A LORD RAI»N
l'orlsmoiilh, 19 juillot 18ri7.
Je ne veux pas quitter l'Angleterre, mylord (ce que je ferai demain), sans vous remercier encore de votre bonne réception, et sans vous dire combien le temps que j'ai passé cbez vous m'a été agréable; je suis fàcbé seulement qu'il n'ait pas été plus long. Vous savez que je suis un voyageur très-curieux, et parmi les cboses qui excitent le plus ma curiosité, il n'y en a pas qui m'intéressent davantage que la condition des hommes, et les relations des classes entre elles. Je crois que là se trouve l'explication des plus grands problèmes des sociétés humaines. J'aurais donc eu un plaisir infini à
A ). J. AMPÈRE. -m
étudier commenl vit cette population dont nul voyageur, en général, ne s'occupe : la population qui forme la classe moyenne et inférieure des campagnes; à savoir comment les familles qui composent cette partie de la nation vivent, comment elles reçoivent l'éducation religieuse et morale dont elles ont besoin, comment enfin se gouvernent les affaires qui les intéressent. Si lady Mary m'avait permis d'aller avec elle visiter les maisons de vos ouvriers, je crois qu'elle eût trouvé en moi un compagnon capable de la comprendre, et disposé à recueillir précieusement tous les renseignements qu'elle eût été assez bonne pour lui donner. Le temps m'a manqué pour faire cette chose qui m'eût été si utile et si agréable; et qui peut dire quand l'occasion qui m'était ainsi offerte se représentera? Votre amitié m'a invité à revenir; mais ma vie est arrangée maintenant de manière à ne pas laisser beaucoup de place aux voyages. Je rapporterai du moins un souvenir précieux de celui que je viens de faire, et la meilleure partie de ce souvenir s'attachera à Coleshill ^
Tocqueville, 20 juillel 1857.
J'arrive d'Angleterre, cher ami, et je trouve la lettre que vous m'avez écrite le 20 juin de Corne. Je me hâte
* Château de Imil Radiior, dans le Berksliiro.
de vous répondre. Je ne serais pas élonné que vous lussiez encore sur les rives du lac de Cùme. Quel délicieux cabinet de travail pour un liomnie (jui lil tt écrit toute la journée en plein air! Je crain'^ qu'après avoir vécu dans cette poésie de la nature, vous n'ayez bien peu de goût pour notre prose, d'autant que nous devons nous attendre à un automne pluvieux. On vient d'avoir, en ce pays, le plus beau printemps et le plus admirable été dont on se souvienne de mémoire d'homme : un ciel sans nuage, vingt à vingt-cinq degrés centigrades tous les jours. Il me semble que nous devons payer ce bonheur extraordinaire par des torrents de pluie dont malheureusement vous aurez votre jiart. Ma femme s'en désole à l'avance. Moi, je prétends que vous ne vous déplairez pas à Tocqueville, même par la pluie, parce qu'on ne se déplaît jamais complètement dans un lieu où l'on trouve de vrais amis, où l'on est reçu à bras ouverts, et où l'on aperçoit toujours de vifs regrets chez les hôtes qu'on quitte.
Je viens, ainsi que je vous le disais plus haut, de faire un voyage de cinq semaines en Angleterre. J'y ai vécu dans un tel tourbillon, qu'il m'a été impossible d'y écrire à aucun de mes meilleurs amis. Quant à vous, d'ailleurs, qui êtes à la tête de la liste, j'ignorais dans quelle partie de l'Europe il eût été convenable de vous adresser une lettre. J'aurais eu cependant beaucoup à vous dire. Le principal but de mon voyage était une recherche à faire dans le British Muséum. Il se trouve là envii'on douze mille brochures jtubliées en France
A .M^ DE CORCELLE. 595
sur la révolution française et à l'époque même. C'est une colleelion plus grande qu'aucune de celles que nous possédons, mais qui m'a été néanmoins presque inutile, par l'absence de catalogue. J'ai un peu mieux fait aux Archives du royaume qu'on m'a ouvertes (par exception), et dans lesquelles j'ai pu lire la correspondance assez intéressante des agents diplomatiques anglais en France avec leur gouvernement durant la première année de la révolution. Si le voyage n'a pas réalisé pour l'utilité les espérances que j'avais formées, il a infiniment dépassé pour l'agrément tout ce que j'aurais pu d'avance me figurer. On m'a fait une réception tellement bienveillante, que j'en ai été un peu confus ; car vous me connaissez assez pour savoir que je ne me fais point d'illusions sur moi-même, et sais assez apprécier ce que je vaux réellement.
Nous voici ici jusqu'au mois de février. Ainsi, choisissez votre moment, et, quel qu'il soit, croyez à notre joie extrême de vous voir arriver.
Tocjneville, '29 jiiillel 1857.
J'aurais tellement à dire sur l'Angleterre, que je revoyais après vingt ans et avec une plus grande expérience (\c> bommes, qu'il me faudrait plusieurs lettres j)our
59i COKRESPONDANCK.
VOUS rendre compte des impressions que j'ai reçues el des idées qui me sont passées })ar l'esprit devant le spectacle que j'avais sous les yeux.
C'est le plus grand spectacle qu'il y ait dans le monde, quoique tout n'y soit pas grand. Il s'y rencontre surtout des choses entièrement inconnues dans le reste de l'Europe et dont la vue m'a soulagé.
Je ne doute pas qu'il n'existe dans les classes inférieures un certain nombre de sentiments hostiles aux autres classes; mais on ne les aperçoit pas, et ce qu'on voit de toutes parts, c'est l'union et l'entente qui existent entre tous les hommes qui font partie des classes éclairées, depuis le commencement de la bourgeoisie jusqu'au plus haut de l'aristocratie, pour défendre la société et la conduire librement en commun. Je n'ai pas envié à l'Angleterre sa richesse et son pouvoir, mais je lui ai envié cela ; et j'ai respiré en me trouvant, pour la première fois dqDuis tant d'années, hors de ces haines et de ces jalousies de classes qui, après avoir été la source de toutes nos misères, ont détruit noire liberté.
L'Angleterre m'a donné une seconde joie dont je suis privé depuis bien longtemps : elle m'a fait voir un accord parfait entre le monde religieux et le monde politique, les vertus privées et les vertus publiques, le chiistianisme el la liberté. J'y ai entendu les chrétiens de toutes les déudminations préconiser les institutions libres nonseulement comme nécessaires au bien, mais à la moralité des sociétés, et je n'ai pas eu une seule fois sous les yeux cette sorte de monstruosité morale qui se voit aujourd'hui
sur presque tout le continent, où ce sont les hommes religieux qui préconisent le despotisme, laissant à ceux qui ne le sont pas l'honneur de parler en faveur de la liberté.
AU MEME
Tocquevillc, T) août 1857.
Vous m'avez fait, mon cher ami, dans votre dernière lettre, une querelle que je ne méritais pas. J'avais comparé l'Angleterre au continent, et non point le catholicisme au protestantisme. Relisez ma lettre ; vous verrez que je parle des chrétiens de toutes les dénominations. Cela comprend tout le monde, les catholiques aussi bien que les autres, El la vérité est que je n'ai jamais rencontré un catholique anglais qui ne fût pas aussi partisan qu'un protestant des institutions libres de son pays, et qui fil deux parts de la morale ; une qui renferme les vertus publiques, dont il est peu nécessaire de s'occuper, et l'autre où se trouvent les vertus privées, la seule dont l'observance soit essentielle. Je répète que je n'ai jamais rencontré un catholique anglais, prêtre ou laïque, qui parût de cet avis. Je n'entendais donc point faire de comparaison ici entre les religions, mais seulement entre les pays, et je me bornais à dire que me trouvant dans un pays où la religion et le libéralisme sont d'accord, j'a-
vais respiré. En cela j'ai dit vrai, car, depuis ma jeunesse, la vue d'un spectacle différent pèse sur mon ame. J'exprimais ce senlinient, il y plus de vingl ans, dans l'avanl-propos de la Démocratie. Je l'éprouve aujourd'hui aussi vivement que si j'étais encore jeune, et je ne sais s'il y a une seule pensée qui ail été plus constamment présente à mon esprit.
Voilà un triste sentiment qui se répand beaucoup parmi nous; il me paraît sym})tomatique. Il consiste dans cette doimée : « Nous avons perdu nos libertés « publiques ; mais il nous reste la liberté illimitée de a philosopher contre la religion catholique. Cette lice berté-là nous suffit et doit nous faire prendre notre « parti de la perte de toutes les autres, d'autant qu'elle a est le développement même de l'homme dans sa sphère c< la plus élevée. »
Que pensent les membres de notre clergé, qui aiment tant l'indifférence et la neutralité politique, de-cet emploi qu'on en fait ? Ils finiront, je le prédis sans crainte, par ajiercevoir que de nos jours on ne d(îsoccupe pas l'esprit humain impunément de la politique, et que lorsqu'il cesse d'agir dans les affaires, il tend h se jeter éperdumenl dans les théoiies les plus dangereuses. L'école allemande, dans des circonstances analogues, a fini par saper si bien les bases de la société, sans avoir l'air de s'en occuper, et en professant même le plus profond dédain pour la politique, que, la révolution (Kï févri<'r survenant, tous les gouvernements d'Alleningn(; n'étant plus appuyés sur des idées et des mœurs
A LORD HATHERTON. 597
résisfanles, sont tombés d'un seul coup et en un moment.
Mille et mille amitiés autour de vous et pour vous
A LORD HATHERTON
ToLi[ucville, 7 août 1857.
J'ai cherciié à vous voir, mylord, le Jour même de mon départ de Londres, et ai eu le regret de ne point vous rencontrer. Heureusement lady Halher ton y était, et j'ai })u la remercier de vive \oh de toute l'amitié qu'elle m'a témoignée, ainsi que vous, durant le séjour si utile et si agréable que j'ai fait à Londres. Je vous assure que je rapporte de votre pays beaucoup de souvenirs qui ne s'effaceront point. Nul ne me plaît davantage que celui qui se rattache à notre petit voyage de Teddesley\ Il y a eu dans toutes vos fâchons d'agir en cette circonstance quelque chose de si simplement amical, que cela m'adonne l'illusion que nous nous connaissions depuis vingt ans. J'ai fait part à madame de Tocqueville de l'invitation pressante que vous nous faisiez l'un et l'autre pour vous rendre visite soit cette année, soit l'an prochain. Vous pouvez croire facilement que nous sommes bien tentés d'accepter. Mais je doute fort que nous puissions céder à la tentation, quelcfue grande qu'elle soit.
' Cliàleau et |iiopriété de lord llatlierlou, a quelques milles de Sliifl'ord.
Nous nous occupons en ce momcnl d'arranger Texlcl'ieur de notre demeure; et vous savez mieux que personne, mylord, combien une pareille occupation est attachante et la peine qu'on éprouve à la quitter. Nous serons donc obliges, je pense, de remettre à un })cu plus tard la visite que nous désirons faire à lady Hatherton et à vous. Cela ne nous })rivera pas du plaisir de vous voir d'ici là, j'espère. Ma femme me charge de répéter à lady Halherlon que ce serait pour nous une grande joie de la recevoir sous notre toit. Elle y trouverait la vieille rusticité des anciennes mœurs françaises. Mais elle apercevrait chez ses hôtes un contentement si vrai de la recevoir, que peut être prendrait-elle son parti sur le peu d'agrément du séjour. Quant à vous, mylord, j'espère que l'habitude que vous avez de vivre dans de grands domaines ne vous empêcherait pas de vous intéressai' à une très-petite terre, et que vous voudriez bien me donner, tout en nous promenant, de bons avis, soit pour l'arrangement de mon jardin, soit pour la culture des terres. Laissez-moi me flatter que l'été prochain vous réaliserez cette espérance. Je voudrais pouvoir y compter absolument. Un yacht vous amènei'ait chez nous en huit ou dix heures. C'est une promenade plus qu'un voyage.
Veuillez, mylord, etc., etc.
,V .MADAME IIULLO.NU. ^ 399
A MADAME IIÛLLOND
Tocqiieville, 9 aoùL 1857.
Mon prompt départ de Londres et le tourbillon au milieu duquel j'ai vécu durant mon séjour dans cette ville m'ont empêché, madame, à mon très-grand regret, d'aller prendre congé de vous comme j'en avais l'intention très-arrêtée. Veuillez me pardonner, je vous prie. J'ai emporté, du reste, de vous un souvenir qui ne s'effacera point. Vous avez bien voulu me donner un exemplaire de votre livre^, que je connaissais déjà en partie. Je l'ai rapporté ici. Nous venons de le lire entièrement, madame de Tocqueville et moi, et je ne saurais vous dire combien cette lecture nous a satisfaits l'un et l'autre. Quant à moi, en voyant l'ensemble, j'ai senti se fortifier encore l'impression que j'avais déjà reçue en lisant les cent premières pages. Je ne trouve rien de plus attachant que votre récit. J'ai admiré surtout la simplicité véritable qu'on y remarque, qualité si rare et si particulièrement applicable au sujet que vous traitez. Le peintre cherche partout à se faire oublier pour ne songer qu'à faire ressortir le tableau. Rien d'ambitieux, rien d'affecté, une grande sobriété de jugements et des jugements toujours modérés et justes. Enfin, madame,
• Channiny, sa vie et ses œuvres. 1 vol. in-8, 18o7. Une seconde. (■■(Iltiun de cet ouvrage se prépare en ce moment avec une préface de M; deRémusat(1860).
VOUS nous avez couslammcnl allndics et inlércssés, cl donné un de ces [)laisirs intellectuels qui laissent après eux une impression morale salutaire. Je crois que vous visiez à ce double but et, si j'en juge par nous, vous l'avez entièrement atteint.
Ce que vous dites de l'espèce de réserve de M. Channing, à la première vue, m'explique l'impression que j'ai reçue de lui lorsque je le fus voir en 1831, à Boston. Je le trouvai froid, et celte chaleur qui m'avait pénétré en lisant quelques-uns de ses écrits, se diminua beaucoup au contact de l'auteur. Je fus un peu, je l'avoue, rebuté par ce premier abord ; je ne retournai plus chez lui, et aujourd'hui je déplore d'avoir perdu une si bonne occasion d'entrer en contact personnel avec lui. J'ai, au contraire, connu très-particulièrement la famille Tuckerman, dont vous parlez si bien. M. Tuckerman s'intéressait vivement à la question des prisons qui m'occupait beaucoup alors. Cela nous rapprochait; ce qu'il y avait de louchant et d'attirant dans cet homme admirable me retint. Nous nous vîmes souvent. Ce que je trouvais particulièrement aimable en lui, était moins le bien immense qu'il faisait et la peine qu'il se donnait pour le faire, que le plaisir qu'il éprouvait dans cette sainte occupation et l'espèce de joie naïve avec laquelle il peignait le bonheur qu'elle lui procurait. Je me rappelle lui avoir entendu dire : Si Dieu voulait me laisser près de la rue X (c'était le quartier le plus })auvrc de Boston) et me permettre; de continuer d'y passer une partie de mes journées, je ne lui demanderais pas d'au-
A MADAME llULLO.ND. 401
ti'cs grâces cl je me trouverais parfiiitemeiil heureux dans ce monde.
Parmi tous les Irails admirables que vous faites ressortir dans la physionomie intellectuelle et morale de M. Chnnning, il en est un que vous mettez bien en relief et qui m'a particulièrement frappé. Quoique Channing- se plaçât volontiers à cette hauteur d'où l'on peut' embrasser d'un œil tranquille l'espèce humaine tout entière et sa destinée, il ne mettait la véritable grandeur de l'homme que dans l'individu. C'était l'individu qu'il voulait avant tout faire grand, indépendant, noble et libre. Avec quelques idées qui peut-être auraient pu le conduire à s'exagérer le rôle de la société, nul n'a plus soutenu, honoré que lui l'individualité humaine, et c'est le côté par lequel son exemple et ses leçons peuvent être particulièrement utiles aux hommes de nos jours, toujours tentés de croire que la grandeur de l'homme est dans la mécanique sociale et non dans l'homme lui-même.
La fin de mon papier m'annonce, madame, que j'ai déjà été beaucoup trop long et qu'il faut finir. Veuillez m-e rappeler, je vous prie, au souvenir de M. HoUond, agréer mes remerciements pour le plaisir que vous nous avez donné et recevoir l'hommage de mon respect.