‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 60 sur 67 · A SIR GEORGE G. LEWIS · texte numérisé non relu

A SIR GEORGE G. LEWIS

Tocque ville, 5 septembre 1858.

Cher monsieur Lewis, M. Grey, qui vient de passer quelques jours chez moi, m'a donné de bonnes nou-

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A SIK r.EOUGE C. LEWIS. 455

velles de vous. Mais cela ne me suffit pas. Je veux en avoir de vous-même et savoir par vous comment se portent lady Thereza et ses enfants. Aussi bien je n'aime pas à resler un temps trop prolongé sans communiquer avec vous. C'est une bonne habitude que je tiens à ne pas perdre. Dites-moi donc sans trop tarder où vous êtes, vous et les vôtres, ce que vous faites et l'emploi que vous comptez donner aux loisirs qu'on vous laisse*. Toutes ces choses m'intéressent véritablement.

J'imagine que vous n'avez pas été tenté de voir do près les fêtes de Cherbourg:. Si j'avais pu vous supposer code intention, je vous aurais prié très-instamment de vouloir bien, à cette occasion, accorder quelques jours à Tocqueville. Mais vous n'êtes point, que je sache, un amateur de fêtes et de spectacles; et c'était d'ailleurs aux nouveaux plutôt qu'aux anciens ministres de la reine à lui faire escorte en cette circonstance. Je n'ai vu moimême ces magnificences que du haut de mes rochers. Au point de vue de l'art, c'était réellement un superbe spectacle. Ces deux grandes flottes ramassées dans un pelit espace, toutes couvertes de leurs pavillons et retentissantes de leur formidable artillerie, donnaient une grande idée de la puissance de l'homme, au moins de sa puissance destructive... Cette vue me suggérait une définition de notre espèce qui n'est point encore admise par les naturalistes. 11 me semble qu'on pourrait assez convenablement classer l'homme dans l'échelle des êtres,

* Sir G. C. Lewis, clianceliei' de rÉcliiqiiicr, avait quitU'' le iiiiiiisièrc lors (11' ravi'iu'iuoiit de lord Dcrbv.

en disant que c'est l'animal de la création qui est le mieux doué pour travailler à la destruction de ses semblables. Malgré l'aspect guerrier do celle entrevue de l'empereur et de la reine, je la crois favorable au maintien de la paix, et à ce point de vue je m'en réjouis. Mais je crains que la défiance entre les nations ne soit incurable. J'en ai chaque jour la preuve, et je m'étonne en voyant deux peuples qui semblent s'embrasser si étroitement et qui pourtant appliquent si bien le principe de la Rochefoucauld, qu'il faut toujours vivre avec ses amis comme si on devait devenir leur ennemi. Le moindre souffle enflammerait en France des passions antianglaises. . . . Rappelez-moi, je vous prie, de la manière la plus amicale, au souvenir de lady Thereza et à celui de mademoiselle Listar, et croyez à mes bien sincères amitiés.

A W. R. r.REG, ESQ.

Tocqueville, l'^'' octobre 1858.

Mon cher monsieur, vous m'avez envoyé deux exemplaires du ^alional Review que j'ai lus. Des deux articles qui sont écrits par vous dans ce recueil, il y en a un surtout qui m'a assez frappé pour que je sente le désir devons en entretenir. Cela me sera une occasion devons remercier de votre envoi et de vous demander de vos nouvelles.

A W. R. TtREG, KSO. 455

L'article dont je parle est celui qui traite de l'état des partis en Angleterre. Cet article est assurément très-remarquable, autant que le phénomène politique qu'il cherche à expliquer. La peinture que vous faites de tous les inconvénients qui résultent de la destruction des grands partis est d'une vérité saisissante. J'ai vu pendant quinze ans le spectacle que vous peignez, et je puis vous attester qu'il n'y pas un tableau plus exact que le vôtre, de la maladie politique dont vous décrivez les symptômes. C'est la vue prolongée de ce monde parlementaire, n'obéissant plus à des doctrines fixes et paraissant marcher nu hasard sous l'impulsion d'intérêts individuels; c'est cette vue prolongée, dis-je, qui a fait croire à une partie de la nation française que les institutions représentatives étaient établies pour l'avantage particulier de quelques gens d'esprit et non pour le profit général du pays. A tous les inconvénients que vous indiquez, je me permettrai seulement d'ajouter celui-ci, que vous n'avez pas mis, ce me semble, en lumière, et qui cependant n'est pas des moindres.

Lorsqu'il n'y a plus de grands partis bien liés par des intérêts et des passions communes, la politique étrangère ne manque presque jamais de devenir l'élément principal de l'activité parlementaire. Le cabinet n'a plus, à vrai dire, la direction des choses du dehors. Cette direction tombe dans les mains des chambres. La cause en est évidente : le terrain de la politique étrangère est essentiellement mobile ; il se prête à toutes sortes de manœuvres parlementaires. On y rencontre sans cesse

de grandes questions capables de passionner la nalioii, et à propos desquelles les hommes politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir, suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y })orle. Je regarde comme un axiome que dans le pays libre où il n'existe pas de grands partis, la principale direction des affaires étrangères cessera d'appartenir aux ministres pour être prise par les assemblées. Or, je regarde un tel état de choses comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires étrangères ont-, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par un petit nombre d'hommes, aiec mile, en secret. En cette matière, les assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent.

Je trouve que vous avez indiqué avec une rare sagacité à quelles conditions i\ peut exister de grands partis, bien disciplinés, dans un pays libre. Il faut, comme vous le dites, que chacun d'eux soit le représentant de l'un des deux grands principes qui divisent éternellement les sociétés humaines, et que, pour abréger, on peut désigner sous le nom d'aristocratie et de démocratie. Je suis porté à croire comme vous qu'on ne roverra de grands partis organisés en Angleterre, que quand le parlement arrivera à être nettement divisé sur la question de savoir s'il faut continuer à maintenir le gouvernement dans les mains du petit nombre ou le mettre

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