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386 CORRESPOiNDANCE.
instruit. On n'en connaît guère que ce qu'on en a vu soi-même, comme le soldat qui peut rendre compte très-exactement de l'incident particulier dont il a été témoin, mais qui est incapable de comprendre et de raconter comment le fait général de la bataille a eu lieu dans son ensemble. Le livre de Duvergier m'a donc déjà beaucoup appris, et j'attends de lui beaucoup d'instruction encore.
Je n'ai pas lu son premier volume qui est une introduction, et se rapj[)orte à la révolution en général. Je l'avais dit d'avance à l'auteur, et il ne peut m'en vouloir, parce qu'en ceci je ne fais que suivre une règle sans exception que je me suis imposée et qui m'a toujours empêcbé de lire ce qu'on a écrit après coup sur la révolution française, voulant me conserver moi-même dans les jugements que je porte sur cet événement.
Mais je viens d'étudier avec grand soin le second volume qui raconte la première. restauration; je le trouve excellent. J'avoue que je crains un peu de ne pas me trouver pleinement d'accord avec lui quand il s'agira des éjMques très-récentes, du règne de Louis-Philii)pe par exemple. Mais, dans cette première partie de l'œuvre, je ne saurais trouver l'auteur en faute. Je crois les faits qu'il raconte très-exacts, autant que j'en puis savoir; les jugements qu'il porte sur les hommes sont calmes et en général très-justes. Sa manière d'apprécier les événements me paraît celle que doit conserver l'histoire; et l'homme qui a été mêlé comme Duvergier aux plus grandes affaires de son temps se retrouve ici sous
l'écrivain. En un mot, j'ai été extrêmement satisfait de cette lecture, et j'espère que vous partagerez mon impression. Je désirerais bien vivement pour l'auteur, pour le livre et pour la France libérale que l'un et l'autre représente, que votre grande revue lui consacrât un article détaillé. L'œuvre va se continuer assez rapidement ; l'an prochain, du moins je crois, un nouveau volume paraîtra. C'est donc toute l'histoire de France de notre temps, racontée par un esprit droit, puissant et parfaitement au courant des faits, que vous auriez successivement à juger. Cela me paraît un bien beau travail et même une action considérable; car la manière dont on juge ce passé peut exercer une grande influence sur l'avenir.
J'ai toujours l'intention d'aller en Angleterre vers la fin du mois prochain. Vous revoir, vous et les vôtres, ne sera pas l'un des moindres plaisirs que je me promets de ce voyage, A bientôt donc, j'aurai soin de vous écrire au moins quinze jours à l'avance. Mille et mille amitiés de cœur.
A Madame liRoxE
l'aris, "tl mai 1857.
Uuoique vous me teniez rigueur depuis bientôt trois mois, chère madame Grote, et ne m'écriviez plus, je
veux cependant vous dire que je ressens une vcrilable joie en pensant que, suivant toutes probabilités, je vais bientôt vous voir. J'imagine que vers le milieu de juin j'arriverai à Londres, et je n'ai pas besoin de vous dire que je me hâterai de vous aller chercher, ainsi que M. Grote. C'est pour moi un plaisir très-grand et trèsrare, comme les grands plaisirs, de causer avec vous. J'espère que vous me permettrez de me le donner quelquefois. Aussi bien, c'est à Londres maintenant qu'il faut aller pour causer. Je viens de passer deux mois à Paris. Je vous assure que j'ai entendu bien peu de conversations dont j'eusse voulu garder la moindre trace dans ma mémoire Non-seulement les sots restent ce qu'ils étaient, mais il semble que les gens d'esprit sassotient (passez-moi le mot)... L'art de causer, c'està-dire cette science charmante qui consistait à toucher et à i-emuer une foule d'idées sans en approfondir ennuyeusement aucune, cette science est perdue. Il faut aller jusqu'à Ehlorij-Hut ^ pour la retrouver. Vous ne larderez donc pas à me voir arriver jusque-là, à moins (chose plus probable en celte saison) qu'on ne vous trouve à Londres. C'est ce que je tenterai de faire d'abord. Je sais que dans une grande ville et pendant le temps du grand monde, on ne peut raisonnablement compter obtenir pour sa part qu'une très-petite portion de l'esprit de ses amis; mais cette petite portion-là même me sera très-précieuse.
' Voir la noie, page 54'2.
Je date celte lettre de Paris pour vous donner mon adresse, au cas peu vraisemblable où vous voudriez me répondre. En fait, je vous l'écris d'un vieux chàleau \ situé à quinze lieues de Paris, où ma femme est venue s'établir depuis deux mois pour êlre à portée de voir sa tante tous les jours. Je viens, chaque semaine, passer trois ou quatre jours avec elle. Le reste du temps s'écoule pour moi dans la grande ville. Le lieu que nous habitons suffit pour rappeler toute l'histoire de l'aristocratie française. Le château est immense et bâti sous Louis XllL Un grand parc l'entourait, dont les arbres avaient été plantés sous Louis XIV par Le Nôtre. C'était le siège d'une grande famille. Le dernier 'de celte longue suite de gentilshommes est mort sans enfants il y a quelques années". Quoiqu'il se soit fait enterrer ici, il a oublié en mourant de léguer sa terre à personne. Des collatéraux l'ont vendue par morceaux. Le château et le parc sont tombés dans les mains d'un marchand de Paris, qui n'a pas détruit le château, parce que celui-ci est de briques et que les débris n'en sont bons à rien. Mais il y loue des appartements. Il a coupé les arbres séculaires et planté des pommes de terre dans les avenues. Des statues de déesses de la fable sont encore debout dans un carré de choux. On heurte du pied des bancs de marbre brisés et renversés. Les eaux vives destinées à faire des cascades font tourner un moulin à scie. Ce n'est plus la splendeur d'une classe supérieure
' Le cliàtcaii de Cliamaraiid''. ' - Le marquis de Talarii.
et oisive. Ce n'est pas encore l'image d'une activité industrielle réglée et productive. C'est le tableau du ravage des révolutions : triste tableau que devraient venir considérer quelquefois les peuples qui ne les connaissent pas.
Je vous écris tout ceci en courant, sans trop savoir , ce que je dis, ni si ce que je vous dis signifie quelque cbose. Mais le but principal de ma lettre est rempli. Elle vous exprime bien le vrai plaisir que j'éprouve en pensant que je vais vous revoir. A bientôt donc, madame; ne m'oubliez pas auprès de M. Grofe.