‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 50 sur 67 · A MADAME SWETCHINE · texte numérisé non relu

A MADAME SWETCHINE

me déterminer à récrire moi-même. La lecture de vos lettres est en effet pour moi un si grand plaisir, qu'il n'y a point de paresse qui puisse m'empêcher de vouloir le mériter.

Vous me dites, dans votre dernière lettre, des choses aussi vraies que bien exprimées sur l'obscurcissement inévitable du devoir en matière politique dans des temps troublés, instables et pleins de révolutions comme les nôtres, et sur la difficulté qui s'y rencontre d'y inspirer aux hommes des règles de conscience. Vous auriez assurément raison s'il s'agissait de conseiller ou de défendre certaines doctrines particulières en fait de gouvernement. Ce n'était pas non plus ainsi que je l'entendais. Je crois qu'en ceci, comme en tout ce qui concerne les actions humaines, il y a, en dehors des règles spéciales applicables individuellement à chaque cas, des principes généraux à inculquer, des sentiments à faire naître, • une certaine direction à donner aux idées et aux volontés. Je ne demande point sans doute aux prêtres de faire aux hommes dont l'éducation leur est confiée ou sur lesquels ils exercent une influence, je ne leur demande pas de faire à ceux-ci un devoir de conscience d'être favorables à la république ou à la monarchie; mais j'avoue queje voudrais qu'ils leur dissent plus souvent qu'en même temps qu'ils sont chrétiens, ils appartiennent à l'une de ces grandes associations humaines que Dieu a établies sans doute jjour rendre plus visibles et plus sensibles les liens qui doivent attacher les individus les uns aux autres : associations qui se nomment des peu-

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pies, et dont le tcrriloire s'appelle la patrie. Je désirerais qu'ils fissent pénétrer plus avant dans les Ames que chacun se doit à cet être collectif avant de s'appartenir à soi-même ; qu'à l'égard de cet être-là, il n'est pas permis de tomber dans l'indifférence, bien moins encore de faire de celte indifférence une sorte de molle vertu qui énerve plusieurs des plus nobles instincts qui nous ont été donnés; que tous sont responsables de ce qui lui arrive, et que tous, suivant leurs lumières, sont tenus de travailler constamment à sa prospérité et de veillera ce qu'il ne soit soumis qu'à des autorités bienfaisantes, respectables et légitimes. Je sais qu'on a inféré de ce qui se trouve dans l'évangile de l'avant-dernier dimanche, que le devoir du chrétien, en matière politique, se borne à obéir à l'autorité établie, quelle que soit cette autorité. Permettez-moi de croire que ceci est plutôt dans la glose que dans le texte, et que là ne se borne pas pour le chrétien la vertu publique. Oui, sans doute, le christianisme peut exister sous tous les gouvernements; c'est là l'un des caractères de sa vérité. Il ne s'est jamais lié el ne se liera jamais à l'existence d'une certaine forme de gouvernement ni à la grandeur particulière d'un peujilc. [V\en plus, il peut triompher au milieu des plus mauvais gouvernements, et trouver, jusque dans les maux que ces mauvais gouvernements imposent aux hommes, la matière d'admirables vertus. Mais il ne s'ensuit pas, si je ne me trompe, qu'il doive rendre insensible ou indifférent à ces maux, et cju'il n'impose pas à chacun le devoir d'en délivrer courageusement ses

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semblables pai' les voies légitimes que les lumières de sa conscience lui découvrent.

Voilà ce que je voudrais qu'on inculquât aux hommes, et j'ajouterai surtout aux femmes. Rien ne m'a plus frappé, dans l'expérience déjà assez longue que j'ai faite des affaires publiques, que l'influence qu'exercent toujours les femmes en celte matière; influence d'autant plus grande qu'elle est indirecte. Je ne doute pas que ce ne soient elles surtout qui donnent à chaque nation un certain tempérament moral, qui se manifeste ensuite dans la politique. Je pourrais citer nominativement un granJ nombre d'exemples qui achèveraient d'éclairer ce que je veux dire. J'ai vu cent fois dans lé cours de ma vie des hommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient considérer en général le devoir ou môme l'ambition. Bien plus souvent encore, il faut l'avouer, j'ai vu le travail intérieur et domestique qui transformait peu à peu un homme auquel la nature avait donné de la générosité, du désintéressement et de h grandeur, en un ambitieux lâche, vulgaire et égoïste qui, dans les affaires de son pays, finissait par ne plus envisager^que les moyens de rendre sa condition particulière commode et aisée. Et comment cela arrivait-il? Par le contact journalier d'une femme honnête, épouse fidèle, bonne mère de famille, mais chez laquelle la grande notion

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du devoir eu matière politique, dans son sens le plus énergi^que et le plus élevé, avait toujours été, je ne dirai pas combattue, mais ignorée.

Pardonnez-moi, madame, je vous prie, toutes ces divag^ations ; je cède au plaisir de montrer le fond de mes idées à une personne dont l'esprit ouvert et sympathique comprend celles mêmes qu'il ne partage pas. Hélas ! c'est un plaisir que je puis bien rarement goûter, et que je goûterai peut-être de moins en moins à mesure que je vivrai. Mes contemporains et moi, nous marchons de plus en plus dans des routes si différentes, quelquefois si contraires, que nous ne pouvons presque jamais nous rencontrer dans les mêmes sentiments et les mêmes pensées. Je n'ai pas assurément à me plaindre personnellement d'eux, et je ne m'en plains point. Nous vivons en très-bonne intelligence, mais sans nous toucher. Ils ont presque entièrement cessé de penser ce qui me j)réoccupe constamment et vivement; ils n'attachent plus de prix aux biens auxquels tout mon cœur est resté lié. Je n'ai que de l'indifférence, quelquefois du mépris pour les goûts nouveaux; et en général j'aperçois les différents buts, (pi'on doit chercher à donner à la vie dans les limites de ce monde, sous des jours qu'ils n'ont plus. Nous ne nous combattons pas : nous ne nous entendons ])lus. J'ai des parents, des voisins, des proches; mon esprit n'a plus de famille ni de patrie, Je vous assure, madame, (jue cette espèce d'isolement intellectuel et moral me donne souvent le sentiment de la solitude d'une façon plus intense que je ne l'ai ressentie jadis

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dans -les forêts d'Amérique. Je lisais l'autre jour dans un philosophe de l'antiquité, une phrase (M, de Broglie l'a reproduite dans son livre) qui m'a ému ; il y était dit, si je ne me trompe : « Supporte patiemment l'idée de la mort, en songeant que tu n'as pas à te séparer d'hommes qui pensent comme toi. » Je ne suis ni de la condition, ni de la religion, ni même de la philosophie de celui qui se disait cela à lui-même. Mais que de fois n'ai-je pas été de son sentiment !

Adieu, madame, gardez-moi votre amitié et votre estime, et je ne me croirai jamais à plaindre.

Toci|iteville, ce 7 noveiiibre 1856.

Je vous dois, mon cher ami, hien des remerciements pour les deux exemplaires de revue que vous m'avez transmis. Rien n'est plus précieux pour moi que le cadeau que vous voulez bien me faire. Ces deux numéros forment un volume dont la lecture est très-instructive. J'ai d'abord lu, ou plutôt étudié votre article sur le concordat autrichien. Il m'a beaucoup appris et beaucoup intéressé; vous y avez mis, volontairement ou îi votre insu, une verve anticatholique qui est un symptôme du temps. Je suis porté à croire que vous exagérez beaucoup le mouvement ultramontain dont vous repoitcz toulc la cause au pape

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Il ne faut pas se dissimuler que tout ce qui se passe à Rome de noire temps n'est qu'un synijilônie d'un pliénomène bien plus curieux et auquel je trouve que vous ne faites peut-être pas assez d'allenliou, à savoir : le réveil de l'esprit cadiolique dans tout le monde, la vie nouvelle qui s'est infusée dans ce vieux corps, l'ardeur juvénile qui s'y montre de toutes parts. Croyezvous que ce soit l'action du pape qui détruise le gallicanisme et qui fasse adopter les maximes ultramontaines à la plupart des prêtres et des fidèles en France? Nullement. Les catholiques français se portent de ce côté d'eux-mêmes, par un mouvement vif qui leur est propre et naît de causes (trop longues l\ expliquer ici) qui sont étrangères à l'influence do la cour romaine. Le pape est plus excité par les fidèles à devenii" le maître absolu de l'Eglise, qu'ils ne le sont par lui à se soumettre à cette domination. Ce mouvement est, sinon général, au moins ti'ès-répandu dans le monde catholique. J'ai été surpris de trouver sur ce point le même spectacle en Allemagne qu'en France. Ce phénomène seul mériterait de vous une étude spéciale que vous êtes mieux que personne en état de faire. L'attitude de Rome dans ce que nous voyons est bien plus un effet qu'une cause. Voilà ma conviction. Je vous demande la permission de vous faire une autre obsei^vation. Quand on parle de la liberté de l'Eglise, on tombe en général dans une confusion à laquelle il me semble que vous n'échappez pas absolument. L'Eglise peut être asservie quand le jïape, au lieu d'y être une espèce de souverain constitutionnel.

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ainsi (jiic lu concile de Coiislancc, par exemple, l'a entendu, y devient un despote absolu qui commande direc- Icnicnt en toutes choses, sans rencontrer d'obstacle dans les libertés générales ou locales des fidèles. C'est la tendance de nos jours. Vous vous élevez contre cela avec beaucoup de raison suivant moi, et vous dites que cette tendance conduit à la servitude de l'F^glise, mais vous avez l'air de n'apercevoir pour celle-ci que cette forme de servitude ; or il y en a une autre qui est encore pire, du moins quand il s'agit d'une Eglise catholique et je crois aussi d'une Eglise protestante, quoique je sois moins en mesure d'afiirmer ce dernier point. Cette autre Torme de la servitude de TEglise consiste à placer tellement cette dernière dans les mains de l'Etat qu'elle devienne un pur instrumentum reijni^ comme en Russie, [)ar exemple. Il n'y a rien à mon sens de plus redoutable et de plus détestable au monde que cette servitudelà. Quand on approuve un souverain catholique de secouer le joug de Rome, il faut donc bien prendre garde qu'en rendant les prêtres indépendants du pape, il ne les rende des serviteurs soumis dii prince, et qu'au nom de la religion, du devoir et du salut, il n'en fasse les consécrateurs de ses propres passions ou de ses volontés despotiques. iN'oubliez pas que ce même Bossuet, qui faisait triompher contre Rome la doctrine des quatre articles de l'Église gallicane, i-édigeait un tiiiilt'- jiour prouver (pie le gouvernement absolu était le plus conforme aux vues de la Providence, et qu'il n'v avait pas de résistance légale à opposer à l'arbitraire des rois.

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