V .1. .1. AMPERE
ToLquovillp, ^' j:iiivioi- 18.')S.
Je viens, cher ami, suivre l'ancien usage, et vous souhaiter la bonne année, .le me figure (pi'il n'y a pas beaucoup de gens dans le monde (jui vous la souhailelonl de meilleur coMir que moi, ni avec autant de désintéressement ; car je désire du fond de mon âme que vous soyez heureux, quand même ce serait loin de nous. Ceci me ramène à ce que vous me dites dans voire dernière lettre, celle du 12 du mois dernier. Celte lellre m'a causé un ceiiain chagrin dont vous ne devtv. pas me savoir mauvais gré; elle a achevé de me prouver (ju'il s'étail fait un changement considérable dans votre vie, et ipie d'ici à longtenqts il n"y avait |i(iinl d espérance de
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VOUS voir, si ce n'est en passant et pour })cu de lemps. Le centre de votre existence est désormais à Rome. Nous ne sommes plus que l'une des extrémités de la circonférence. Voilà le côté triste de l'arfaire, et il faut nous pardonner si nous le voyons et nous on affligeons un peu. Le bon coté que nous voyons aussi, c'est que vous menez, ^ après tout, la vie que vous avez choisie, qui vous plaîl et qui renferme, en effet, bien des choses de nature à plaire. La société d'une famille aimable et distinguée, des habitudes agréables sans lien trop étroit, et, pour couronner le tout, le séjour de Rome : voilà ce que notre amitié si sincère se dit pour la consolation de ne pas vous voir. Je vous assure avec toute sincérité que cotte amitié est d'assez bon aloi pour trouver une vive satisfaction dans ces pensées; et pourvu que vous ne nous oubliiez pas, ce que je sais que vous ne ferez point, nous nous tenons pour satisfaits. Restez donc là-bas aussi longtemps que cela vous paraîtra bon, sans craindre de refroidir noire affection pour vous, et quand vous reviendrez (ce qui sera, j'en suis sur, dos que la chose sera possible)., vous roli'ouverez la chambre de monsievr Ampère, comme disent les domestiques; cl, ce qui vaut mieux qu'une bonne chambre, de bons amis (jui jouiront pleinement de votre présence, sans prétendre vous retenir. Comptez là-dessus, et j)ensez quelquefois à nous..^
42U CORRESPONDANCK.
A HENRY RKFVF, ESO.
Toorjucvill(\, ce ■"() j.invioi- ISàS.
J'aurais dû vous romercier plus lù(, mon cher iimi, du dernier nuniérp de la Remte d'Edimbourcj; mais j'ai suivi le sorl commun, .l'ai eu la grippe, et celle maladie m'a empêché quelque temps d'écrire. Le repos forcé auquel elle me condamnait (et me condamne encore aujourd'hui, car elle n'est pas al)solument guérie) m'a au contraire })ermis de lire (out à mon aise le num('ro en question. Je l'ai lu lout entier, à la seule excep- (inn du dernier article, que je n'ai pas encore enlauK', et j'en ai élc très-satisfait. Presque tous les articles m'oni intéressé et m'oni appris quelque chose. Le fragment historique sur Tadministration de M. Adinglon et les dernières années de la carrière politique de M. PitI m'a heaucoup plu. On y trouve noire ami Lewis lout entier : la netteté, la précision, la vérité de détail qu'on chercherait dans l'œuvre d'un excellent graveur, travaillant d'après nature. Cette manière d'écrire, appliquée à représenter la figure d'un homme aussi considérable que Pitt et un moment aussi important de l'histoire que celui dont il s'agit, a un très-grand mérite, et j'espère que Lewis tiendra la pnrole qu'il donne de terminer l'étude commencée, dans un article subsé(pienl. Dites, je vous en prie, à Lewis, quand vous le verrey, (]ue je l'ai lu avec infiniment de ))laisir. Faites-lui de
A IIK.NRY REEVK, ESQ. 427
plus toutes uos amitiés et présentez-lui tous les hommages qu'on doit à un chancelier de l'échiquier qui, ayant à diriger les finances de l'Angleterre pendant la guerre de Chin(^ et la guerre des Indes, trouve encore le temps et la liberté d'esprit d'écrire d'excellents chapitres d'histoire. Ne m'oubliez pas non plus auprès de lady Thereza, quand vous aurez occasion de la rencontrer.
J'en arrive à votre œuvre, qui sincèrement me paraît être de beaucoup l'œuvre principale du numéro. Je vous ai lu avec un intérêt extrême. C'est ce qui m'a encore le plus frappé dans ce qu'on a écrit sur le sujet.^ Cet immense sujet se refuse à être renfermé dans un article. On ne trouve donc pas dans le vôlre tout ce qu'on voudrait y renconirer. Il y a bien des questions qinl laisse de côté et qui sont cependant bien considérables. La matière h traiter, peut-être aussi la position de la Uerue, qui n'est pas un recueil de philosophie historique, mais l'un des grands organes des partis politiques qui mènent les affaires, vous faisait une loi de vous circonscrire et vous commandait, par exem})le, de ne point examiner de trop près ni la manière dont on avait gouverné l'Inde avant la gueiTC, ni le système qu'on adopterait pour la gouverner après. Vous n'avez voulu faire que l'exposition de la situation générale dans laquelle se trouve habituellement le gouvernement de celte immense annexe de votre empire, et sur ce sujet vous m'avez beaucoup appris et beaucoup fait réfléchir. Peut-être trouverezvousque ce n'esl pas là une grande louange à vous faire. Qufiique j'aie jdus éludié (pi'on ne le fail en France d'or-
12S COUHESI'ONDANCi:.
{liiiaire les nl'faires de l'Inde, j'y suis encore bien ignoranl, comparé à ceux des Anglais qui se sont réellemeni occupés de la matière; mais je crois que le nombre de (!eux-là est. assez, jielit ol je ukî fi^^jnre que .la masse de voire public a dû recevoir de votre article la rnéme impression que moi. Vous m'avez fait voir, entre autres, clairement une vérité capitale dont je n'avais qu'une iaée très-confuse : la difficulté d'élever les revenus de l'Inde et le caractère singulier de cet impôt territorial qui est plus le produit d'une copropriété de l'État, qu'un subside qu'on lui paye. Je savais qu'il n'y avait guère dans l'Inde que des taxes directes ou dos monopoles, jnais j'ignorais la difficulté qui se rencontre à prélever aucun impôt sous d'autres formes : fait capital, qui rend l'Inde jdus onéreuse à rAnglelerre que je ne pensais et en rend la possession plus précaire. Le grand nombre d'hommes armés qui se trouvent dans l'Inde, en dehors de l'armée du gouvernement, est également un fait très-important qui m'était mal connu. Je ne l'avais jamais bien mesuré. Il faudrait non une lettre, «mais un volume ou une trèslongue conversation, pour vous dire toutes les pensées (pie la lecture de votre article m'a suggérées. Je l'ai criblé de coups de crayon. Un point sur lequel je me permets d'avoir les plus grands doutes, est l'utilité de favoriser rinti'oduclion d'une population euroj)éenne. J'avoue que je considèn; un tel remède, pût-on l'appliquer, comme si dangereux, que je serais tenté d'en revenir aux lois (pii défendaient d'acheter des terres dans l'Inde. Il l'aiil partir de ce point-ci, dont vous jtarlez
A UE.NRV liEEVE, ES(J. -i^M
vous-même. On ne [)eut retenir l'Inde qu'avee le consentement au moins lacite des Indons ; or j'ai toujours remarqué que partout on intiodnisait (non des chefs européens) mais une population eurojiéenne au sein des po[)ulations imparfaitement civilisées du reste du monde, la supériorité réelle et prétendue de la première sur les secondes se faisait sentir d'une façon si blessante pour les intérêts individuels et si mortifiante pour Tamour-propre des indigènes, qu'il en résultait plus décolère que d'aucune oppression politique. Si cela est vraipoiir presque toutes les races européennes, à combien plus fo^te raison cela est-il vrai de la race anglaise, la plus habile à exploiter à son profit les avantages de chaque J)ays, la moins liante, la plus disposée à se tenir à part et (on peut le dire parce que ce défaut s'unit intimement à de grandes qualités) la plus altière de toutes les races européennes. Uuand je songe h tout ce que vous avez fait pour votre armée indoue, à la rigidité des règles établies, à l'élévation de la solde et des retraites, et à toutes ces douceurs que vous accordez à vos soldats indigènes, je trouve qu'aucune armée de cette nature n'a jamais été mieux, ni même si splendidement traitée que celle qui vient de commettre les horreurs que nous connaissons. Mais en même temps, quoique je n'aie point été dans rinde, j'ose affirmer que jamais l'officier européen n'a vécu plus éloigné du soldat asiatique que le vôtre, jamais plus fermé à celui-ci; que jamais moins de atmanidcrie n'a régné au milieu de compagnons d'armes, même entre gens que l'épaulette paraissait rapprocher,
-45(» COP.HI'SrOMl.VNCi:.
luaib L'iilic IcMjiiL'ls la civili^alioii cl la race mellaiciil une si grande différence, que l'un s'apcrccvailà clia(|iie inslanl que non-seulement il nV'lait pas légal, mais qu'il n'élail pas le semblable de Taude. Quand on clierchera Ircs-profondémenl où se (rouve la cause vraie de la révolte de votre armée indienne, je suis convaincu qu'on la trouvera là. On pourra grouper beaucoup de causes secondaires autour de celte cause principale; mais, ou je me trompe fort, ou on en arrivera à celle-ci. Je crois que les horribles événements de l'Inde ne sont en aucune façon un soulèvement contre l'oppression, c'est une révolte de la barbarie contre l'orgueil.
Rappelez-moi particulièrement au souvenir de madame lîeeve, et faites bien des amitiés à miss llope. Enfin croyez, connue toujours, à mes sentiments de sincère all'eclion.
A Slll JAMES STEi'llEN'
Tociiiicvilli', li lôvricr 1858
Monsieur, un de mes amis vient de me j)rêter vos deux volumes : Lectures sur niistoirc de France (troisième édition) . Vous ne trouverez pas mauvais, je pense, que je vous exprime tout le plaisir que j'ai éprouvé en vous lisant. Je ne sais s'il m'est jamais arrivé de trouver
* Ancii'u sous-scci'otairc d'Élal clos colonies.