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rais voulu au plaisir de causer avec vous, c'est d'une part la grippe, qui m'a rendu assez souffrant pendant huit jours, et ensuite une remise assez sérieuse au travail. J'admire la fatuité d'un homme qui veut découvrir la cause d'une grande révolution politique, et qui ne peut discerner ce qui le fait agir et penser lui-même d'une certaine manière plutôt que d'une autre. C'est là mon cas. Je ne sais pas pourquoi je m'étais presque dégoûté de mon sujet; et j'ignore pourquoi j'ai repris pour lui un goût vif. J'ai beaucoup souffert du premier état, et je jouis de l'autre. Puisse celui-ci durer! Je ne puis travailler sérieusement que quand une grande animation s'est produite au dedans de moi. Il me semble apercevoir clairement en ce moment le mouvement immense qui nous a transportés de l'ancien régime là où nous sommes. Je crois le voir commencer, se précipiter, se ralentir, s'éteindre. La révolution embrassée ainsi d'un seul coup d'œil est un objet encore informe et indistinct, mais si vaste que l'imagination s'agrandit et s'échauife en le regardant. Il faut avoir toujours devant soi ce fond du tableau })0ur conserver son ardeur dans l'examen fatigant des détails.
Je voudrais que de votre côté vous eussiez achevé de vous débarrasser de cette sorte d'abattement que j'avais cru apercevoir. J'avoue que nous sommes environnés de bien grands sujets de tristesse. Mais nous vivons dans un temps qui a vu tant de changements inattendus, et nous apparteudus à une nalion si vive dans ses impressions et si subite à se transformer, qu il ne faut jamais
A IIEAHV REEVE, ESO. 571
desespérer de l'avenir tant (\iC on reste soi-même. Il suliit presque toujours alors de vivre pour voir arriver le moment qu'on attendait le plus. Vous riez de ma philosophie et vous avez raison. Car personne n'est moins philosophe que moi qui vous prêclie. liiez donc du prédicateur; mais croyez que le sermon est rempli de vérités...
Adieu ; donnez-moi de vos nouvelles. Rappelez-moi au souvenir de tous nos amis, particulièrement à celui de Lanjuinais et de Dufaure, et croyez à ma bien sincère amitié.
A IIENRV REEVE, ESO.
Tocquevillc, 11 lévrier 18ô7.
J'ai reçu volie lettre du 5, mon chei' ami, et je vous en reineicie. Elle m'a fort intéressé. J'avais reçu précédemment et lu le numéro de la [iecue iVEdimhouni que vous aviez bien voulu me faire envoyer. Plusieurs des articles qu'il contient m'avaient instruit et avaient été lus par moi avec grand plaisir. L'article sur Macaulay est, en effet, à ce qu'il m'a paru, très-bon. J'avais pensé que l'article sur Philippe II n'était pas entièrement d'un Français. J'ignorais du reste absolument, avant que vous me l'eussiez écrit, qu'il était dû en pai'lie à M. Guizol. Il n'y apas jusqu'au sujet des convocations
372 CORRESPOiNDANCE.
ecclésiastiques qui ue m'ait fort intéressé. Vous voyez que si je ne suis pas un lecteur intelligent, je suis au moins un lecteur attentif et assidu de la Revue dlidimbourg.
... Les chiffres de notre statistique ne m'ont pas moins surpris que vous. 11 faut distinguer deux phénomènes : le mouvement de la populalion des campagnes vers les villes ; — l'absence d'accroissement dans la population générale. Quant au premier fait, il remonte déjà assez haut et n'est pas particulier à la France. Il est en quelque sorte une conséciuence des développements du commerce et de l'industrie. 11 a pris, il est vrai, des proportions plus grandes depuis quatre ou cinq ans ; ce qui doit être attribué, ce me semble, à la prépondérance toujours j)lus grande de Paris cl aux travaux excessifs qu'on y fait et qu'on y continue; secondement, à l'esprit d'agiotage, à l'idée des gains rapides qui s'est beaucoup répandue dans ces derniers temps par mille causes, mais surtout par l'appel avantageux fait de toutes parts aux petits capitaux pour les emprunts du gouvernement, (^ette fièvre a gagné jusqu'à la population des campagnes dans plusieurs provinces. Or, dès qu'im cultivateur entre dans des goûts et des idées de cette espèce, il est rare qu'il se contente de son ancienne condition et qu'il n'aille pas chercher dans les villes des moyens plus rapides de faire fortune. Quoi qu'il en soit, il est certain que les campagnes ne cessent de perdre des habitants et cela depuis vingt-cinq ans. Il y a vingt-cinq ans, la commune de Tocqucville avait plus de sej)t cents âmes. On
A HENRY REEVE, ESQ. 57r>
n'en compte plus guère que six cents aujourd'hui. En revanche, Cherbourg a gagné dix mille habitants depuis cinq ans. J'ai suivi ce mouvement homme par homme. Le plus grand nombre des émigrés se compose de manœuvres qui sont attirés soit à Cherbourg, soit à Gaen, soit au Havre (vous voyez que je suis mon exemple dans le détail). Le plus souvent, ils finissent par arriver à Paris. Ce n'est pas, en général, la meilleure partie de la population qui s'en va ainsi, mais la moins bonne. Ces gens ont été attirés dans les villes par l'élévation du salaire et par la jouissance plus grande qu'ils croient trouver là. Le reste de ceux qui s'en vont se compose, en petit nombre, de cultivateurs appartenant à des familles aisées qui vont faire de petits commerces dans les villes ; ils espèrent y trouver la fortune et y changer d'état. J'en vois plusieurs dans ce cas autour de moi. Somme toute, je ne verrais rien de bien alarmant dans le mouvement dont je parle, s'il ne devait s'accélérer beaucoup, comme je le crains, et en tout cas il n'est pas difficile à expliquer.
Mais j'avoue que je ne sais comment donner raison de l'autre fait, s'il est autre chose qu'un accident. Je refuse absohimcnl de l'attribuer à un mal-être croissant dans les populations. Si quelque chose saute aux yeux, ce sont les signes extérieurs du contraire. Je ne connais guère les provinces du centre, ni le midi proprement dit, l'ancien Languedoc. Je crois que ces contrées, où beaucoup de cultures spéciales au pays ont manqué presque enlièrement durant les dernières an-
574 CORRESPONDANCK.
nées, éprouvent par suite une grande misère. Mais c'est un fait local et momentané. Dans tous les pays que je connais, le paysan est mieux nourri, mieux logé, mieux vêtu qu'il y a vingt ans, plus industrieux, plus riche. Je suivrai ma méthode, qui est d'examiner de très-près le cas particulier qui m'est le mieux connu, celui qui se présente autour de moi. J'affirme qu'il ne s'élève pas dans toute celte contrée une maison nouvelle qui ne soit mieux halie, plus solidement, plus sainement, plus proprement qu'aucune de celles qu'on bâtissait dans ma jeunesse. Il y a trente ans, le paysan était habillé de toile dans toute saison. Il n'y a pas de famille si pauvre qui ne suit habillée aujourd'hui en étoffe de laine solide et chaude. Alors on ne mangeait que du pain noir ; aujourd'hui les plus pauvres se nourrissent d'un pain qui aurait paru du luxe aux plus riches jadis. La viande de boucherie était comme inconnue. Il y a vingt-cinq ans, le petit bourg de Saint-Pierre, que vous connaissez, n'avait qu'un seul boucher qui tuait une vache par semaine et ne vendait presque rien. Il se trouve dans celui-là aujourd'hui neuf personnes qui vendent de la viande de boucherie. Il s'en vend bien plus en un jour qu'alors en une semaine. Je vous assure que ces faits ne sont nullement particuliers à ce pays-ci. Je les ai. vus se manifester dans une proportion plus grande encore en Touraine, en Picardie, dans toute Tlle-de-France, dans la Lorraine. Je n'en parle pas par ouï-dire, mais de visu. Comment se fîut-il donc qu'une population dont la prospérité est incontestable (on ne saurait discuter
que sur le degré), comment se fait-il donc qu'une telle population se soit à peine accrue depuis cinq ans? J'avoue que je n'aperçois pas de raison de ce phénomène, si ce n'est dans quelques causes accidentelles qui me paraissent insuffisantes à l'expliquer complètement : les mauvaises récultes, la cherté excessive des subsistances, la guerre, etc., etc. La raison générale que je vais dire ne peut-elle mieux suffire pour l'explication que vous demandez : cette raison est la disposition où sont un grand nombre de Français d'avoir un très-petit nombre d'enfants. Sans entrer dans les détails de ce fait, il faut reconnaître qu'il existe et qu'il a une grande puissance. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'au lieu de se restreindre, la prospérité des familles s'accroît ordinairement par cette cause même. C'est en général dans les familles les plus misérables que se rencontrent le plus d'enfants. Du moment où une famille commence à s'enrichir, où l'esprit d'industrie, le désir de faire fortune y pénètre, le nombre des enfants y est moins grand. On veut alors laisser à ses enfants les avantages dont on jouit soi-même, et que chacun ait une fortune à peu près égale à celle qu'on a acquise. Pour cela, il ne faut pas en avoir plus de deux ou trois. Je ne voudrais pas dire qu'il ne faille chercher que là la cause qui empêche la j)opulalion de s'accroître aussi vite en France qu'ailleurs. Mais assurément cela y contribue
570 CORRESPONDANCK.
A MADAME SWETCllINE
Tocquevillt', Il lévrior 18j7.
Je me suis assez sérieusement mis au travail depuis que je ne vous ai écrit; mais cela n'a pas suffi pour rendre à mou esprit l'aplomb désirable. Il est toujours un peu unkm(jed\ comme on dit en anglais. Ce désordre lui est si naturel qu'il ne faut pas s'en étonner. L'inquiétude vague et l'incohérente activité des désirs a toujours été chez moi une maladie chronique. Je m'étonne seulement qu'elle puisse m'atteindre autant dans des circonstances où tout devrait faire naître la paix intérieure. Assurément je n'ai pas à me plaindre de la part que m'a faite la Providence dans ce monde. Je n'ai pas plus de droit que d'envie de me dire malheureux ; et cependant la plus grande de toutes les conditions de bonheur me manque: la jouissance tranquille du bien présent. Je vis pourtant à côté d'une personne dont le contact aurait dû suffire pour me guérir depuis longtemps de celle grande et l'idicule misère; et, en effet, ce contact m'a été depuis vingt anâ bien salutaire, assez pour raffermir mon esprit dans mon assiette, pas assez poiuproduire l'équilibre habituel et complet. Ma femme, que le monde connaît si peu, a une Diçon passionnée et vé-
' Troiiljlé, (IrsordoiiiK''.
licmenle de sentir et de penser ; elle est très-capable d'éprouver des chagrins violents et de ressentir avec une extrême émotion le mal qui arrive; mais elle sait jouir pleinement du bien qui se présente. Elle ne s'agite point dans le vide ; elle sait laisser couler dans un repos el un calme parfaits des jours tranquilles et des circonstances heureuses. Il s'établit alors au dedans d'elle une sérénité qui me gagne par moments, mais qui bientôt m'échappe, et m'abandonne à celte agitation sans cause et sans effet, qui souvent fait tourner mon âme comme une loue sortie de son engrenage.
, A J. J. AMPERE
Chamarande. 12 mai 1857.
.l'ai reçu, mon cher ami, votre lettre du 29 avril il y a quatre ou cinq jours... Je vois avec plasisir que vous travaillez bien, et je suis très-impatient de savoir ce que vous nous réservez pour Tocqueville. Ma recommandation aujourd'hui sera donc de ne pas trop travailler la iiiiil. On m'assure que vous passez les jours et les soirs en distractions ou en promenades rêveuses, et que vous ne vous couchez cju'à cinq heures du matin après avoir travaillé depuis minuit. Je vous sup|»lie de ne jtas persister dans celte façon c.rccsaire d'agir. Croyez que vous regretterez un jour del'avoiifait, et que tout à coup vous
VOUS trouverez sans transition au l)out de vos forces, el obligé peut-être à un long repos qui vous désolera. Faites vie qui dure, pour l'amour de Dieu et de vos amis. Vous en avez beaucoup indépendamment des intimes. Je cause sans cesse de vous avec des gens qui s'intéressent réellement à votre personne et à vos œuvres. C'est un sujet qu'on entame volontiers avec moi pour me faire parler, de même qu'un causeur liabile commence par interroger son interlocuteur sur lui-même afin de le mettre en train. J'ai surtout remarqué deux hommes dVsprit de vos amis, d'Oudan et Molh, qui m'ont dit sur vous des choses fines et vraies qui m'ont fait plaisir, et dont le résumé est ceci : Que depuis plusieurs années vous aviez singulièrement accru encore votre talent, et comme fond et comme forme, et ne cessiez de l'accroître; ce qui est aussi mon avis
Malgré tout ce que vous me dites et tout ce qui se passe sous nos yeux, je n'ai point la crainte, mon cher ami, que nous finissions, comme votre Empire romain. Les analogies ne sont qu'cà la surface; des différences immenses sont au fond, entre autres celle-ci, qui en vaut bien une autre: Nous dormons, vos Romains étaient morts .
Tocqiieville. 22 février 1857.
J'ai reçu dernièrement, madame, un écrit fort intéressant de M. Beulé', et sur la bande qui le renfermait, j'ai reconnu avec reconnaissance votre écriture. Cette vue m'a rempli de gratitude, et a encore accru le remords que je ressentais depuis longtemps de ne vous avoir pas écrit depuis votre dernière lettre. Mon excuse est dans l'amitié de M. de Circourt, qui n'a cessé de nous tenir au courant de vos nouvelles: je sentais moins le besoin de vous en demander à vous-même. Je vois, d'après ce qu'il me dit, que vous marchez d'un pas trèslent, mais continu, vers la guérison complète. Je ne doute point que la belle saison dans laquelle nous allons entrer ne vous rende entièrement à vous-même et à vos amis. Je suis de ceux-là, et je ne prendrai pas une petite part à la joie que leur causera voire entier rétablissement.
Le discours de M. Beulé, que vous avez bien voulu me transmettre, est assurément une œuvre distinguée. Tous les mérites particuliers à l'auteur, le finement pensé et le bien dit, se retrouvent dans ce petit ouvrage. Malheureusement il dit mieux ce qu'on ne doit point faire que
' Discours prononce par M. Bculé, à ronverture de son cours d'archéologie. M. Beulé a été noniiné depuis membre de IWcadémie des inscriptions et belles-lettres
ce qu'on (loil faire. Je vois que c'est en archileclure comme en poliliqiic. Il a raison d'assurer que le gothique n'a jamais été ]g français; mais je ne suis pas sur que ce ne soit jias un peu le catholique en fait d'église. Je crois du moins qu'il existe réellement un certain rapport entre ces sanctuaires obscurs, ces flèches élancées vers le ciel, cette sorte de maigreur et de grandeur dans les formes, et une religion pleine de mystère, d'ascétisme, et qui semble ne vouloir faire servir la matière qu'à nous élever vers lesprit. On a dit avec raison que nos riches églises modernes, si semblable à des palais, ramènent nos pensées vers les biens de ce monde, et les autres vers le ciel. Je l'ai éprouvé pour ma part cent fois. l'Imitation de Jésus-Christ et le gothique me semblent sortis de la même inspiration. Je n'en conclus pas qu'il faille aujourd'hui reprendre maladroitement un genre d'architeclure qui ne reproduit plus dans l'ordre des choses matérielles le mouvement des esprits. Nous ne sommes plus le siècle des ordres monastiques, mais des chemins de fer et de la bourse. 11 faut que le*; arts soient de leur temps. Mais quel parti peut-on tirer du temps actuel en architecture? Voilà ce que j'aurais surtout voulu que M. Beulé nous dît et ce qu'il ne nous dit pas, à ce qu'il me semble.
A L<VDY TIIEREZA LEWIS. 381
A LADY THEREZA LEWIS
Paris, G mai 1857.
J'ai pu dernièrement, madame, quiller Paris pour quelques jours, et j'ai mis ma retraite à profit pour lire complètement et très-attentivement l'ouvrage que vous m'avez envoyé*, et j'ai grand plaisir à vous rendre compte des impressions que m'a laissées cette lecture. L'histoire du temps dont vous vous occupez principalement a toujours eu pour moi, je vous l'ai dit, je crois, un intérêt })articulier. .l'en ai souvent relu l'histoire; mais je puis vous le dire en toute, vérité, aucune histoire ne m'a donné un sentiment aussi vif du temps dont vous parlez que vos biographies; seules elles m'ont tait vivre au milieu des détails qui forment la physionomie spéciale d'une époque, et m'ont donné la sensation du réel. Je me permettrais peut-être de vous reprocher d'avoir un peu poussé jusqu'à la superstition ce respect du vrai en toutes choses qui se remarque dans les plus petites parties de votre écrit, si un pareil délaut n'était si proche de la qualité la plus rare. J'aime mieux vous louer de cette admirable sincérité d'esprit qui fait que vous vous préoccupez toujours plus de trouver et de montiei' le vrai que de l'orner; vous ressemblez en ceci à l'un de nos célèbres bénédictins des temps passés plutôt qu'à la
' Friends and Conlonporaries of the lord chauceUor Claniidon, illustnilivc oi' portraits in his gallery, etc., etc. 5 vol. iii iS.
382 CURRRSPONDANCE.
femme du monde dont le commerce est si aimable. Mais ce que ne faisaient pas nos bénédictins, vous jugez avec infiniment de sens et de tact, et avec une singulière équité, les faits que vous avez si patiemment réunis et mis en lumière. Jamais je n'ai mieux vu ni même aussi bien vu qu'en vous lisant, les causes qui ont amené la grande guerre civile de 1640, l'esprit de ceux qui y ont pris part, la façon dont elle a pu commencer, continuer, durer si longtemps; cette forme aussi tout anglaise et aristocratique qu'ont prise les passions humaines dans le temps dont vous parlez. C'est surtout en étudiant vos biographies qu'on en arrive à cette conclusion que vous tirez vous-même avec raison, que rien ne saurait être plus dissemblable que votre révolution de 1640 et notre grande révolution de 1789. Rien, en effet, ne se ressemble moins que votre société et celle qui chez nous a renversé la monarchie; delà, outre la dissemblance des caractères cl de l'éducation des deux peuples, des différences si piodigicuses, qu'à mon avis, les deux événements sont absolument incomparables. Au moment où la révolution vous saisit, vous aviez conservé, au milieu du progrès des lumières, une partie de la puissante organisation de classes qui avait caractérisé les sociétés du moyen âge; chez vous, les classes éclairées restèrent jusqu'au bout maîtresses d'elles-mêmes et des événements. Elles se divisèrent, elles luttèrent entre elles; elles ne furent jamais un seul jour obligées d'abdi(juerdans les mains de la multitude: de là, moins d'audace dans les vues, moins de violence dans les actes, celt(! sorte de régularité, de dou-
A LADY THEREZA LEWIS. 385
ceur et même de courtoisie qui se fait souvent voir jusque dans l'emploi de la force brutale et qui se retrouve si admirablement dans vos récits. Si on pouvait comparer, je ne dis pas pour le fond, mais pour la forme et les détails, des faits français aux faits anglais de ce temps, il faudrait plutôt songer à la Fronde. La guerre civile de la Fronde a été aussi misérable par les passions de ceux qui la conduisirent, et aussi ridicule dans son résultat, que la guerre civile de votre révolution a été grande par le caractère des hommes qui y prirent part, et par les résultats sérieux qu'elle a eus ; mais, quant à la façon dont les adversaires se conduisirent entre eux jusque dans la chaleur du combat, les ménagements, les égards, la générosité qu'ils montrèrent les uns vis-à-vis des autres, le spectacle est le même, et votre guerre civile de 1640 ressemble infiniment plus à notre guerre civile de 1648 qu'à nos luttes intestines de 1795.
Une des choses qui m'ont le plus frappé dans votre ouvrage, c'est la façon dont vous vous replacez momentanément dans le cours des pensées et des sentiments d'un autre âge, pour faire comprendre à vos lecteurs ce qui faisait réellement agir et parler ces hommes si différents de nous. Il y a surtout un sentiment qui est vivant dans vos pages, (juoiqu'il soit mort dans le cœur de notre génération : c'est cette sorte d'idolàl rie de la royauté qui ennoblissait alors l'obéissance et rendait faciles les plus grands dévouements, non-seulement au principe du gouvernement, mais à la personne même du prince.
384 CORRESPONDAiNCF.
On peut dire que ce sentimcnl-là s'en va disparaissant entièrement du monde. Dans cerlains pays comme la France, on n'en trouve plus la trace. Il se retrouve dans vos récils,' il y tient la place qu'il a eue réellement alors dans les faits. Je l'y ai retrouvé, pour ma part, avec une certaine douceur de souvenir; car les scènes qu'il anime me reportaient aux temps les plus éloignés de mon enfance. Je me rappelle aujourd'hui comme si j'y étais encore, un certain soir, dans un château qu'habitait alors mon père, et où une fête de famille avait réuni à nous un grand nombre de nos })roches parents. Les domestiques avaient été écartés; toute la famille élait réunie autour du fo.yer. Ma mère, qui avait une voix douce cl péuélranle, se mil à chanter un air fameux dans nos troubles civils et dont les paroles se rapportaient aux malheurs du roi Louis XVI et à sa morl. Quand elle s'arrêta, lout le monde pleurait, non sur tant de misères indiv^iduelles qu'on avait souffertes, pas même sur tant de parents qu'on avait perdus dans la guerre civile et sur l'échafaud, mais sur le sort de cet homme mort plus de quinze ans auparavant, et que la plupart de ceux qui versaient des larmes sur lui n'avaient jamais vu. Mais cet homme avait été le Uoi.
Pardoimez-moi, madame, ce retour personnel vers un passé qui ne reviendra plus ; pardonnez-moi aussi le désordre d'idées qui règne dans cette lettre; j'espère que vous verrez du moins dans ce que je dis la preuve de l'intérêt soutenu avec lequel je vous ai lue. Votre livre, (;n efl'el, m'a intéressé et n)'a fait réiléchir; ce soni
A HE.NRY IIEEVE, ESQ. 585
deux obligations que je vous ai à la fois, et dont je vous remercie très-vivement. Je voudrais être sûr de pouvoii' aller dans un mois vous porter des remerciements en personne, j'en ai toujours l'espoir; mais je ne suis pas cependant encore absolument sûr d'exécuter mon dessein. Veuillez, madame, me rappeler au souvenir de sir G. C. Lewis et à celui de tous vos enfants, et croire à tous mes sentiments de respectueuse amitié.
Ce 20 mai 1857.
Je vous écris, mon cher ami, pour recommander })articulièrement à votre attention, les deux premiers volumes du grand ouvrage de.Duvergier de Hauranne (|ui viennent de paraître \ et qui, sans doute, vous ont été envoyés par leur auteur. J'ai une sincère estime et une véritable amitié pour celui-ci, mais je ne crois pas le moins du monde céder à ces sentiments, en affirmant que ce commencement de notre histoire parlementaire annonce une œuvre capitale et est le premier document Irès-séi'ieux qui ait paru sur l'époque à laquelle il se rapporte. Vous savez que c'est des événements de son temps qu'on est en général le moins
' Histoire du gouvernement parlementaire en France. Los six [iiwiiiiers volumes ont paru (18(35).