révolution, c'est Je vivant, et il est difficile de la toucher sans faire crier bien des gens, et, qui pis est, des gens qui, ennemis les uns des autres, ne s'entendent que pour condamner l'écrivain. Je n'ai encore, sur cette partie de mon sujet auquel vous pensez bien que j'ai particulièrement réfléchi (avant même de
m'occupcr d'aucun autre), je n'ai, dis-je, encore pu me former un ensemble d'idées qui me satisfasse pleinement, et tout ce que je pourrais dire en ce moment, serait imprudent, parce que ma pensée n'est pas encore mûre, et que l'étude nouvelle, détaillée et att(MitiYe, à laquelle je commence à me livrer avec ardeur sur les actes et les paroles de ce temps, peut singulièrement modifier, dans un sens ou dans un autre, les idées générales que j'ai aujourd'hui.
Je crois que ce que j'ai de mieux à faire est de suivre la méthode que j'ai déjà suivie pour composer le livre qui vient de paraître, et même la Démocratie : je vais vous la dire, quoiqu'il soit déplaisant de parler si longtemps de soi, parce que vous pourrez peut-être, la connaissant, me donner quelques hons avis. Quand j'ai un sujet quelconque à traiter, il m'est quasi impossible de lire aucun des livres qui ont été composés sur la même matière; le contact des idées des autres m'agite et me trouble au point de me rendre douloureuse la lecture de ces ouvrages. Je m'abstiens donc, autant que je le puis, de savoir comment leurs auteurs ont interprété après coup les fails dont je m'occupe, le jugement qu'ils en ont porté, les idées diverses que ces faits leur ont suggérées (ce qui, par parenthèse, m'texpose quelquefois à répéter, sans le savoir, ce qui a déjà été dit). Je me donne, au contraire, une peine incroyable pour retrouver moi-même les faits dans les documents du temps; souvent j'dbliens ainsi, avec un immense labeur, ce que j'aurais trouvé aisément en suivant une autre
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route. Cette récolle faite ainsi labori(?Usement, je me renferme en moi-même, comme dans un lieu bien clos, j'examine avec une extrême altenlion, dans une revue générale, toutes ces notions que j'ai acquises par moimême, je les compare, je les enchaîne, et je me fais ensuite la loi d'exposer les idées qui me sont spontanément venues dans ce long travail, sans aucune considération quelconque pour les conséquences que les uns ou les autres peuvent en tirer. Ce n'est pas que je ne sois extrêmement sensible à cette opinion des différents lecteurs; mais l'expérience m'a appris que, dès que je voulais écrire dans une vue préconçue, soutenir une thèse, je perdais absolument tout talent véritable, et que je ne pouvais rien faire qui vaille, si je ne me bornais pas à vouloir rendre clairement ce qu'il y a de plus personnel et de plus réel dans mes impressions ekdans mes opinions. Pardonnez-moi, mon cher ami, ce long bavardage, qui n'est, du reste, que pour vous seul et qui vous montrera ma grande contiance en vous. Mon but était d'arriver à ceci : vous connaissez maintenant ma méthode de travail; comment me conseillez-vous de l'appliquei* dans la partie de mon œuvre qui vient immédiatement après mon livre? A quelles sources de faits me conseillez-vous particulièrement de puiser? Par où, suivant vous, diriger cet effort qui consiste à retrouver par moi-même les faits qui ont été déjà l'objet de l'étude de bien d'autres, à me les approprier en quelque sorte, et à en tirer une nourriture intellectuelle qui me soit particulière? 11 est bien évident qu'il ne faut pas espérer
découvrir mainPcnanl ce qu'on pourrait appeler des faits nouveaux sur la révolution française. Ce que je demande, c'est comment et où, à votre avis, étudier le mieux les faits, les idées, les passions connues de la ])ériode qui s'étend de 89 au Directoire; c'est le chanqi dans lequel je me renferme en ce moment. Jusqu'à piésent, je me suis particulièrement appliqué à étudier les actes de l'Assemblée constituante et les débats auxquels ■ ces actes ont donné lieu dans son sein et hors de son sein. C'est le document, je crois, le plus fécond et le plus authentique qu'il soit possible de consulter d'abord; mais il y en a bien d'autres. Pour l'ancien régime, l'embarras était dans l'absence de notions suffisantes et certaines; dans la première époque de la révolution, l'embarras vient de la multitude immense des écrits publiés par les contemporains. Lire tout est impossible ; choisir, dangereux.
Je me suis occupé, dans un autre temps, de ces pre- * miers débals de la révolution. Mais cette étude, qui date déjà de loin, a laissé dans mon esprit une masse confuse d'idées dont j'ai bien de la peine à faire sortir les nolions claires et fécondes que je cherche aujourd'hui. La masse de ce que je sais déjà m'empêche de bien voir ce qu'il faut maintenant étudier et apprendre de nouveau pour ce que j'ai à faire. J'attacherais un grand prix à avoir votre avis sur la manière dont je dois diriger cette dernière élude. Je crois que vous êtes l'un des hommes qui ont le plus pénétré dans celte partie de notre histoire moderne; je voudrais que vous me fissiez un peu
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profiler de voire grande expérience. Vous savez quel est mon bul : il ne s'agit pas de faire l'histoire delà révolulion et de suivre, dans le détail, l'encliaîneiuent des faits, mais bien de montrer le mouvement général de l'événement, son vrai caracière, les causes principales qui l'ont poussé dans un sens plutôt que dans un autre, qui l'ont précipité, détourné, arrêté... Quel choix faire au milieu de la foule innombrable des documents pour atteindre ces points de vue généraux? Si vous avez en cette matière un bon avis à donner, je le recevrai avec la plus vive reconnaissance, et je l'attends avec confiance de l'amitié à laquelle vous m'avez accoutumé.
Veuillez, mon cher Duvergier, nous rappeler trèsparticulièrement au souvenir de madame Duvergier de Hauranne, et croire à tous mes sentiments de complète estime et d'amitié.
A >'. w. SENIOR, ESO.
Tocqueville, 4 septembre 1856.
J'ai reçu, cher Senior, votre lettre avec grand plaisir. Le jugement que vous portez sur mon œuvre me satisfait beaucoup. Je vous tiens pour un excellent juge et pour un esprit sincère. J'espère donc que vous m'avez exprimé votre pensée réelle; et cette pensée a une grande valeur à mes yeux. Je suis charmé que vous ayez trouvé
dans mon livre plus que nos enlrclicns n'avaient pu vous apprendre sur nia facjon d'çnvisa<iernolre histoire, Nous nous connaissons de})uis si longtemps, nous avons tant causé ensemble dans notre vie et avec si peu de léserve, qu'il est bien difficile cpie nous écrivions quelque chose qui puisse nous paraître nouveau. J'avais donc peur de vous paraître rabâcher en vous faisant lire ce qui pouvait sembler nouveau au public.
Nous venons d'avoir ici lesReeve, avec lesquels nous avons passé près de deux semaines très-agréablement. J'avais chargé Reeve de vous amener avec lui de gré ou de force. Vous a-l-il fait part de mon injonction? Celle réunion n'eût pas été sans plaisir pour vous, je l'espère; et nous aurions été charmés de tenir en même temps sous notre toit deux aussi bons amis que Reeve et vous.
Il paraît que vous comptez cet hiver jeter l'ancre à Rome. Gela augmente encore mon regret de n'y pouvoir point aller. Il n"y a pas moyen d'y songer. Nos santés, qui se forlifuînt, rendent ce voyage inutile, et des travaux de tout gem'o nous obligent à la résidence. Si vous poussez jusqu'à Naples, vous aurez peut-être la satisfaction'de n'y plus trouver ce pauvre roi que nous y vîmes, il y a cinq ans, lors de notre commun voyage en ce pays. J'applaudis à la vertueuse indignation que montre en ce moment le peuple anglais contre ce petit despote, et à la compassion que lui inspirent les gémissements dos pauvres diables destinés à mouiir lentement dans les prisons où ils sont arbitrairement délenus. Je suis vé-
rilablement touche de voir ce grand ])cuple s'intéresser ainsi de loin à la cause générale de riiumanité et de la liberté, lors même que cette noble cause est en souffrance hors de chez lui. Je regrette seulement que des sentiments si généreux ne se dépensent qu'à l'occasion d'un si petit potentat.
J'avoue que les Américains me rappellent un peu, en effet, le puer robuslus de votre philosophe. Néanmoins je ne saurais désirer ainsi que vous leur démembrement. Cet événement serait une grande blessure faite à l'humanité tout entière. Car il introduirait la guerre dans une grande partie de la terre, où depuis plus d'un siècle déjà elle est inconnue. Le moment où l'union américaine se rompra sera un moment très-solennel dans l'histoire du monde Je n'ai pas rencontré d'habitant des Etats-Unis (pii n'en ait le sentiment, et je ne suis pas sûr qu'on n'hésite pas longtemps encore avant d'y arriver. Il y aura toujours la chance qu'au derniei' instant, et lorsqu'on se verra en face du brisement dé- (initif du lien fédéral, on s'arrête et on recule. J'ai déjà vu cela deux fois de mon tempSv
Adieu, cher Senior, ne restez pas si longtemps sans nous donner de vos nouvelles, et croyez à notre bien sincère affection .