‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 59 sur 67 · A UENUY HE EVE, ESO · texte numérisé non relu

A UENUY HE EVE, ESO

J'ai cru employer ici mes loisirs à une distraclion salutaire en lisant, plus attentivement que je ne l'avais Aiil, l'histoire de Grote. Je trouve à ce livre un mérite infiniment plus grand que je n'avais d'abord pensé. Ce n'est pas par Fart de la composition qu'il se distingue, cet art que possède à un si haut degré Macaulay, et c'est ce qui peut-être l'empêchera de devenir jamais la lecture des gens du monde ; mais c'est un livre qui ne périra pas, et auquel il sera difficile de rien ajouter. L'érudition y est immense et saine. Ce qui est si rare dans les érudits qui écrivent l'histoire, les institutions, les hommes, les faits y sont vus, montrés, jugés avec une grande expérience des affaires. Les passions modernes qui animent l'auteur quand il raconte ce qui s'est passé, il y a près de trois mille ans, donnent une certaine vie réelle à ces vrais morts et aident à les faire comprendre, parce qu'en défendant ses amis et en attaquant ses adversaires de la centième olympiade, l'auteur s'efforce de mettre en relief leurs actions et leurs pensées avec autant de loyauté que de perspicacité. Je n'aurais jamais cru qu'on pût s'intéresser aussi, vivement à une histoire aussi vieille.

J'espère retrouver à Paris ce premier de tous les causeurs, l'ami Senior, chargé comme une pièce de quarante-huit de toutes sortes de nouvelles du levant et du couchant, et prêt h éclater, à la grande satisfaction de ses amis. J'imagine que son séjour en Orient aura acciu, de la manière la plus instructive, son journal. Je finis avec mon papier. Mille souvenirs affectueux, à madame Reeve, et à vous mille amitiés.

Tocqucvillc, 5 iiwrs 1858.

Je vous aurais remercié ])lus tôt de vos deux lettres, mon cher ami (car elles m'ont fait passer de bons moments), si je n'étais depuis })rès de quinze jours assez souffrant d'une reprise de la grippe. Cette petite maladie m'avait légèrement atteint il y a six semaines. Je ne m'en étais pas absolument guéri, bien que j'eusse repris ma vie ordinaire. La tempête de vent glacial qui règne sur nos côtes depuis deux ou trois semaines, à laquelle je me suis ex})osé imprudemment, m'a causé une rechute, qui, sans avoir la moindre gravité (puisque je n'ai pas eu la fièvre), m'a rendu fort souffrant et me force encore de rester chez moi, à mon grand déj)laisir. Car je suis devenu, non l'homme des bois, mais rhomme des prairies et des guérets. Vous ne savez pas quelle belle horreur est une tempête du nord-est sur les bords de notre Océan, aux approches des équinoxes: le désordre de la nature, l'ébranlement des plus solides dvmeuresde l'homme, la course effarée des grands oiseaux dans le ciel. Quand je suis bien portant, j'aime passionnément à considérer ce spectacle. Mais je le trouve en ce nionientun peu mélancolique; et j'aimerais bien mieux causer avec vous au milieu de la prose des rues de Paris, que de vivre dans la poésie d'une almosj)hère si enragée. J'ai, de plus, réellement besoin d'être à Paris pour

V GUSTAVE DE BEAIJMONT.' 457

mes travaux. Mais il n'y a pas moyen de se mettre en route jusqu'à ce que la température soit, changée et mon indisposition entièrement disparue. Le mois cependant ne finira point sans que je me retrouve au milieu de vous. J'y compte bien du moins. A l'ennui de ma réclusion se joint celui de mon oisiveté : les matériaux me manquent.

Sans votre intéressante correspondance et mes journaux étrangers, je ne saurais absolument rien de ce qui se passe... Que vous avez raison d'admirer Washington et de le placer à la tête de notre espèce ! Cela prouve ce que je savais déjà : c'est que vous connaissez la vraie grandeur et la vraie gloire, et que vous les aimez. De combien peu de nos compatriotes et même de nos contemporains pourrais-je en dire autant? Washington est le produit de la société de laquelle il est sorti et du temps où il a vécu. En France on l'eût trouvé terne : car il nous faut des vertus de théâtre, de grands mots et des vices éclatants; il suffit même qu'ils soient audacieux...

Adieu, j'espère que vous ne tarderez pas à m'(Vrire par amitié et par chariti". Tout à vous de cœur.

A GUSTAVE DE REAUMONT.

Torqiipvillo, 21 mni 18^8.

-h; suis reniré chez moi avec un immense plaisir-,

néanmoins je n'ai point encore retrouvé cet équilil)ro intérieur qui permet de bien travailler et de travailler avec plaisir. Le fond est agité et troublé. Pourquoi? En vérité, il serait impossible de le dire. Ma meilleure raison est que je continue d'être wo? . C'est un personnage auquel je ne tiens guère, mais que je ne saurais changer. Je crois pourtant que parmi les causes secondaires de l'état dont je parle se trouve en première ligne la santé. Je ne suis pas malade. Je ne souffre point. Mais j'ai unesorle d'abattement physique qui vient, je crois, du printemps, et qui conduit directement à l'abattement de l'esprit. Je vais cependant mieux de l'âme et du corps depuis deux jours. Je crois aussi que la lenteur de mes travaux, le développement de mes recherches, qui n'ont point de limites précises, la difficulté même que je trouve à me satisfaire dans la continuation de mon œuvre, contribuent beaucoup à cette sorte de malaise moral. Peut-être cesserait-il tout à coup si je rencontrais une voie nouvelle pour arriver à mon sujet. Mais je suis

enfermé dans les glaces

Avez-vous lu la Revue (VEdimhourg du 1" avril? elle contient plusieurs articles instructifs et amusants, entre autres l'analyse d'un livre qui vient de paraître et qui a élevé tout à coup son auteur, jusque-là inconnu, à l'étal de lion de première Inille. Ce magnifique animal se nomme M. Buckle. Son livre est une introduction de huit cents pages à une histoiie de l'humanilé (rien que cela), (ju'il fera successivement paraître. L'esprit dans 1('(|M('I (•('( ouvrage est écrit me semble surtout mériter

l'attention. Il est illibéral et passionnément anticbrétien. N'est-il pas étrange que de pareilles doctrines puissent mener à un grand succès littéraire dans la dévote Angleterre, où l'on me disait naguère que chaque année la rigueur des habitudes religieuses d&venait plus grande et presque tyrannique?

Ce que vous me dites de vos accroissements agricoles m'a fort intéressé... je suis charmé de vous voir faire toutes ces choses. J'aimerais, je l'avoue, que vous ne fissiez pas seulement que cela

Mais il ne faut jamais juger ses amis par ses propres impressions, mais autant que possible par les leurs. Nous avons toujours été très-intimes et très-dissemblables. Il vous faut du calme et delà tranquillité d'âme pour faire travailler votre esprit. Si j'avais jamais trouvé dans ce monde ces deux choses, il est fort douteux que j'eusse mis mon esprit en travail, car les efforts pour en arriver là sont si douloureux, que si je pouvais me trouver , seulement passablement dans l'inaction intellectuelle, je n'en sortirais pas très-certainement. C'est toujours parce que mon âme se trouvait mal au logis, qu'elle allait chercher, à tout prix, la distraction vive d'un grand travail d'esprit; et il en es-t encore de même aujourd'hui. Je n'ai point d'enfant qui puisse trouver agréable le petit bruit que peut faire mon nom; je ne crois guère à la moindre influence que peuvent avoir, dans le temps où nous sommes, des écrits de la nature des miens; ni même aucuns écrits, excepté peut-être les mauvais romans, qui peuvent avoir l'efficacité peu désirable de nous

rendre plus démoralisés et désordonnés que nous ne sommes. Et cependant je me lève à linq heures du malin, je passe six heures en face d'un papier qui souvent reste blanc ; je me désespère de ne point trouver ce que je cherche; je ne le trouve enfin qu'à moitié et péniblement. Je sors souvent vaincu de mon travail, mvconlent de moi-même et par conséquent de toutes choses. Pourquoi tous ces efforts? Parce qu'il me manque ce calme de l'âme, qui pour vous, au contraire, est la condition première de tout travail de l'esprit

Tocqueville, 16 mars 1808.

Vos lettres, mon cher ami, sont en vérité un des plus grands agréments de notre solitude. Je ne connais que la conversation avec vous qui vaille encore mieux. J'espère dans quinze jours pouvoir en jouir

J'ai fait l'autre jour une visite qui ressemble beaucoup aux excursions que faisait Cuvier dans le monde antédiluvien. J'ai été voir un homme qui a quatrevingt-seize ans sonnés, et est aussi plein de vie pour l'esprit que vous et moi. C'est un ancien bénédictin, homme de lettres et homme d'esprit, qui, sans renoncer ni à son état, ni à sa croyance, avait cependant âonni'y comme on disait sons la restauration, dans les prin-

cipes de la révolution. Il a été mêlé aux hommes de. science et d'action qui ont paru immédiatement avant ou au commencement de cette révolution. Il vit aujourd'hui très-retiré à quelques lieues de moi. J'ai été le voir. Je l'ai trouvé assis devant un petit feu, et entouré de gros vohimes classiques qu'il étudiait profondément comme s'il avait eu son éducation à faire. Vous figurez-vous ce que c'est que de se trouver en face d'un homme qui a vécu vingt-sept ans sous l'ancienne monarchie, qui était en 1789 plus âgé que je- ne l'étais en 1830, qui a .assisté aux premières opérations des états généraux, et a suivi les travaux de la Constituante comme un homme déjà mûr? J'ai trouvé ce vieillard plus extraordinaire encore que son âge. L'esprit de cet homme a assurément été conservé dans un bocal bien fermé, comme ces fruits qui gardent leur fraîcheur quand on les met à l'abri du contact de l'air extérieur. J'ai déjà remarqué qu'en France la quantité de calorique intellectuel et moral était en raison inverse du nombre des années. On est plus froid à mesure qu'on est plus jeune ; et la température semble s'élever avec l'âge. Des hommes comme vous et moi paraissent déjà des enthousiastes bien ridicules aux sages de dix-huit ans. Suivant cette loi nouvelle, mon centenaire devait être tout feu. Et il Tétait en effet quand il parlait des espérances de 89 et de la grande cause de la liberté ! Je vous réponds qu'il eût été difficile de faire admettre à celui-là que nous jouissons en ce moment des institutions que voulaient ceux qui on fait la révolution. J(^ lui ai demandé s'il

Iroiivnif la France bien changée sons le rapport moral. — Ah ! monsieur, m'a-l-il répondu, je crois rêver quand je me rappelle l'état des esprits dans ma jeunesse, la vivacité, la sincérité des opinions, le respect de soimême et de l'opinion publique, le désintéressement dans la passion politique. Ah ! monsieui-, ajoutait-il en me serrant les mains avec lefrusion et l'emphase du dixhuilième siècle, on avait alors une cause; on n'a plus que des intérêts. Il y avait des liens entre les hommes : il n'y en a'plus. Il es( bien triste, monsieur, de survivre à son pays !

Adieu, crovez à ma bien vive et sincère amitié.

AU MEME

Tocquevillc, 8 juillet 1858.

Peu de jours après celui où je vous faisais une querelle sur votre écriture, mon cher ami, Lanjuinais m'écrivait que la mienne devenait de plus en plus indéchiffrable. Lanjuinais avait raison et je n'avais pas tort. Je voiulrais que le reproche de Lanjuinais fût aussi eflicace que l'a été le mien. Voire dernière lettre est un vrai miracle de calligraphie. .le crains seidement que vous ne perdiez le goût de la correspondance à mesure que vous acquei'rez une jilus belle main. Dans ce cas, je vous supplierais de rciircndic votre liciffonnage, jiréférant

do beaucoup la peine de vous lire à ne rien recevoir de vous.

Je vois que vous nous laissez peu d'espérance de vous recevoir ici. Je le regrette et ma femme aussi

J'en étais là de ma lettre lorsque je reçois la vôtre : celle que vous, m'avez écrite avant -hier. Elle me détourne de ce que je voulais vous dire, pour vous entretenir de M. Royer-Collard. Je suis charmé que vous ayez à parler de lui. Je regrette seulement que vous ne l'ayez pas personnellement connu. Car c'était une nature très-originale, qu'il est difficile de se bien imaginer, quand on n'a pu l'observer que de loin, et qu'on n'a \u l'homme que dans ses écrits et dans ses actes publics. Singulier mélange de quelques petites passions et de très-grands sentiments, de vanité qui s'ignorait elle-même, de hauteur d'âme et d'orgueil qui savait s'imposer : une noble et imposante figure après tout, et l'une de celles qui, parmi tous les contemporains, méritent le plus d'attirer et de fixer les regards. 11 faudrait de longues conversations et non une lettre pour vous faire pénéirer dans les replis de ce caraclère-là. Je me borne à répondre à ce qui me paraît être en ce moment votre préoccupation j)rincipale.

Vous cherchez où a été l'unité de la vie de M. Hoyer- Collard. Elle vous échappe. Elle existe cependant, mais il faut savoir la chercher où elle se trouve.

Si l'on considère une si longue vie dans ses détails, on y trouve peut-èlre (pielque incohérence. Mais quelle longue vie n'en pi'ésenle poiul, surloul quand elle s'é-

iii CORRESPONDANCE.

coule loiit entière dans un temps de révolulinn? Dans son ensemble, et en se bornant à suivre, pour ainsi dire, les grandes lignes de ses actes, on trouvera une unité puissante et qui fait la principale force de Thomme. Toutes les actions principales de M. Koyer-Collard se trouvent, en effet, comme liées ensemble par deux idées seulement : l'une plus grande et plus maîtresse de lui que l'autre, mais toutes deux directrices de son esprit : 1" M. Royer-Collard a cru fortement durant toute sa vie qu'on pouvait et qu'on devait distinguer l'esprit libéral de l'esprit révolutionnaire. Il a voulu passionnément la destruction de l'ancien régime et a toujours eu horreur de son retour. Il a désiré avec une ardeur extrême l'abolition des privilèges, l'égalité des droits politiques, la liberté des hommes, leur dignité. Il a toujours délesté' cet esprit d'aventure, de violence, de tyrannie, de démagogie, qui est resté le type de l'esprit révolutionnaire dans tout le monde II a cru fermement qu'on pouvait renverser l'ancien régime sans obéir à cet esprit-là. H aspirait à faire sortir de la révolution autre chose que cet esprit-là! Il n'a jamais pensé qu'il fallût tout détruire dans l'ancienne société française, mais seulement briser ce qui faisait obstacle à l'esprit moderne, à une liberté pondérée, à l'égalité des droits, à l'ouverture de toutes les carrières et de toutes les destinées devant les espérances de tout homme. La révolution faite, il a toujours voulu ramener les institutions à cet idéal, et renouer, dans la limite où cela était possible et désirable, le passé au présent. Y a-t-il tel détail de sa vie

qui puisse paraître peu d'accord avec cette donnée? Je l'ignore. Mais étudiez sa vie entière, vous verrez que ceci la dirige et l'explique.

2° La seconde idée-mère de M. Royer-Collard , qui était voisine de la première, sans en découler nécessairement le moins du monde, était celle-ci : M. Royei*- Collard a toujours estimé que l'institution de la royauté était, en France, une institution nécessaire; et il était plaisant de voir le singulier effet que produisait parfois cette doctrine, mêlée comme elle l'était aux sentiments les plus indociles et au naturel le plus républicain que j'aie jamais rencontrés. Horreur d'une cour etadhérence immuable à l'idée d'un roi. Parmi toutes les royautés, celle qui lui paraissait la plus propre à maintenir les grandes institutions libérales et modernes qu'il voulait avant tout, et qu'il a passé sa vie entière à défendre tantôt contre les révolutionnaires, tantôt contre les ultras et les émigrés, c'était la royauté de la branche aînée. Je n'ai jamais vu d'homme plus exempt de ce qu'on pourrait appeler les passions légitimistes, moins passionné pour une race ou une famille ; mais en même temps plus persuadé que la meilleure issue que pût avoir la révolution était la royauté de la branche aînée, contrôlée et tenue en échec par toutes les institutions qui pouvaient assurer le triomphe des idées nouvelles. Le rêve de loulc sa vie a été de faire vivre ensemble l'esprit nouveau avec l'ancienne famille et de les soutenir l'un par l'autre. A tout prendre, cependant, le libéralisme a toujours été chez lui le but, et la monarchie des princes de la branche

un CORHESl'O.NDA.NCK.

aîiK'c lu moyen. Mais le moyen s'était tellement confondu, aux yeux du public, avec le but qu'il se proposait, que j'ai toujours pensé que M. Royer-Collard, arrivé déjà à ' la fin de sa carrière, lors de la révolution de juillet, l'eût close })lus logiquement en se retirant alors des affaires publiques qu'en y restant.

Voilà, mon cher ami, très en courant et par premier aperçu, ce que je sais de plus général sur la vie de cet homme extraordinaire. Je ne dis pas que les deux idées mères, qui en sont la clef, soient également jusles. Je dis seulement que c'étaient ses idées, et qu'il les a suivies, depuis la commune où il a servi de dernier intermédiaire entre le malheureux Louis XVI et Danton, jusqu'à son dernier discours contre le costume, en 1838, je crois.

La sincérité passionnée et l'éloquence incomparable qu'il montrait en défendant deux thèses qui })our beaucoup d'esprits renferment des contraires, a toujours été pour moi le spectacle le plus singulier que j'aie rencontré. 11 fldlait l'entendre parler de la révolution. Personne ne faisait mieux comprendre la grandeur de ce temps et sa supériorité sur le nôtre, même au travers de ses faiblesses et de ses violences. Les plus belles paroles qui aient jamais été prononcées sur ce qu'on peut appeler les grandes conquêtes de 89 sont sorties de sa bouche. Ce que j'ai jamais entendu dire de plus amer sur les vices de l'ancien régime, sur les folies et les ridicules des émigrés ou des ultras, c'est lui qui l'a dit. Mais fallait-il peindre la violence, les goîils tyranniqiies,

les passions desordonnées, les folies sanguinaires el. l'inlolérance de ce qu'il appelait l'esprit révolutionnaire : c'était Tacite. Deux traits lui suffisaient pour tracer une image qui restait éternellement présente à l'imagination. Je le trouve très-éminent dans ses écrits. C'est par là qu'il vivra. Mais il était incomparable dans sa conversation. Il lui arrivait bien souvent de ne pas me convaincre, mais il m 'étonnait toujours.

Peu de temps avant sa mort, il a bien voulu me remettre un choix de ses discours. Je lui avais demandé de le faire, et il l'a fait évidemment dans le but de ma permettre de suivie, dans les différents temps de sa carrière politique, la marche de .ses idées. C'est donc un recueil précieux. Je l'ai fait relier, et j'ai une occasion de vous l'envoyer dans une caisse de livres que je fais partir pour Paris. Si vous voulez en savoir plus long, venez causer.

Tocqueville, 19 juillet 1858.

Cher monsieur de Circourf, je vous écris encore à Bougival, pensant que, si vous n'y êtes pas encore arrivé, ma lettre vous sera envoyée ou vous attendra en lieu sûr. 11 me lardait de savoir où vous prendre pour vous remercier d'avoir trouvé le temps de m'écrire des lettres si intéressantes tout en habitant avec les chamois.

On y ressentait cette élaslicité de corps et d'esprit que donne l'air des montagnes à ceux (jiii ont le boidieur de se bien porter. Ce dernier cas n'est pas le mien depuis quelques mois.

Tout ce pays est en l'air par l'approche des fêtes. Le chemin de fer étant déjà ouvert et un service régulier de bateaux à vapeur se faisant entre Cherbourg et Weymouth, il est, en effet, probable que toute la France et toute l'Angleterre vont se réunir sur le petit coin de terre que nous habitons. Tous comprenez, du reste, que l'enthousiasme général me gagne peu. J'ai toujours délesté les joies officielles, môme sous les gouvernements que j'aimais le plus... Il n'y a qu'un seule partie du spectacle qu'on nous prépare qui m'attirera à Cherbourg : c'est la réunion de celle flolle immense que les escadres combinées de France et d'Angleterre vont former. Ce sera un grand tableau, mais qui me donnera sans doute une impression mélancolique analogue à celle que j'éprouvais le 20 mai 1848, lors de l'immense revue du Champ de Mars, où plus de cent mille hommes parurent en armes. Hélas! me disais-je en revenant, je viens d'assister à la revue de deux armées qui bientôt seront aux mains dans Paris. Cela n'a pas manqué, comme vous savez. Dieu veuille qu'il n'en soit pas ainsi cette fois! Pu reste, tant que les Anglais auront dans l'Inde les affaires que nous leur voyons, il n'y a guère à craindre de leur côté. Je trouve pour ma part que leur position dans l'Inde est aujourd'hui plus grave et j)lus difficile que le lendemain de l'insurrection. Il y a longtemps que

A MADAME G ROTE. 4i'J

je pense qu'au fond de tout ce qui se passe de ce côté de l'Orient, il y a un fait nouveau et général : une réaction universelle contre la race européenne. Cette réaction sera-t-clle assez forte pour triompher? J'espère que non. Je crois qu'on nous a laissé prendre trop d'avance. Mais qu'elle se produise partout et soit la cause commune de mille effets divers que nous voyons, de cela je ne doute point.

ji

De nouveau mille remerciements sincères de vos lettres et mille amitiés.

Tocqueville, 25 juillet 1858.

Chère madame Grote, j'ai reçu votre lettre du 5, et j'aurais dû y répondre sur-le-champ. Je ne l'ai pas fait par toutes sortes de mauvaises raisons, parmi lesquelles ne se place point, je vous l'assure, l'indifférence... Ce qui m'a empêché depuis quelque temps d'écrire à mes amis est un certain malaise de corps, et, par suite, d'esprit, dont il m'est très-difficile de sortir. Ma santé m'a un moment très alarmé. Il y a un mois j'ai un peu craché le sang. Huit ans auparavant une terrible maladie avait commencé de la même manière. J'ai pensé que j'en étais repris. Ma femme l'a cru plus encore que moi. Elle a envoyé en toute hâte chercher mon frère,

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qui habile près de Clierbourg, el un médecin. L'accident n'a pas eu de suite. Mais depuis ce temps-là je n'ai plus élc le môme homme. Aujourd'hui encore je n'ai pas repris mon assiette. 11 m'a paru inutile de parler à d'autres que les amis très-intimes de cet accident. Ainsi veuillez garder pour vous ce que je vous en raconte. A ce mal physique se joint, en ce moment, un sentiment que je n'avoue non plus qu'à mes plus intimes amis : l'ennui profond que me cause le voisinage des pompes

impériales

Vous voyez, très-chère madame Grote, qu'il ne faut jias vous reprocher de me parler longuement de vous ; car voilà cinq pages au moins qui ne sont consacrées qu'à vous dire ce qui m'arrive, mes sentiments, mes pensées. Mais à qui pourrais-je mieux parler à cœur ouvert qu'à vous, qui m'avez toujours montré une amitié si véritable et dont les opinions sympathisent si bien avec les miennes? J'ai bien du regret de ne pouvoir aller m'asseoir à côté de M. Grote à l'Institut*. J'aimerais fort à le voir en ce lieu-là. J'ai le plaisir d'avoir été un des premiers à signaler, dans un discours })ublic, les admii-ables travaux de votre mari. J'avais déjà alors une très haute idée de son livre; moins haute cependant que celle que j'en ai conçue depuis, en l'étudiant de plus près.

' M. Grolc vouait trèlrc élu mciiibre corrcspoiidaul de rAcadéum; cIls bciouccb morales cl j)olitiques.

A LUKD UAÎIIEHTON. 451

A LORD IIATIIERTON

Tocqueville, l" septembre 1858

J'ai demandé bien des fois de vos nouvelles depuis trois mois, mylord, et j'ai eu la satisfaction d'en recevoir de bonnes. Mais il me fâche d'être si longtemps sans communiquer directement avec vous : et je veux que vous me promettiez de ne pas laisser interrompre tout à fait notre correspondance.

Vous me donniez dans votre dernière lettre des détails très-intéressants sur votre agriculture et en même temps décourageants pour nous, parce qu'ils montrent combien il est difficile d'introduire dans notre pays des méthodes aussi perfectionnées que les vôtres. Si un jour, comme j'en ai le vif désir, vous m'accordez le plaisir de vous recevoir pendant une semaine ou deux chez moi, je vous mettrai sous les yeux un tableau qui vous fera aussitôt comprendre la vérité de ce qui précède... Je crois que vous jugerez alors comme moi que notre principal effort doit encore se borner à améliorer les assolements, à obtenir qu'on fasse plus de bestiaux, qu'on fume et surtout qu'on sarcle mieux les terres, qu'on perfectionne les races existantes par une meilleure nourriture, de meilleurs soins, des croisements intelligents. Quant à l'introduction de machines très-perfectionnées, mais coûteuses, de procédés savants dont l'application exige un capital très-considérable, un grand espace, un plan

452 CORRlilSPONDANCE.

crensemblc, le temps n'est j)as encore venu, je pense, de l'essayer. Vous avez une agriculture de capitalistes : nous avons encore une agriculture de paysans. Tout ceci, du reste, pour être bien compris, demanderait un séjour en France à la campagne. Ne puis-je au moins espérer que vous consentirez à le faire l'an prochain? Aux mois de juillet et d'août, la vie de Londres est déjà finie ou à peu près; celle delà campagne est à peine commencée. C'est le moment où une petite excursion dans notre Normandie vous gênerait le moins et nous arrangerait le plus. Promeltez-moi donc, mylord, de nous accorder ce plaisir 1 an prochain. Je crois que ce que je vous ferais voir ici en huit ou quinze jours vous en apprendrait plus sur l'état agricole, social et politique même de la France, que ce qu'on en peut savoir à Paris en un an.

Adieu, mylord ; offrez, je vous prie, les souvenirs de ma femme et mes hommages respectueux à lady Hatherton. Veuillez nous traiter mieux l'an prochain que vous ne l'avez fait cette année, et surtout croyez à tous mes sentiments de bien sincère amitié.

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