A MADAME SWETCHINE. 53'J
Votre jugement sur mon livre m'a charmé. On nii saurait pénétrer plus avant dans ma pensée et mieux comprendre le sens de l'ouvrage. Votre lettre sera certainement mise à part parmi celles qui expriment des opinions sur mon œuvre. En général, il faut que vous sachiez, madame, que tout ce qui vous regarde est à part dans mon esprit. La place que vous y occupez vous est propre et ne ressemble à celle d'aucune autre. J'ai pour vous un mélange de respect et d'affection qui fait, du sentiment que je vous porte, quelque chose de tout particulier, et qu'une réunion bien rare de qualités diverses peut seule expliquer.
Que j'aime à vous entendre parler si noblement contre tout ce qui ressemble à l'esclavage! Je suis bien de votre avis que la répartition plus égale des biens et des droits dans ce monde est le plus grand objet que doivent se proposer ceux qui mènent les affaires humaines. Je veux seulement que l'égalité en politique consiste à être tous également libres, et non, comme on l'entend si souvent de nos jours, tous également assujettis à un même maître.
Je me doutais bien, je l'avoue, que ce que je dis sur le clergé de l'ancien régime et sur l'avantage qu'il y avait à le rattacher par des intérêts terrestres à une patrie, n'aurait pas votre entier assentiment. Je ne veux pas plus que vous entamer par lettre ce grand sujet. Mais je désire vivement qu'une de ces heures précieuses et si rares, où il m'est donné de pouvoir causer librement avec vous, se présente, afin que je puisse vous ex-^
poser sur ce point (ou le ma pensée et recherchei- la vérité dans le conlact d'un e.s[>iil aussi sincère et plus éclairé que le mien en pareille matière. Je ne vous dirai aujourd'hui, si vous le permettez, que le sentiment sous l'impression duquel j'ai écrit.
Il y a, ce me semble, dans la morale deux parties distinctes, aussi importantes l'une que l'autre aux yeux de Dieu, mais que, de nos jours, ses ministres nous enseignent avec une ardeur très-inégale. IVune se rapporte à la vie privée : ce sont les devoirs relatifs des hommes comme pères, comme fils, comme femmes ou maris... L'autre regarde la vie publique : ce sont les devoirs (pi'a tout citoyen vis-à-vis de son pays et de la société humaine dont il fait spécialement partie. Me trompé-je en croyant que le clergé de notre temps est très-préoccupé de la première jjortion de la morale et très-peu de la seconde? Cela me paraît surtout sensible dans la manière de sentir et de penser des femmes. Je vois un grand nombre de celles-ci qui ont mille vertus privées dans lesquelles l'action directe et bienfjiisante de la religion se fait apercevoir; qui, grâce à elle, sont des épouses. très-fidèles, d'excellentes mères, qui se montreiit justes et indulgentes envers leurs domesti({ues, charitables envers les pauvres... Mais quant à cette partie des devoirs qui se rapportent à la vie publique, elles ne semblent pas même en avoir l'idée. Non-seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, ce qui est assez naturel, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l'influence. C'est
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une face de l'cducation qui leur est comme invisible. Il n'en était pas de même dans cet ancien régime, qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. J'ai souvent entendu dire que ma g^rand'mère, qui était une très-sainte femme, après avoir recommandé à son jeune tlls l'exercice de tous les devoirs de la vie privée, ne manquait point d'ajouter : « Et puis, mon enfant, n'oubliez jamais qu'un homme se doit avant tout à sa patrie ; qu'il n'y a pas de sacrifice qu'il ne doive lui faire; qu'il ne peut rester indifférente son sort, et que Dieu exige de lui qu'il soit toujours prêt à consacrer, au besoin, son temps, sa fortune et même sa vie au service de l'État et du roi. »
Mais je m'aperçois, madame, que je pénètre insensiblement plus avant que je ne voudrais dans le sujet dont je veux causer avec vous et sur lequel il y aurait trop à écrire.
Je ne veux cependant pas finir sans vous remercier de la citation de Bossuet que vous m'avez envoyée'. Rien n'est plus beau, même en comparant Bossuet à luimême. Je trouve dans celte seule phrase tout ce (jui relève l'homme et tout ce qui en même temps le relient à
* Voici le texte de cette citation de Bossuet, contenue dans la lettre do madame Swetchine : « Je ne sais, Seigneur, si vous êtes content de moi, et je reconnais même que vous avez bien des sujets de ne Têtre pas. Mais, pour moi, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous et que je le suis parfaitement. 11 vous importe peu que je le sois ou non. Mais, après tout, c'est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre, car dire que je suis content de vous c'est dire que vous êtes mon T)iou, puisqu'il n'v a qu'un Dieu qui puisse mo contenter.)'
(Bossuet.)
sa place. Elle donrio lout à la fois le sentiment de notre
«randeur et de celle de Dieu. Elle est fière et elle est
humble. D'où avez-vous tiré cela, madame? Je ne connaissais pas cet admirable morceau.
Adieu, madame; donnez-moi de vos nouvelles. Ma femme me demande toujours de la rappeler parliculièremenl à votre souvenir; et moi, je vous ])rie de croire à mon tendre et respectueux attacliemenl.
Tocqucville. l" octobre ISof».
J'aurais, chère madame Grote, un petit renseignemcnt à vous demander. Ceci s'adresse à la créatrice et à la gouvernante i\'Histori/-Hut\ Il s'agit de barrières destinées à former un parc mobile pour les moutons. Reeve m'assure qu'il a vu chez vous, sous ce rapport, cpielque chose de très-bon et de Irès-bon marché : deux grandes qualités aux yeux des gens qui aiment les choses de bonne qualité comme s'ils étaient riches et qui prisent le bon marché j)arce qu'ils ne le sont pas. D'après la description que m'a faite Reeve, j'aurais fait v^nir d'Angleterre des barrières semblables aux vôtres s'il ne
' CliariiKinto maison de campagne à jipu de distance de Londres, i)àlie par madame Grute, qui lui a donné ce nom [Hislory-Hut), parce que c'est dans cet asile tftnquille que M. Grote s'est livré aux grands travaux doutson Histoire de Grèce a été le fruit.
se rencontrait pas là une question de douanes très-ennuyeuse à régler et très-coûteuse en outre. Je préférerais donc faire faire chez moi ce qu'il est difficile de faire venir de chez vous. Mais pour cela il me faudrait un modèle. Est-ce abuser de votre amitié que de vous prier, la première fois njue vous m'écrirez, de me tracer sur une feuille de papier à lettres un petit croquis, qui me fasse voir l'effet que produit une de ces barrières et auquel soient jointes les dimensions diverses que doit avoir l'objet? Je sais que vous avez presque autant d'habileté dans les doigts que dans l'esprit, et je suis sûr que trois ou quatre traits de plume me mettront au fait. Ce dont j'ai principalement besoin, je le répète, ce sont des barrières mobiles, qui réunies formeraient un petit parc propre à renfermer quelques moutons et à les transporter de place en place sur le gazon qui nous environne. Nous aurons aussi besoin plus tard de barrières fixes propres à arrêter les gros animaux, bœufs et chevaux. Si vous aviez un conseil h me donner en cette matière aussi, et si vous pouviez l'appuyer d'un petit croquis, vous achèveriez de nous rendre les amis les plus reconnaissants et vous nous aideriez beaucoup pour sortir de l'affreux désordre où nous vivons en matière de jardin.
Je ne puis m'empêcher de rire en relisant les deux pages qui précèdent, et en songeant à l'objet de cette correspondance. Un membre de l'Académie française, écrivant à l'une des femmes les plus spiriluelles de l'Angleterre, et lui parlant chevaux, bœufs et moutons :
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voilà ce à quoi au premier abord on ne s'attendrail guère. Moquez-vous de moi, si vous voulez; mais répondez, je vous prie.
La demande que je vous adresse doit du resle vous prouver, chère madame Grole, que j'ai entièrement quitté pour le moment le méfier d'auteur et suis devenu absolument homme des champs. Je voudrais bien pourtant me remettre au travail et reprendre l'œuvie dont vous connaissez déjà la première partie; mais quand le feu de l'esprit est bien éteint, il est difficile de le ranimer à volonté. Je l'éprouve en ce moment d'une façon très-pénible. Je commence à m'ennuyer de mon inaction, et ne puis me retrouver d'ardeur à agir. Quoi de plus obscur dans ce monde pour chacun de nous que nous-même? Oui fait naître la verve en toute chose? qui l'alanguit? qui l'éteint? qui la ranime? Hélas! nous n'en savons pas plus sur ce point-là, quand il s'agit de nous, que d'un étranger ! Ne pourriez-vous pas m'cnseigner un moyen de me remettre en train? Cela est plus difficile, j'en conviens, que de dessiner un parc à moutons; mais le service que vous me rendriez serait aussi bien plus grand...
Adieu, chère madame Grote; ne nous oubliez pas, je vous prie, auprès de M. Grote, dont le renom comme bistorien va sans cesse, ce me semble, en s'augmenlant, et croyez à notre sincère amitié.
Tocriucvillc, 15 octobre 1850.
Il y a un siècle que je ne vous ai écrit, mon cher ami, parla raison que je ne savais où vous adresser ma lellre. Aujourd'hui même je l'envoie un peu au hasard à Paris, pensant qu'elle sera renvoyée de là à votre résidence actuelle, qu'on doit connaître. La seconde raison de mon silence a été l'absence absolue de nouvelles à vous donner. Cette raison persiste encore; mais je m'ennuie de ne pas entendre parler de vous, et je vous écris comme si j'avais quelque chose à vous dire. Dans votre dernière lettre de Cauteretz, vous ne^ m'annonciez rien de vos j)rojets ultérieurs. Comment avcz-vous employé le temps qui s'est écoulé depuis ce moment-là? Je ne vous dirai point : A quel travail vous êtes-vous livré? car je commence à croire que, comme Beaumont, vous parlez dj> faire, mais ne faites rien, ce qui est grand dommage. Mais qu'y peuvent vos amis? Du reste, depuis mon arrivée ici je ne vous imite que trop par ce mauvais côté : je parle tous les jours de ce que je vais entreprendre, et à la fin de la journée il se trouve que je n'ai rien fait ou fait des riens. Si encore, comme vous, j'avais la sagesse de trouver agréable le farniente ! Mais il n'en est pas ainsi; je suis un paresseux mélancolique, tandis que vous mêlez agréablement la paresse et la sérénité. Ditesmoi, je vous prie, des injui'cs comme je vous en dis là,
et tâchons do nous exciter un peu mutuellement en nous
faisant i ion te de part et d'antre.
Au lieu de me dire des injures, dites-moi ce que vous pensez de ce qu'on appelle aujourd'hui la crise monétaire : vous êtes passé maître en ces matières. Que disent votre science et votre expérience sur ce qui se passe? La crise doit-elle devenir plus grave? amènera-t-elle à sa suite une crise industrielle? Eclairez un peu monigno rance sur une question qui intéresse tout le monde par ses résultats . .
Adieu. Vous voyez bien que j'avais raison de vous annoncer que je n'avais rien à vous dire, rien du moins qui pût vous paraître nouveau ; car de vous parler de la vive et sincère amitié que j'ai pour vous, vous la connaissez depuis longtemps, <3t c'est rabâcher que d'y revenir
A MADAME SWETCIIINE
Tocquevillo, ^O oclol)re 185G.
Je vous assure, madame, que je ne suis pas tenté d'user de la jiermission que vous me donnez de ne pas vous répondre. Quand même le sentiment qui m'attache à vous, sentiment où le respect se mêle toujouis à l'affection, me permettrait de garder le silence, le désir seul d'avoir une nouvelle lettre de vous suffirait pour