VI. '^J
554 COlUiKSlMl.MiWCL.
.le crois ([iTil existe un clieiniii iiiiloycii ciilieees deux écucils. Je suis eoiivaiiicii (jiroii jieul l'aire au pape et an roi leur part dans le goiivernemeni des choses ecclésiastiques. Tout ce que je ])uis dire, c'est qu'il ne faut appeler liberté de l'Eglise les limites posées à l'autorité du pape, que si en même temps on en pose à ['autorité des rois ; car s'il faut choisir entre les deux modes d'asservissement, je vous avoue ([\\c j'aime encoi'e mieux l'asservissement de l'Eglise à son chef spiritueJ, et en ce sens la séparation exagérée des (\cn\ puissances, que la réunion des deux dans les mains d'une dynastie laïque.
Adieu, mon cher ami ; mille et mille amitiés de cœur; nous nous rappelons très-partieulièremenl an souvenir de madame llecve.
A MAhAMt: swirrciiiM':
Tori|uovilli', l (IrcL'inl)ie lS.')(i.
Vous êtes bien lioime, madame, de me savoir gré de ma conlianee eu vous : on doit ne savoir gré que de ce ([ni vient (!(> la volonté el nail de l'effort. Ma conlianee ( n vous a toujours eu le caractèi'e d'un instinct naturel el iiivoldiitairc. Ce ne sont, je le confesse, Jii les qualités iMuinentes de votre intelligence, ni même ce parfum de vertu (ju'oiî lespireprès de vous qui m'ont retenu ; c'est
A MADWII, SWKTCIll.NE ol-o
celte sensibilité véritable, et surtout celle sineérilé d'iuipression et de pensée qui sont si rares et que vous possédez. Je ne suis pas de ceux qui ne voient ([ue faussetés et que trahisons parmi les liomnies. Je crois (pi'il y a beaucoup de personnes sincèi-es quand il s'agit des choses importantes et dans les grandes circonstances, mais je n'en ai trouvé presque aucunes qui le soient dans les petites et tous les jours; qui, à chatpie rencontre, montrent l'impression qu'elles ont, au lieu de celle qu'il leur paraîtrait utile ou agréable d'avoir; qui, mèpie sur les sujets de la conversation journalière, cherchent ce qu'elles pensent réellement çt le disent, au lieu de chercher, sans égard pour la vérité, ce qui doit sembler ingénieux ou spirituel. Voilà la sincérité qui est rare, surtout, je dois le dire, chez les femmes et dans les salons où riionnêlelé môme a mille arlitlces. Ma pleine confianccf vous a donc été acquise du premier jour
et vous est toujours demeurée
Votre dernière lettre a mis deux jours de
plus à m'arriver, parce qu'on l'a envoyée à mou frère par erreur de la poste. Je crois que cette erreur a été amenée par le l'Un'. Je n'en ai jamais pris aucun. Je ne l'avais pas fait à mon entrée dans le monde il y a trente ans; je me trouvais un peu jeune [lour cela; puis je me suis habitué à n'être connu (jue par mon nom de baptême, et définitivemenl je m'v suis Icnii.
356 CORRESI'U.NDA.NCK
Toci|uevillL\ 2\ décomlirc IS.M).
... Je n'ai rien à vous dire de nous qui puisse vous intéresser. Je ne fais absolument rien, ce qui s'ap- })elle rien. Cependant le temps s'écoule assez doucement, et surtout avec une rapidité prodigieuse. C'est là un des miracles de la vie de la campagne, toute remplie de petites affaires dont aucune n'a une importance véritable ni un cbarme entraînant, et dont l'ensemble suffît pour remplir la journée sans qu'on sacbe coin ent, et sans qu'on éprouve ni grande jouissance ni ennui. Je voudrais pourtant obéir aux désirs de Buloz qui me demande im article. Mais quel sujet choisir? De grâce, si vous avez une idée sur ce })oint et que vous »ne vouliez pas vous en servir vous-même, ce qui n'est malheureusement que trop jjrobable, communiquez-la-moi
Avez-vous lu les Mémoires de Marmont ? 11 faut lire cela. L'auteur est un de ces aventuriers héroïques (très-bien élevé du reste) que la révolution française a fait percer: sans vraie grandeur morale, animé d'une violente haine coiilre la liberté, et en général contre tout ce qui emj)èche la prépondérance de la force matérielle; niais, du reste, très-intelligent, modéré, d'un récit claii' et facile, cpii fait i)ien connaître les hommes de son temps et surtout le plus exli'aordinaire de tous. Mais je m'étonne toujours (pi'on ail jiris part à de si grandes choses, tou-
ché à de si grandes affaires et vécu en telle compagnie, et qu'on n'ait que cela à dire. Ce peu pourtant est trèsdigne d'être lu, surtout si l'on se borne au récit, et qu'on saute les trois quarts des pièces à l'appui. Un autre livre que je vous signale est la suite de l'ouvrage de Macaulay, troisième et quatrième volumes. Nous venons de le lire. C'est presque aussi superficiel, mais plus amusant qu'aucun roman. Quand je dis superficiel, je parle de la profondeur d'esprit qui fait apercevoir au-dessus des passions parliculières du temps et du pays le caractère général d'une époque et la marche de l'esprit humain. L'ouvrage n'est pas superficiel quaut aux faits particuliers dont parle rauteiir, elqui sontbien étudiés par lui. Il faut lire cela pour voir comment le fonds d'honnêteté, de bon sens, de modération et de vertu qui se trouve dans une nation, et les bonnes institutions que ces qualités ont établies ou laissées subsister, peut lutter contre les vices de ceux qui la dirigent, ,1e ne crois pas qu'il y ait eu dans aucun pays des hommes d'Etat plus malhonnêtes que ceux dont parle Macaulay dans cette partie de son histoire, comme il n'y a jioint de société plus grande que celle qui a fini par sortir de leurs mains. Il existe chez les peuples comme chez les individus, de certains tempéraments qui hittenl nonseulement contre les maladies, mais contre les médecins.
M""" Croie nous envoie quehpiefois des journaux anglais (jui font ma joie. Ils ont une espèce de naïveté ravissante dans leur j)assion nationale. A leurs yeux, les ennemis
."5S CORRESPO.NDANCi:.
flo l'Anglelorre sont loul natnreilonienl des coquins, «M ses nmis de grands liomnies. La seule échelle de la moralité humaine qu'ils connaissent est Là
Ampère, que nous gardons tant que nous pouvons, Iravaiile toujours connue un bénédictin. Tous les huit jours nous avons une lecture sur les Empereurs romains. Ce livre sera vraiment d'un grand intérêt et restera, je n'en doute pas. Il réunit deux (jualités rares: un style vif, anecdolique, aiséel ajq)liqué à mettre en lumière une érudition de bon aloi. Le tout est animé d'un goût vrai de la liberté et d une horreur du despotisme qui échauffe l'écrivain et le lecteur, -le crois qu'Ampère n'a jamais rien éciùl avec plus de verve, ,,.,,,,
, , , Maintenant parlons de vous ou plutôt de In meilleure partie do vous-même, qui est voire aimable fils. Je pense quelquefois à l'avenir de ce jeune homme avec un certain trouble. Ce serait grand dommage de mettre dans l'ombre une capacité si véritable et un caraclère qui s'annonce comme devant être si élevé. Mais d'une autre part il n'ol j)as facile de lui troiivei'son théâtre. Mous parlons bien souvent de lui, ma femme et moi, mais sans an'iver jamais à une conclusion qui nous satisfasse pleinement. Je vous assure que nous ressentons pour lui une sollicitude presque paternelle. Il a lanl de (pialités attachantes, qu'il nous intéresserait encoie quand il ne serait pas votre fils
V MAH.wii: s\\F.TCiiiM:. 359
\ M\ii\MF, s^vETCllI.^■^•
Tocquevillo, 20 diVcmbro ISMl.
Je suis assez de eel ancien régime dont on m'accuse de dire tant de mal, pour senlir le besoin de ne pas laisser finir une année sans dire à mes meilleurs amis l'affection que j'ai pour eux. Souffrez donc, madame, que je suive avec vous eetle vieille coutume du bon vieux temps, et que je vous dise avec toute la vivacité qu'on peut mettre h ce que l'on dit de loin et par écrit, qu'il n'y a personne dont le sort m'intéresse plus que le voire, et à qui je souhaite de meilleur cœur toutes sortes de biens, je dis de ces biens qui touchent une ame telle que la vôtre et qui sont si fort au-dessus des facultés et même des désirs de tant d'autres; beaucoup d'occasions de bien faire, de consoler, de secourir, d'élever tout ce qui vous approche. Vous avez le goût et vous savez le prix de ce noble emploi de la vie. Dieu vous a donc déjà accordé le plus grand don qu il puisse faire aux liduimes; et tout ce qu'il est possible de souhaiter pour vous et pour tous ceux qui vous connaissent, c'est que vous en conserviez longtemps l'usage.
Vous êtes bien bonne, madame, de vous être souvenue que M. de Rosambo était mon oncle. Sa mort, à laquelle nous ne nous attendions que trop depuis hmgtemps, nous a, néanmoins, vivement afdigi's. Il avait toujours trmi dans noliv famille une place à pari. (î e-
.560 CORRESPONDANCE, lail moins assurément qu'un père, mais plus qu un oncle. Le dernier lien qui lennil ensemble (ont ce qui reste (le ma f^imille se brise avec lui. 11 disparaît le dernier de celle génération de grands parenls qui nous a donné l'exemple de si rares vertus. Il unissait à ce que la religion a de plus touchant le sentiment le plus fin et le |)lus fier de l'honneur. Cet homme, dont la bonté et la douceur allaient jusqu'aux approches de la faiblesse, devenait tout naturellement énergique jusqu'à l'héroïsme, drs qu'il s'agissait de sa dignité ou de son devoir. Cet homme admiral)Ie et excellent a élé très-malheureux dans ce monde; il a été frappé par beaucoup de malheurs domestiques, que son extrême sensibilité lui a fait ressentir d'une manière particulière. Assurément 1 1 justice de Dieu lui en tiendra compte, el lui seul, en l'Absence de tout autre argument, suffirait pour me prouver que cette justice existe, et que l'ordre qui est troublé dans ce monde sera rétabli ailleurs
Je ne me suis jamais dépouillé de mon titre, comme vous me le dites, madame. Je ne l'ai jamais pris ni refusé. J'ai toujours jicnsé que dans un temps où les titres ne représentent j)lus rien, il convenait d'agir avec eux comme la Bruyère dit qu'il faut faire avec les habits. Il y a de lOrgueil à vouloir être trop bien velu ; il y en a aussi (luehpiefois à vouloir ne pas bien l'être. L'honnêli^ lioiiirno, ajoulr-l-il, se laisse liabilici' par son tailleur :
A M. Cil. lilVET. 561
A M. Cil. RIVET
Tocquevillo, 20 janvier 18.')7
Ampère a dû vous dire, mon clicr ami, avec quel plaisir on vous attendait ici, il y a un mois, et comme la majorité vous espérait. Je dis la majorité, parce que j'ai toujours formé une minorité sceptique. Je connais trop les affjiires en général, et je sais trop à quelles immenses occupations vous êtes livré pour avoir jamais cru sérieusement vous voir; mais mon doute n'ébranlait ni ma femme ni Ampère, qui continuaient jusqu'à la fin à tenir pour certain que vous viendriez. Leur désappointement a donc été plus grand que le mien. Mais leur joie de vous voir n'eût pas été, je vous prie, moins grande que la mienne, si vous étiez venu. Enfin c'est partie remise. Je cherche à ne plus pensera la satisfaction que j'aurais eue à vous voir ici, pour ne songer qu'à celle que j'auiYii bientôt à vous aller retrouver. iNotre intention est toujours de revenir à Paris à la lin du mois prochain. Notre début dans cette ville sera triste; elle nous rappellera des souvenirs bien pénibles
Je ne saurais vous dire combien, pour mille raisons, je reviens peu en train du monde. Jamais la société de bons amis ne ma paru plus précieuse. Nous ne nous arrachons, de plus, qu'avec beaucoup de[)eine à ce lieu-ci. Nous venons d'y passer de l)ons mois, sans grands plaisirs, il est vrai, mais aussi sans aucun de ces péuible«^
562 (:(1HRESI'(»M).\.\(;I:.
froisscnicnls qui se rcnconlroiit si soiiveni à Pai'is pour (It^sgeiis qui ponsont cl scnlonl comnio nous, Xoiis avons vérilaltlcmoul mené une (l(jnct' vie dans noliv soliludc. Il n*\ a manqué (jirnn jxmi |>1us de travail d'ps|;ri(. J'y ai élé plus paresseux que je ne l'avais élé, je pense, depuis vingt ans. Il n'y a guère qu'un mois que je me suis remis sérieusement à l'œuvre. Nous avons eu tous ces temps derniers, et nous avons encore une armée d'ouvriers occupés à li-ansfoi-niei- la portion du jardin qui est derrière le château. La surveillance et la direction de celte bande d'hommes a élé l'une des causes de mon inactivité intellectuelle; cl je commence à croire que l'on ne travaille jamais plus ninl que chez soi. Du moins jfi me suis amusé en ne faisant rien. Tous les fainéants n'en peuvent dire autant. J'ai du goût pour ces occupalions do la campagne, et ma femme les aime à la rage. Elle vous attendait avec la dernière impatience pour vous consulter sur une foule de questions difficiles. Comment tracer cette allée? où j)lanler ce massif? cet arbre doitil être abattu ou laissé? Comme elle a une grande idée de votre bon goût, elle aurait tiré grand parli devons; elle s'en flattait du moins. Mais un homme qui fait tant de chemins n'a pas le temps de s'occuper des allées. . .
Adieu, cher ami, ou plutôt à bienlùt; mille souvenirs d'amitiés à tous les vôtres. Croyez à mon bien sincère allaehenieiil .
V ,i.-,i. AMi'Kiii:. -r.ô
A .l.-.l. AMIM-ni-
■ Toci(iievil|p, 27 jnnvicr 1857.
J'espère, mon cher ami, que le dieu (jui vous suit toujours en voyage vous aura aecomj3agné cette fois jusqu'à Rome. Je dis quelquefois que c'est le même dieu qui veille sur les ivragnes. Vos distractions vous donnent les mêmes droits à sa protection. Lui aidant, j'espère donc qu'à l'heure où je vous écris vous êtes paisihlement établi dans un bon logement, jouissant et de liome et de la santé, Vous avez dû vous embarquer jeudi dernier; et nous avons bien pensé à vous ce jour-là. Le temps était doux et calme sur nos rivages. J'espère qu'il en aura été de même sur ceux de la Méditerranée. Les jours qui avaient précédé avaient été orageux, et les jours qui ont suivi, violemment agités par le vent. Vous avez dû pas.ser entre deux tempêtes. 0 dieu des ivrognes et des distraits, que vous êtes grand! Tant il y a que vous voilà tiré d'une grande difliculté. Depuis votre dépaj't de Tocqueville, nous éprouvions une certaine anxiété. Le passage par Paris surtout nous paraissait une épreuve. Quel pénible et désagréable incident c"eûl ('lé d'être saisi dans celle ville par un catarrhe! Nous nous en serions sentis un peu responsables, et cette idée n'ajoutait pas peu à notre inquiétude. Mais vous avez eu un temps de printemps qu'on n'avait pas eu avant et qu'on n'a pas revu (le|tuis.
564 CORRESPONDANCR.
Vous êtes, en vérilé, bien bon d'avoir passé tant de temps à me chercher des livres. Croyez que s'il in'eût été possible d'obtenir par nn autre les ouvrages que vous avez bien voulu extraire pour moi des bibliothèques, je ne me serais pas adressé à vous; car je n'ignorais pas quelle serait l'immensité de vos occupations à Pai'is. Je vous suis bien reconnaissant de ce que vous avez fait. Ce qui me consolera peut-être en partie de la peine que vous avez été obligé de prendre, c'est l'usage sérieux que je commence à faire de tous les livres et documents qui me parviennent. Je crois que je vais me remettre pour lout de bon au travail, el espère que celte impulsion que je commence à ressentir, ce me semble, s'accroîlra encore beaucoup à Paris. Après tout, mes ouvriers me sont une plus grande distraction que ne pourront être les salons, surtout dans l'état d'esprit que j'y apportei'ai cetle fois. J'espère, dès mon arrivée, me plonger à corps perdu dans les bibliothèques et les archives, ne fût-ce que pour me distraire de toutes les pensées tristes qui tapissent le fond de mon âme ; car au fin fond de cette âme-là se trouve une grande et profonde tristesse, une de ces tristesses sans remède, parce que bien qu'on en souffre on ne voudrait pas en guérir. Elle lient à ce qu'on a de meilleur. C'est la tristesse que me donne la vue claire de mon temps et de mon pays
Pai'lez-moi de vos travaux à Pionie. Vous savez si nous nous y intéressons! Un si grand nombre d'entre eux ont été commencés à Tocqueville, qu'il nous semble que nous sommes pour (juelque chose dans leur produit, nu-
A MADAME GUOTK. 565 quel nous puiluus un intérêt personnel. Nous dirions volontiers notre suecès en parlant du vôtre. Combien je voudrais que l'essai que vous avez fait cette année d'un quartier d'hiver à Tocqueville vous engageât à y revenir de la même manière ! mais nous vous avons fait faire un rude début, et cela m'inquiète un peu pour la suite. Jamais Tocqueville n'a été, ni, croyez-le, ne sei'a aussi inhabitable que cet hiver; et je crois pouvoir affirmer, sans trop me compromettre, que la première fois que vous nous donnerez la joie de votre compagnie, nous ne vous ferons pas camper cette fois en plein mar,ais. Vous aurez des allées sèches dans tous les temps, et j'espère aussi des promenoirs abrités. Vous êtes drfns (ous nos plans pour une part, et lorsque notre imagination a tiouvéunbonlieu de promenade à créer, il est rare ({u'en manière de conclusion nous n'ajoutions pas : « Voilà un lieu qu'Ampère aimera assurément. » Ne nous jugez donc })as, je vous prie, sur nos infirmités actuelles, mais sur nos agréments futurs
A MADAME GRUTE
Tocciuovillc, ôl janvier 18J7.
Très-chère madame Giote, jai été surpris et charmé en recevant votre lettre du 18, qui avait suivi de si près celle du 3. Celle-ci m'était aussi cxaclement arrivée. Je
o66 COIUli:SrO.N|.).\.NCE.
ne saurais trop vous remercier d'avoir conservé de moi un si bon souvenir à llaniplon-Courl e( d'y avoir tenu de si bons propos sur mon compte. Ils m'ont valu une lettre très-aimable de lady Thereza, qui aconipagnait la vôtre, laquelle ne l'élait pas moins. Ma femme prétend qu'on me gâte, et je suis un peu de son avis, toul en trouvant la chose très-dcuce.
Est-il bien possible que je ne vous aie pas accusé réception du prospectus illustré des barrières? J'ai peine à le croire ; et je suis convaincu que mes remerciements se trouvent dans quelques-unes des lettres que vous avez reçues, mais si bien enveloppés dans les ténèbres que répand ma mauvaise écriture, que vous n'avez pu les apercevoir. Vous me faites sur cette écriture des reproches très-plaisants et très- mérités. Vous vous plaiguez d'un refroidissement de ma part qui se manifesle j)ai" une écriture })lus lisible. Vous êtes, permettez-moi de vous le dire, une ingrate. C'est au contraire le dernier effort de l'amitié qui, seul, pouvait me faire écrire passablement ; encore mon amili(; ne pouvait-elle jaiuais aller jusqu'à la suppression comj)lète des ralures, des interlignes et même de loin en loin des pàlés. .le n'ai jamais pu me copier avec le moindre avantage : je faisais pire la seconde fois qu(; la première, et, de plus, je trouvais cela très-ennuyeiix. H a donc fallu me résoudre . à me faire des querelles avec tous, mes amis. L'un d'eux me niaiidail l'aud'ejour (pie mon éciilure élail quelque chose, comme difiicullé, qui tenait le milieu entre l'hiéroglyphe et le cunéiforme. Je me console en peu-
A M\|tA)li: (,l;()H-. 0(]7
sani <|iril \ ;i un Ikhiiiiki plus illisinle (|uc moi, du moins je m'en flalle : c'est nolie excclleni ami Senior, . . . Vous avez bien raison de dire qu'il est diflicileà un étranger de se rendre compic des pnrlicularités du caractère anglais. Il en est un peu ainsi dans tous les pays. Je ne sais comment se forme ce qu'on appelle le caractère national. Mais ce qui est certain, c'est qu'une fois formé il distingue si profondément les unes des autres les différenles nations, que pour bien juger ce qui se passe dans l'esprit du peuple voisin il faudrait poiuainsi dire cesser d'être de son propre pays et sorlii- en quelque sorte de soi-même. Uni a jamais pu comprendre la France, sinon les Français? Encore ne sont-ils jias bien sûrs de se comprendre eux-mêmes. JNous sommes cependant comme vous un assemblage de peuples différents; mais tous ces éléments divers ont fini j)ar s'amalgamer si bien les nns avec les autres rjn'ils ont formé un être nouveau (jui ne ressemble plus à aucun autie. Ce (pie vous me dites de la nature simple de l'espiit anglais m'a toujours frappé. C'est une percejilioii droite, nn peu étroite, mais claire, qui permet de bien voir la cliose qu'on regarde ou de bien faire la chose qu'on l'ail, mais qui empêche d'apeicevoir ])lusieurs choses à la fois. C'esl, je pense, en partie, à cette nature de faculté (ju'il faut rapporter une liabitude de respiit anglais en politique «pii m'a toujouis surpris. Aux yeux des Anglais, la cause dont le succès est utile à l'Angleterre est toujours la cause de la justice. L'iunnme ou le j^ouvcrnemenl qui sert les intérêts de l'Angleterre a toutes
568 CORRESI'O.NDANCi:.
sortes de qualités, et (.clui (jui lui iiiiil, loiiles sortes de défauts; de sorte qu'il semblerait que le critérium de. riionnèle, du beau et du juste doit être cberebé dans ce qui favorise ou ce qui blesse l'intérêt anglais. Ceci se retrouve un peu dans les jugements de tous les peuples. Mais on le voit chez vous à un tel degré qu'un étranger en est frappé de surprise. On a beaucoup accusé l'Angleterre à cause de cela d'un machiavélisme politique qui, à mon avis, n'existe })as plus chez vous, et, je crois, moins chez vous qu^ûUeurs. La principale raison du phénomène est, ce me semble, dans l'impossibilité de voir deu.x choses à la fois, et, d'autre part, dans le désir louable de rattacher les actions de son pays à quelque chose de plus solide et de jdus élevé que ne Test l'intérêt, même l'intérêt national. Il s'agit de faire réussii' une affaire, de marcher pour cette fin avec tel homme, avec tel gouvernement : on ne voit que cela. On passe par-dessus les défauts, de celui-ci, on les aperçoit à peine : tant on est concentré dans l'unique objet qui absorbe dans le moment l'attention tout entière.' En France, on a fait souvent en politique des choses utiles et injustes, mais sans que l'utilité cachât au public l'injustice. Nous avons même quelquefois employé de grands coquins, mais sans leur attribuer la moindre vertu. Je ne suis pas bien sur qu'au point de vue moral cela viiillc mieux, mais cela montre du moins une faculté jiliis grande de l'espiil pour saisir à la fois des objets variés et diflércnls, sans ipie la vue des uns cache les autres. Quant à l'espèce d'indifférence que semblent montrer
A M. FHESLO>\ 369
maintenant les Anglais pour les libertés de plusieurs peuples du continent, qui paraissent eux-mêmes avoir oublié qu'ils étaient ou peuvent être libres, je la trouve très-naturelle. En cette matière, on ne peut demander à des étrangers de songer plus à vous que vous-mêmes. Je consens donc volontiers à ce qu'ils ne veuillent pas détruire, contre leur intérêt, de mauvais gouvernements que les habitants du pays eux-mêmes supportent, pourvu qu'ils ne prétendent pas que ce sont de bons gouvernements. Les temps, j'en conviens, ne se prêtent pas à ce que l'Angleterre conserve dans le monde son ancien et grand rôle de puissance libérale. Mais alors, que pour un temps du moins, elle laisse ce rôle-là de cô(é. Qu'elle n'ait pas les avantages du pouvoir absolu dans tel pays, et dans tel autre, comme en Italie, les honrieurs du libéralisme; il faut choisir.
Mille souvenirs d'amitié, je vous prie, d'abord à M. Grotc, puis à Senior, enfin à Reeve. Croyez à notre bien sincère affection.
( Tocfjiicvillo, 3 Cévricr 1857.
Il me semble, mon cher ami, que j'ai été terriblement longtemps sans vous écrire. Cela m'a paru long, du moins. Ce qui m'a empêché de me livrer comme je l'au-