‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 55 sur 67 · CORRESl'O.NDAiXCE · texte numérisé non relu

CORRESl'O.NDAiXCE

A .). .1. AMl'EHE

Tocqueville. 'J aoùl 1807.

Je vous écris, cher ami, quoique je n'aie rien de particulier à vous dire, uniquement pour vous donner de nos nouvelles et vous forcer de me donner des vôtres. A vrai dire pourtant, je ne suis pas inquiet devons. Vous me semblcz plongé dans les délices de Capoue, exeeplé toutefois que vous ne vous y laissez point amollir. Habiter une jolie villa de la haute Italie, s'y trouver avec des amis, et y travailler en ayant devant soi le lac de Côme et les Alpes, assurément on ne saurait mettre plus de sensualité à faire des choses sérieuses. Nous concevons très-bien que vous n'ayez pu vous arracher de cette retraite, avant le temps, pour venir dans les contrées hyperboréennes que nous habitons, et nous vous pardonnons à deux conditions : la première, de nous arriver avant la fin de septembre, afin de ne pas vous trouver transporté tout à toup de votre printemps dans notre hiver; et la seconde, de ne point nous échapper trop vite. Je travaille de mon mieux pour faire trouver ici en môme temps que vous les Loménie. Nous leur avons témoigné de toutes les façons le désir de les avoir, qui est très-sincère, et j'espère que nous les déterminerons à nous faire le plaisir de venir.

Je ne travaille pas encore sérieusement; mais si je ne me trompe, j'entre dans une situation d'esjjrit qui

A J. .!. AMl'ÈRE. 405

m'amènera sous peu à liavailkr de celle manière, et j'espère, avec quelque fruit. C'est une sorte d'inquiétude cl de malaise que me fait éprouver ma stérilité, et une ardeur vague encore, mais très-vive, pour recommencer à produire.

. . . J'ai grande impatience de remettre Vatelier en train. Yous êtes, quant à vous, un bon ouvrier de tous les jours. Plût à Dieu que je vous ressemblasse! Rien au contraire n'est plus capricieux et plus regimbant que mon esprit; j2t malheureusement je ne puis lui dire ce que Turenne disait à son corps^: « Tu trembles, carcasse, et cependant je vais te conduire dans des endroits qui te plairont encore bien moins. » J'ai grande impatience de revoir César embelli encore; grande impatience de savoir quel est l'ouvrage dont vous me parlez sans me dire en quoi il consiste ; grande impatience surtout de vous embrasser et de causer avec vous de toutes choses.

Les affaires de l'Inde préoccupent ici tous les esprits. Il doit en être en ce moment de même sur toute la terre; car il n'y a pas aujourd'hui un homme sous le soleil qui puisse être indifférent à un spectacle qui intéresse à ce j)oint les destinées générales de l'espèce humaine. Je pense que l'Auglelerre triomphera et reprendra les rênes de son enq)ire. Mais en attendant elle se trouve dans l'état de ces gros homards au moment où ils sont en train de perdre leur écaille. Dans lonl autic nioiiieul, iK n"(>iil rien à craindre de personne; mais alors le plus pclil poisson peut leur faire une blessure dangereuse. Il s'agit

iion-seulemcnl pour FÂnglelerrc de rccoiujuérir l'Inde, mais de lui donner une nouvelle forme de gouvernement : travail pendant lequel il faut (pfelle reste en paix avec toute la terre. Aussi je prévois que la première conséquence de lout ceci sera un rcdoidilcment d'intimité entre le cabinet anglais et le nôtre. Notre gouvernement va redevenir grand aux yeux des Anglais dans k proportion exacte où il leur devient nécessaire.

.vu ME.yE

Tocqiicville, '25 ;ioùi 18."J7

Quoitjue je n'aie point reçu de nouvelles de vous depuis longtemps, mon cher ami, je suppose que vous êtes toujours au bord de votre lac, et je vous écris pour vous faire part d'un fait que je viens seulement de connaître et que vous me nqirocheriez peut-être de vous avoir laissé ignorer. Corcelle me mande qu'il nous arrivera vers le 8 ou 10 se})tembre, avec femme et enfants, pour passer une quinzaine de jours avec nous. Je vois avec plaisir que la venue de ces aimables amis coïncide avec celle des Loménie, et si la vôtre venait s'y joindre, du moins pour une partie du temps, la joie et l'agrément de ntôte et des liàlcs: (puisque le français donne la permission ridicule d'a})peler du même nom ceux qui reçoi-

vent L't ceux qui sont reçus) seraient complets. Ceci dit pour vous avertir, et nullement pour vous presser. Je sais que quand on a pris de longue main des arrangemeiils dans un voyage, arrêté un plan et contracté des engagements, il est difficile d'improviser du nouveau; aussi je vous amnistie d'avance, si vous ne pouvez pas venir. Mais vous ne trouverez pas mauvais que je sois enchanté si vous venez. C'est du reste, vous le savez, un sentiment qui nous est habituel à quelque moment que vous veniez.

Nous avons depuis trois mois une persistance de temps magnifique dont je ne jouis qu'à moitié, par la crainte que l'automne ne tourne en déluge. Heureusement que le temps, malgré sa réputation d'inconstance, ne va pas aussi inévitablement d'un excès à l'autre que ne le font les hommes, et qu'il arrive souvent qu'une saison trop sèche n'est point suivie d'une saison trop humide.

Nous avons lu avec un grand plaisir votre dernier article sur l'histoire romaine ; car nous recevons régulièrement la Revue des Deux Mondes, h laquelle nous sommes abonnés. Il est admirable que vous puissiez traiter aussi longtemps le même sujet dans la uiènie forme (qui est obligatoire, puisque c'est l'histoire vue à travers les ruines), sans vous fatiguer et fatiguer le lecteur, mais, au contraire, en gardant votre verve et en continuant d'amuser et d'intéresser, de plaire et d'instruire. C'est un vrai tour de force littéraire dont il n'y a qu'un esprit aussi souplcet aussi nerveux que le vôtre qui pAl se tirer. Il me tarde bien de connaître

iOfi CORRESPONDANCE,

co (|iio vous avoz à nous moiUivr cl (jiic vous lions anuoncoz, sans indiquer de qu(ti il s'a<>il. Nous nous cassons quelquefois la tèle, ma femme e( moi, jKtnr savoir quel sujet nouveau vous avez pu priMidiv, sans le déeouvrir.

Tdcqiicvilli', 11 .-eplrinbii' 1SÔ7.

Voire amitié paraît se préoccuper de ce que sera la conclusion de r(''lude si prolongée que je fais de la révolution, .le vois que vous craignez que je n'aboutisse <à une sorte de découragement et au désespoir de l'avenir.

J'ai, en effet, fort souvent à lutter avec moi-même pour éviter de tomber de ce côté, car j'avoue que mes lumières actuelles ne s'étendent point jusqu'à me laire voir comment, avec notre passé et ce qu'il a créé, nous pourrons nous y prendre })our établir jamais des institutions solides qui soient capables de satisfaire des gens comme vous et moi. Je confesse que celle im[)0ssibilité où je me sens de trouver quant à présent un remède qui me paraisse de nature à guérir un si grand mal, que cette impossibilité, dis-je, me jette quebiuefois dans une sorte d'humeur noire,^de spleen politique dont les produits ne peuvent être que tristes el inefficaces. Mais je

VOUS assure que, d'une pari, j'ai la volonté Irès-arrêtée (le combatlre de tout mon [louvoir celle disposition mélancolique, et que, de l'autre, je suis réellement persuadé qu'au delà de cet horizon où s'arrêtent nos regards se trouve quelque chose dinfiniment meilleur que ce que nous voyons. J'ai la conviction que notre société est fatiguée, épuisée, si vous voulez, mais non pas caduque : elle est malade, mais elle a une constitution vigoureuse. Je crois sincèrement que toutes les comparaisons qu'on fait entre nous et le monde romain sont fausses. Le christianisme, les lumières modernes, l'énergie latente qui se réveille à chaque instant, l'ahsence de l'esclavage, les liens de patrie, tout est différent. Nous ne ressemhlons pas plus aux Romains d'Auguste, malgré l'image d'Auguste qu'on évoque sans cesse devant nous, que nous ne ressemblions, il y a vingt-cinq ans, aux Anglais de 1688, malgré la similitude apparente des révolutions et l'ombre de Guillaume 111, qui semblait revivre dans Louis-Philippe. 11 n'y a rien de plus trompeur que les analogies de l'histoire. Non, il y a autre chose dans notre avenir que la Rome des Césars, et parce que je ne vois pas le jour nouveau qui doit s'élever, je ne crois pas aux tiuièbres.

Remarquez d'ailleurs que ce que je blâme,

ce n'est pas qu'on ait détruit l'ancien régime, c'est la manière qu'on a mise en œuvre pour le démolir. Je ne suis pas l'adversaire des sociétés démocratiques; ces sociétés sont grandes aussi, et n'ont rien que de conforme aux vues de Dieu quand la liberté n'en est pas absente.

Ce qui m'altrisle, ce n'est pas que notre société soil démocratique, c'est que l'héritage des vices de nos pères et nos propres vices soient de telle nature, qu'il me paraisse, chez nous, si difficile d'introduire et do faire vivre la liherté régulière. Or, je le confesse, je ne connais rien de plus misérable qu'une société démocra' tique sans la liberté.

Voilà l'état vrai de mon esprit sur toutes ces matières. Je ne pense pas que, se reflétant sur mon œuvre, il soit de nature à la rendre dangereuse. Soyez convaincu qu'il n'y a pas une ressource de mon intelligence qui ne doive être employée à relever les Ames plutôt qu'à les abattre davantage ; mais il faut rester soi. Il n'y a que les passions et les senliments tirés du plus profond de l'esprit et de la conscience qui, après tout, aient celle vigueur naturelle et cette chaleur interne qui remue ou échauffe le lecteur. Je crois qu'il faut se garder, surtout dans le premiei- je(, de s'énerver et de s'éteindre. Je suis bien loin d'approcher de la fin de mon travail, et assurément, avant d'en faire part au public, j'en ferai juges mes amis. Quel scra-t-il ? En vérité, je l'ignore.

Toc(|ucvilli\ 24 soiiloniliic 1857.

Comme vous l'avez pensé, madame, la mort de madame Swetchine m'a causé une vive douleur. J'étais loin

de ni'altendre à ce qu'elle eûl lieu si soudainement. Les dernières nouvelles que j'avais reçues par M, de Circouri ne faisaient point présager que la catastrophe fû( si proche. D'espérances, à'vrai dire, je n'en avais plus, depuis plusieurs conversations que j'avais eues avec M. Rayer. Mais sans croire à une guérison impossible, je me flattais qu'il me serait encore permis de revoir une personne pour laquelle j'avais tout à la fois (union plus rare qu'on ne pense) l'affection la plus sincère et le plus profond respect. Je ne sais si j'ai jamais rencontré dans ma vie de vertu ])lus vraie, et par conséquent plus grande; mais assurément je n'en ai jamais rencontre de plus aimable : une heureuse réunion des qualités les plus hautes et les plus touchantes, mêlées et confondues dans une harmonie si parfaite, que l'admiration n'empêchait jamais ni la liberté des rapports ni l'agrément de la société. Quand reneontrerai-je un intérêt si sincère pris aux autres, une sensibilité si flicile à émouvoir, une bonté si efficace, tant de vivacité dans la manière de comprendre et surtout de sentir, jointe à ce goût passionné du vrai en toutes choses, (|ui est si différent et si supérieur encore à la simple véracité? Hélas ! Dieu ne produit que bien rarement des œuvres si charmantes, et n'accorde guère aux choses excellentes tant d'attraits !

Ce que vous me dites de madame de Rauzan me fait une véritable peine. Je conçois qji'elle soit accablée! Un fils unique enlevé d'une manière prématurée et si soudaine! 8i vous avez l'occasion d'écrire au Thil, veuillez.

/tlO CORRESPONDANCE.

mailamo, parler do moi oi de In vive synipalhie que

j'éprouve pour les douleurs qu'on v ressent.

A LAOY TIIEREZA LE^VIS

Tocijueville, 18 ocIoIu-p 1S,")7.

Il faut que je vous remercie sur-le-champ, madame, pour la lellre si intéressante que vous venez de rn'écrire. L'Inde est un sujet de préoccupation presque aussi grand à Tocqueville qu'à Londres. Ma femme surlout en parle souvent et y pense sans cesse. Il y a tel couriier dont la lecture l'a empêchée de dormir plusieurs nuits. Elle n'a cependant, Dieu merci! en ce moment aucun parent ou ami i)articulier au Bengale. Mais elle est restée profondément Anglaise par le cœur, les habitudes et les idées, malgré que la loi prétende qu'elle est devenue Française en épousant un Français. Quanta moi, il n'y a rien dans le monde aujourd'hui qui m'intéresse davantage que la destinée de votre grande nation. Vous pouvez donc comprendre avec quelle curiosité nous avons lu tout ce que vous nous dites au sujet des affaires actuelles en Orient. J'y ai bien reconnu 1^ netteté habituelle et la perspicacité rare de votre esprit. Comme vous, je pense qu'il y a quelque chose de plus accidentel qu'on -ne l'a suj)posé d'abord dans l'insui'reclion; et comme vous encore, que l'accident n'a fait (pie mettre

A LADV THEREZA LEWIS. 411

en relief l'action des causes générales et précipiter Taction de ces causes. Peut-être me permettrai-je de donner nn peu moins d'importance que vous à l'accident et un peu plus aux causes générales que vous décrivez si bien vous-même. A toutes celles que vous indiquez, je joindrais celle-ci :

Le peuple anglais, qui est le seul peuple civilisé qui continue à se gouverner lui-même en aristocratie, est conduit par un singulier jeu de la fortune à abattre ou à abaisser l'aristocratie partout où il domine. C'est le travail nécessaire auquel est condamné tout maître étran- <Tor ou indigène. Vous vous êtes livrés à ce travail depuis cent ans dans l'Inde avec prudence, mais avec persévérance. Vous avez ménagé les princes indigènes et les hautes classes indigènes autant que cela était compatible avec votre domination. Mais chaque jour vous avez resserré, afAiibli ou détruit quelques-unes de ces puissances étrangères sinon ennemies qui se trouvaient dans vos domaines sans être sous votre main. Je crois que le moment est arrivé où chacun de ces princes et de ces classes s'aperçoit clairement (la lumière que vous avez répandue vous-même y aidant) qu'ils sont tous destinés à passer sous le niveau. Il ne s'agit que d'une affaire de temps. Aujourd'hui le tour de celui-ci, demain le tour de celui-là. Ils ont déjà assez d'expérience et d'intelligence pour voir cela, et conservent encore assez de force pour espérer pouvoir résister à cette destinée qu'on leui- prépare. C'est le moment le plus critique d'une domination comme la vôtre. Et ce dont il faut sY'ion-

lier et se réjouir, c'est que ce sentiment commun n'ail pu trouver un homme qui le mît en nclion mieux que les misérables qui se sont soulevés jusqu'à présent contre vous. Je crois que si cela avait eu lieu, vous auriez vu presque tous les petits princes qui peuplent encore l'Inde septentrionale et toutes les races dominantes qui l'habitent marcher à la fois contre vous, au lieu de demeurer en si grand nombre à l'état de spectateurs.

Où je me permettrai de n'être plus de votre avis, c'est quand vous dites que la perte de l'Inde n'affaiblirait pas l'Angleterre, et que ce n'est que par une vanité héroïque que le peuple anglais tient à conserver le gouvernement de ce pays. J'ai souvent vu cette opinion professée par des Anglais très-éclairés et n'ai jamais pu la partager.

Il est bien vrai que matériellement parlant le gouvernement de l'Inde coûte plus qu'il ne rapporte, qu'il exige des efforts lointains qui peuvent, dans certains moments, paralyser l'action de l'Angleterre dans les faits qui la touchent le })lus près... J'admets tout cela. Peut-être eût-il mieux valu pendre Clive que d'en faire un lord. Mais je n'en pense pas moins qu'aujourd'hui la perte de l'Inde serait une grande diminution dans la condition de l'Angleterre parmi les nations du momie... J'aurais beaucoup de raisons à donner de mon opinion, mais je m'en tiens à celle-ci :

Il n'y a jamais eu rien de si extraordinaire sous le soleil que la conquête el surtout le gouvernement de l'Inde par les Anglais; rien qui, de tous les points de la terre.

A LADY THEKEZA LKWIS. 415

attire davantnge les regards des hommes vers cette petite île dont les Grecs ne savaient pas même le nom. Croyezvous, madame, qu'un peuple puisse, après avoir rempli cette place immense dans l'imagination de l'espèce humaine, s'en retirer impunément? Pour moi, je ne le crois pas. Je pense que les Anglais obéissent à un instinct non-seulement héroïque, mais juste, à un sentiment de conservation vrai, en voulant garder l'Inde à tout prix, puisqu'ils la possèdent. J'ajoute que je suis parfaitement certain qu'ils la conserveront, quoique peut-être dans des conditions moins favorables.

Je suis sûr d'être d'accord avec vous en désirant de tout mon cœur que leur victoire se ressente le moins possible des passions vengeresses si naturellement allu- -mées dans leur cœur. Le monde civilisé est maintenant avec eux. 11 les plaint, il les admire. Rien ne serait plus facile, en dépassant la juste liuiite de la répression, que de retourner contre eux cette opinion sympathique de l'Europe. J'aperçois déjà des symptômes de ce changement. Vous avez assurément eu affaire à des sauvages dont la barbarie a dépassé toutes les limites connues, et vous avez vu dans l'Inde des horreurs devant lesquelles l'imagination même recule. Mais vous n'avez le droit d'être les maîtres de ces sauvages impitoyables que parce vous valez mieux qu'eux. 11 s'agit de les punii", mais de ne point les imiter; et ce serait les imiter que de massacrer, par exemple, la population de Delhi, comme bien des gens le proposent, quoique dans une forte partie au moins elle ait été elle-même opprimée et

àU LOIlilESl'UMJANLE.

pillée par vos L'iuicmis. Pardonnez-moi la chaleur (pie je mets sur ce point. J'aime trop passionnémenl la yloiic de l'Angleterre, qui est à mes yeux celle même de la liberté, pour ne pas désirer avec ardeui' voir les Anglais aussi grands dans la victoire qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans la lutte; et il me semble que tous ceux qui tiennent le pouvoir ou agissent sur les esprits en Angleterre doivent travailler en commun à ce qu'il en soit ainsi ^..

Je n'ai trouvé qu'un défaut à votre lettre, uTadanic, mais ce n'est pas un petit défaut. Vous me parlez de la manière la plus intéressante des affaires publiques; mais de vous et des vôtres, pas up mot. Croyez- vous donc qu'il n'y a que la politique qui m'intéresse en Angleterre?

J'aurais voulu savoir pourquoi vous étiez à Londres, et si vous y étiez pour longtemps; ce que devenaient sir Georges et vos enfmts, qui tous m'ont si bien traité en vieil ami; enfin j'aurais été bien aise d'avoir des nouvelles de lord Clarendon% dont je garde un si vif souvenir. Sur tous c(>s points importants vous restez muelle, ce dont je me plains.

Je devrais finir cette letlre interminable. 11 faul [)0urlant que j'ajoule que votre reine a char né les babilanis

' Il iiu l'aiil [las onlilicr (]ir;iii iiuiiiioiil où Tocciuovillo écrivail irUc leUro il l;uly Tlieicza, le mari do collo-ci, sir G. C. Lewis, (iiisail (larlic (lu iiiiiiislèrc anglais ilaiis le sein iIu(|ul'I so doiibéraioiil loiilos les nicsuRs relalivcs à riiisuncrliim di; riiido.

* Frère de ladv Tlicreza.

de Cherbourg durant la petite visite qu'elle est venue faire sur nos côtes. Cela vous fera sans doute plaisir. Il n'y a point là de compliment ni de formule banale. L'air gracieux dont elle a accueilli tout le monde, sa simplicité, ce voyage en mère de famille, tout cela a gagné si bien le cœur de nos bons Normands, que dans son émotion le journaliste de l'endroit, interprète du sentiment populaire, mais assez maladroit courtisan, a imprimé dans sa gazette que l'empereur lui-même n'a jamais été mieux reçu par la population .

A M. FHESLO>i

Tocqiieville, h novciiiljre 1857.

Je vous remercie infiniment de vos deux lettres, mon cher ami, La dernière, comme vous pouvez croire, m'a causé une impression pénible. Je ne sais si un rôle quelconque était désormais à la portée de Cavaignac. Mais l'homme avait une grandeur attachante. Il est (riste de le voirdis})araîlre ainsi subitement. C'est la seule grande figure qui se fût montrée sur le fond terne de la révolution de 1848; elle gardera ses hauteurs dans l'histoire. Du resle chaque année, chaque mois presque, voit s'é- Icindre à l'écart quelques existences qui ont eu un éclat légilinie. Ilien ne les remplace. Une médiocrité universelle semble peu à peu se répandre sur toutes cho.ses.

416 COKHESl'ONDA.NCE.

Tout ce (jiii a un nom ou a uicMilé d'en avoir un .s'en va; et où est l'homme nouveau (jui donne une espérance fondée, en science, en arts, en lilléralure, cji politique? Qu'on me le montre, et je reconnais que je suis un censeur chagrin et sénile du temps pn'sent. Il est hien triste de vivre dans un pareil temps pour ceux dont le vivre confort^lement n'est pas la grande affaire. . .

Que me dites-vous dans votre première lettre : que vous m'auriez écrit delà campagne si vous n'aviez craint de me fatiguer par l'analyse de vos lectures et de vos préoccupations? Sachez qu'un de vos principaux mérites à mes yeux (et vous en avez de beaucoup de sortes) esl d'êti-e un ami qui cause. Les autres ne le font plus ou presque plus. Celte espèce de manteau de plomh (pii pèse sur tous les esprits étouffe la conversation, môme entre les gens qui ont eu le plus d'idées et avec lesquels on pourrait encore en échanger le plus. On s'aime encore; mais, hélas! on est comme de vieux amants: on n'a plus rien à se dire. L'élasticité admirable de votre esjirit lutte seule contre ce poids (jui courbe et abat tous les autres. Vous vous intéressez encore à quelque chose de général. Vous aimez à parler de ce quelque chose. Vous vous plaisez h y penser. Vous vous animez encore en y pensant. Tandis que presque tous les autres ne sont plus que des avocats, des juges, des agriculteurs ou des soldats qui ne s'intéressent plus, et surtout ne veulent plus s'intéresser qu'à la })etite affiiire particulière dont ils s'occupent. A qu(;lqucsexce})tions près, nous sommes

A GISTAVK DE iiEALMU.NT. 417

(uns boilis du cette misérable révolution couiine des laboureurs (|ui, las des travaux du jour, quittent leur elianip la tète basse, et regagnent leur demeure sans plus vouloir songer à rien qu'à leur pilanceel à leur lil. Donc, écrivez tout ce qui vous passe daus la tète, et soyez sûr que *ces étincelles de la vie au milieu de celte mort commune me sont le spectacle le plus agréable que je [)uisse rencontrer

Je re(ommence à Iravaillci' passablement. Mille et mille amitiés de cœur.

A GUSTAVE DE DEALMU.M

ToLijiicvilIc, '20 novembre ISôT.

. . . Toutes ces clioses m'ont jelé dans un ét.tt d'ojirit bien })eu favorable au travail, et bien des fois j'aurais abandonné celui fpii m'occupe, si je n'élais lr(ip mallieureux au bout d'un certain (emps, quand je \w fais rien qui. me semble avoir quelque importance. Le malaise que me cause le manque d'un grand inlérèt me rejette alors sur mon sujet, après que je m'en suisécarlé par désespoir de ne pouvoir rien faire. Je crois que la difficulté extrême (pie je rencontre ne vient pas seulement de l'état un peu troublé de mon esprit, mais aussi des obstacles que me présente mon sujet. Le traiter d'une façon nouvelle est une tentative presque chimé-

418 CORHESl'O.MiA.NCE.

ri(jiie; cl ne laii'c que répéter, à propos de lui, les lieux couiiiums que nous cnlendous depuis que nous sommes au monde, m'esl impossible. Je me ferais mourir d'ennui moi-même avant d'ennuyer mou lecteur. De plus, il faut ici entremêler la irame des idées î'i celle des faits, dire assez des seconds pour faire comprendre les premières, et obtenir du lecteur qu'il sente l'intérêt et l'importance de celles-ci, et cependant ne point écrire une histoire proprement dite. Je me demande quelquefois si ce que je cherche peut se réaliser; souvent j'en doute. J'entrevois, ce me semble, l'objet que je veux peindre, mais la lumière qui i'éclaire ot vacillante et ne me permet pas encore d'en saisir assez bien l'image pour })ouvoir la rcpruduiie.

Dans votre avant-dernière lettre, vous me faisiez un tableau fi-appant de la façon dont les petites affaires de la campagne s'emparent de la vie et la remplissent à ce point qu'on finit }tar ne pouvoir rien y mettre qui leur soitétranger. J'éprouve cela dans une certaine mesui'c; et je m'étonne quelquefois de l'amusement extrême que je trouve dans toutes ces petites entreprises de la vie rurale, et de la place qu'occupent maintenant dans ma pensée des choses qui n'ont absolument aucune importance réelle, ou du moins une fort petite. Pour pensera la révolution française, il faut faire effort; pour plonger dans la combinaison des moyens à prendre afin d'établir convenablement un parc à moutons ou une étable, il ne faut (pie me laisser aller. Néanmoins, la connaissance que j'ai de moi-même, de l'agitation incurable de mon

A .N. W. SE. MOU, ES(j. 410

cspiil, (lo l'iiicciiilii(lc tic mon caracltTc, iiic purlc h croire que si je pouvais arriver à réduire absolumeiil ma vie aux occupations des champs, je ne pourrais jamais

du moins parvenir à m'en contenter

Uuant à vous, ne me parlez plus de tristesse. Je vous conlesle le droit d'être triste, cl ma grande raison est votre fds... L'autre jour, je l'ai été voir un moment à Sainte-Barbe. 11 m'a fait faire un terrible péché d'envie. Son apparence est aussi distinguée que son naturel. On n'est pas plus intelligent, plus affectueux, plus noble dans toutes ses façons de sentir et de penser. Je comprends tous les soucis que fait naître en vous le choix de sa carrière. Après tout, trouvez -vous heureux d'avoir des [)réoccupations semblables. Je vous les envie de tout mon cceur. Vous ne savez pas ce qu'il y a souvent de désespérant à se voir vieillir dans la solitude. Le bon ménage, qui fait sous d'aulies rapports le charme de la vie, est sur ce point un grand sujet de tourment; car quelle effrayante perspective de ne tenir au monde que par un seul être, et la pensée de ce qui vous resterait à faire sur la lei're, si on le perdait!

A N. w. sE.Mui;, i;so.

Ti)L>ju..'vi|l<', L") nu\L'iiibic 18Ô7.

Je vous en veux un peu, mon cher Senior, de ne nous avoir pas encore donné de vos nouvelles. Ce n'est pas

.4'20 CUlil'.LSl'O.NUAACE.

rendre juslice à l'aiiiilié Irès-sincère (|iie iioub avons

pour vous...

Je ne saurais rien vous écrire sur les alïaires publiques que vous ne connaissiez par les journaux...

Quant à l'Inde, vous voilà sortis, sinon des embarras, au moins des grands périls. Je m'en réjouis sineèremenl. Cette affaire, comme celle de Crimée, a mis en lumière combien la nation anglaise, prise en masse, excite peu de sympatbie ])arnii les peuples étrangers. ïoul dans cette dernière circonstance était fait pour inléresser : la similitude de la race, de la religion, de la civilisation. La ruine des Anglais dans l'Inde n'eût prolité à personne, si ce n'est à la barbarie. Malgré tout cela, je crois pouvoir affirmer que sur tout le continent de l'Europe, tout en détestant les barbaries commises contre vous, on ne souhaitait pas votre triomphe. Cela vient beaucoup sans doute des mauvaises passions des hommes qui leur font toujours voir avec plaisii* les revers des heureux et des forts. Mais cela tient aussi à une cause moins déshonnête: à la eonviclion où sont (oiis les jieuj)lesdu monde qu(! l'Angleterre ne les considère jamais que dans le point de vue intéressé de sa grandeur; que tout sentiment sympalhi(|ue pour ce qui n"est pas elle lui nuuujue plus qu'à aucune autre nation moderne; et qu'elle n'aperçoit jamais ce qui se passe chez les étrangers, ce (ju'ils pensent, sentent, souffrent ou foni, que relativement an parti (pie l'Angleterre j)eut tirer de ces incidents divers, ne songeant jamais qu'à elle-même alors (ju'elle semble s'occuper le plus d'eux. 11 y a assu-

A I.OllIi HATIIERTOX. 421

rément de rexngéralion dans ce point de vue, mais que le vrai en soit absolument alisenl, je ne le pourrais dire.

Rappelez-nous bien affectueusement au souvenir de madame Senior, el croyez à notre bien vive amitié.

A LORD HATtlERTON.

Torquovillp, '27 novpmbrc;18o7.

J'ai reçu, il n'y a pas longtemps, mylord, une lettre de notre ami Sumner, datée de Teddesley. Il prétend cjue vous lui avez j)arlé de moi avec amitié. .Fai été très-sensible à ce bon souvenir de votre part, et j'ai voulu vous écrire pour vous en remercier. Aussi bien je saisis volontiers cette occasion de vous demander de vos nouvelles. Ceci n'est point une formule de politesse; je m'intéresse sincèrement à ce qui vous arrive. Je conserve un souvenir plein de reconnaissance de votre simple et cordiale bospitalité; et, ainsi que je vous l'ai déjà dit, je crois, je considère ma petite excursion avec vous à Teddesley, comme un des épisodes les plus agréables de mon voyage en Angleterre. Vous écrire rend de nouveau présent à ma mémoire le temps qui s'est passé si utilement et si rapidement avec vous el cliez vous.

J'ai bien des remerciements à vous faii'e pour loiit le (|ue vous vous êtes dnniii' la j)eine de m'éerire relative-

m correspom)\N(;k.

monl à ma polilo ngriciilliiro. C(^llo-ci m'occupe toujours hoaucoiip, quoique je ne puisse le faire (|u'cn lirs-pdil. Toule ma (erre est louée, sauf quelques prairies qui avoisinent ma maison, et sur lesquelles je nourris des animaux et récolte du foin. Cela suffit pour me donner une vive curiosité pour tout ce qui regarde l'agriculture en général, et pour répandre sur ma solitude un grand charme. Ma vie de tous les jours est divisée en deux parts à peu près égales: avant midi je suis un écrivain, et après midi un paysan. Mes livi-es ne me font jamais oublier mes champs, tandis que ceux-ci distraient souvent ma pensée, quand je suis au milieu de mes livres. La soirée nous réunit, ma femme et moi, en face d'une grande cheminée antique, devant la(juelle un grand nombre de mes prédécesseurs se sont assis, et où flambe un ftni clair. Nous relisons ensemble les livres qui nous plaisent le plus, et le temps vole. Vous savez que nos habitudes <à la campagne sont un peu différentes des vôtres : c'est l'été que nous recevons nos amis; l'hiver est consacré à la retraite.

Nous ne sommes pas cependa-it devenus si étrangers au monde que nous ne suivions a^ec attention et avec curiosité ce qui s'y passe. Vos drames de l'Inde ont causé dans les murs de Tocqueville une émotion véritable. Je n'ai, du reste, jamais douté un instant de votre triomphe, (|ui est celui du christianisme et de la civilisation. Je crois même (jue cette secousse si douloureuse finira j)ar être .salutaire, et (pie, après ce choc, votre puissance dans riiule s'établira sur un fondement plus solide que

A LORD IIATIIERTON. 425

celui sur lequel elle a reposé jusqu'ici ; mais cela nécessitera un plus grand développement de forces mililaires que vous n'en aviez, jusqu'ici. C'est le plus grand mal qui résullera de cette révolte. Quoi que vous fassiez, vous me scmblez entraînés peu à peu à l'établissement d'une armée permanente considérable. Je regrette sincèrement de vous voir entrer dans cette voie; mais (oui paraît vous y pousser avec une force irrésistible.

J'ai voulu autrefois faire un ouvrage sur l'établissement des Anglais dans l'Inde; et, à cet effet, j'ai réuni et lu beaucoup de documents sur ce pays. J'ai renoncé depuis longtemps à cette entreprise. Il eût fallu me rendre sur les lieux pour bien comprendre ce dont je voulais parler. Je vous avoue qu'il m'était resté de cotte étude la pensée que les Anglais n'avaient point fait d(qiuis un siècle, pour les populations indoues, ce qu'on aurail pu attendre de leurs lumières et de leurs institutions. Jl me semblait qu'ils s'étaientbornés, généralement, à se mettre à la pince des gouvernements indigènes, et à se servir avec plus d'équité, de douceur et d'intelligence, des mêmes moyens. Je crois qu'on pouvait attendre mieux d'eux. J'espère que l'événement dont nous sommes témoins attirera et fixera l'attention de foute la nation sur les affaires de l'Inde, et fera pénétrer dans celles-ci la lumière. C'est la partie de votre gouvernement qui élait restée jusqu'à présent la plus obscure, non-seulement pour les étrangers, mais, si je ne me trompe, pour vous-même. Pour celle raison surtout, je voudrais voir abolir la Compagnie des Indes, et l'adminislralioii ih ce

/m CORRESPONDANCE.

vnsle pays lomber, comme tout le reste, sons l'œil du parlement et du public. Alors seulement vous arriverez au niveau de voire lâche, qui n'est pas seulement de do' miner l'Inde, mais de la civiliser. Ces deux choses, d'ailleurs, se tiennent de près.

Ma femme veut être particulièrement rappelée au souvenir de lady Hatherton, à laquelle je vous prie de vouloir bien offrir l'iiommage de mon respect. Veuillev agréer pour vous, mylord, l'expression de tous mes senlimenls de haute considération et d'amitié.

Page 1