‹ Correspondance d'Alexis de Tocqueville, publiée en 1860Chapitre 8 sur 67 · A M. LE VICOMTE DE TOCQUEVILLE · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE DE TOCQUEVILLE

Versailles, 18 août 1830.

Mon cher ami, nous approuvons tous ton plan. Personne de nous ne te conseillera jamais de donner ta démission ^ Avec la vivacité de ton esprit et de ton caractère lu pourrais, au bout de quelque temps, trouver ton oisiveté insupportable. Il faut essayer de la tranquillité, et ne pas s'y précipiter à corps perdu et pour toujours. Mon père est à Paris depuis deux jours pour agir en ta faveur. Il a demandé une audience au directeur du personnel. Je pense qu'il a dû l'obtenir hier. Je conçois parfaitement que tu veuilles te garder une porte ouverte pour le cas de guerre. C'est en effet celui oii le devoir serait le plus nettement tracé. Plus d'invasion sous quelque prétexte que ce soit ! C'est le cri des royalistes eux-mêmes. La nation se lèverait comme un seul homme si on voulait se mêler de son gouvernement intérieur. . .

J'ai prêté le nouveau serment avant^hier. C'est un moment désagréable. Non que la conscience reproche rien, mais l'orgueil est froissé de l'idée que d'autres peuvent croire que l'intérêt vous fait agir contre votre conviction. Je reste donc : mais resterai-je longtemps?

' Hippolytc, son frère aîné, devenu depuis le comte de Tocqueville. - Au moment de la révolution de juillet, le vicomte liipjolyle de Tocqueville était capitaine dans un régiment de cavalerie.

Je l'ignore. Il arrive à la magislraliire la mémo chose qu'à l'armée. Elle est humiliée. Mais nous, nous n'avons pas comme vous la ressource de nt)us relever à coups de sahre. Aussi, si je voyais jour à une autre carrière, je crois que je quitterais celle-ci ; mais je n'en aperçois point. Je reste donc, jusqu'à ce qu'en ma qualité de juge auditeur on me renvoie. Vois ce que c'est que la modération! Si le ministère Polignac eût triomphé, j'aurais été cassé pour avoir résisté aux ordonnances. Il est vaincu, et je serai peut-être mis de côté par ceux qui l'ont renversé; car je ne puis approuver tout ce qui se fait.

Nous recevons presque tous les jours des lettres d'Emilie ^ Il est impossible de nous témoigner plus d'amitié qu'elle ne fait. Mon père en était ému l'autre jour, et disait que ce qui le consolait dans ces pénibles événements, c'était l'attachement que nous et ses bellesfilles nous lui montrions. De mon côté, j'ai été trèscontent de la manière froide et calme dont il a envisagé tout ceci.

Si je m'en croyais, j'aurais encore bien des choses à te dire. Tout ce que j'ai vu pendant cette révolution demanderait un volume. Nous en causerons bieiitôt, cela vaudra mieux.

Adieu, mon cher ami, je t'aime et t'embrasse du meilleur de mon cœur.

' Sa belle-sœiir, la vicomtesse Ilippolylc de Tocqueville.

Londres, 13 août 1853.

Me voilà enfin arrivé en Angleterre, mon cher ami ; non sans peine, je vous assure. Je me suis d'abord rendu de Cherbourg à Guernesey, dans un yacht où le propriétaire m'avait offert une place. Là, j'ai trouvé un bateau à vapeur qui m'a conduit en dix heures dans une petite ville de la côte méridionale d'Angleterre, appelée Weymoulh, d'où je suis enfin parvenu à gagner Londres. J'y suis depuis samedi dernier. Il me serait difficile de vous rien dire sur les impressions que j'éprouve depuis" que j'ai mis le pied dans cette immense métropole. C'est un étourdissement continuel et un sentiment profond de ma nullité. Nous étions beaucoup en Amérique. Nous ne sommes pas grand' chose à Paris. Mais il faut arriver au-dessous de zéro, et prendre ce que les mathématiciens appellent les nombres négatifs pour computer ce que je suis ici. Ceci tient à deux causes : d'abord à l'immensité de cette ville qui dépasse tout ce que Paris peut faire imaginer, et à la multitude de célébrités diverses qui s'y rencontrent ; secondement, à la place qu'y occupe l'aristocratie, chose dont il me semble que je n'avais pas d'idée. La position que donne la fortune jointe à la naissance, me paraît être encore ici à un million de pieds au-dessus de tout le reste. Vous sentez que je ne puis parler encore de l'esprit du peuple anglais ; ce

que je puis dire, c'est que ce qui me frappe le plus jusqu'à présent dans les mœurs, c'est leur extérieur aristocratique; l'esprit aristocratique me paraît descendu dans toutes les classes... Je ne retrouve en aucun point notre Amérique... Me voilà donc errant sur la surface de Londres comme un moucheron sur une botte de foin. . . Tous les gens auxquels je puis parvenir me traitent avec distinction; mais la difficulté est de les joindre... Le plus difficile ici, c'est de savoir borner sa curiosité à quelque chose; la multitude des objets intéressants (intellectuellement parlant) vous écrase; c'est dans le choix à faire que j'aurais besoin d'être dirigé... Ecrivez-moi au plus tôt.

AU MEME

Paris, 5 juillet 1834.

J'ai reçu de vous, l'autre jour, mon cher ami, une lettre telle que je les aime, c'est-à-dire longue et détaillée. Je vous en remercie et vous prie de persévérer dans ce système. De mon côté, je tâcherai d'être exact dans ma correspondance. Vous êtes d'ailleurs la seule personne avec laquelle je puisse correspondre sans perdre beaucoup de temps. Ce que je vous dis vient si naturellement que je n'emploie à vous faire une lettre que le temps nécessaire pour en tracer les caractères. Cela vient, je crois, indépendamment ou plutôt à cause de l'amitié.

de ce que je suis sûr que vous me connaissez si bien qu'avec vous je n'ai rien à gagner ni à perdre. Je vais donc mon train sans songer aux conséquences...

Je suis retourné avant-hier chez Gosseb'n. Si le susdit G. avait lu mon manuscrit*, le résultat de la visite n'eût pas été flatteur pour moi, car, à mesure que je répondais à ses questions sur le sujet dû livre, je voyais que la peur commençait à le galoper. Il a fini par me dire qu'il tirerait à cinq cents exemplaires. Je lui ai paru étonné de cette dernière résolution, et alors il m'a expliqué ses motifs. Il n'est pas beaucoup plus cher, il est vrai, de tirer à mille que cinq cents. Mais si l'ouvrage ne se vend pas, on perd tout ce surplus. Lorsqu'au contraire il faut refaire une seconde édition, il en coûte plus, il est vrai, que si on avait tiré sur-le-champ le nombre nécessaire, mais on va alors à peu près à coup sûr. Dans le premier système, on a donc chance de perdre; dans l'autre, chance de moins gagner. Or, dans l'état de la librairie, il faut se résoudre à viser aux petits profits assurés. Tout cela m'a paru fort raisonnable. Il n'en résulte pas moins que Gosselin a une fière peur soit de perdre, soit de peu gagner avec moi. C'est la morale que j'ai tirée de ma visite...

C'est, à mon avis, un côté assez humiliant de la profession d'auteur, d'avoir à traiter ainsi d'inférieur à supérieur avec le libraire.

Je suis toujours, ou pour mieux dire, je suis plus que

' Lo manuscrit dos doux juvinicrs volumes do la Démocratie en Amérique.

jamais décidé à vous arriver vers le 15 du mois prochain avec mon manuscrit sous mon bras et mon fusil en bandoulière. Préparez-vous donc d'avance à tous les exercices de l'esprit cl du corps.

AU MEME

1" avril 1855.

Je vais, mon cher ami, vous écrire deux mots en courant. Il me semble que vous êtes parti depuis un mois, tant les événements, je dis les petits événements, s'accumulent!... J'ai été hier malin chez Gosselin, lequel m'a reçu avec la figure la plus épanouie du monde en me disant : « Ah çà! mais il paraît que vous avez fait un chef-d'œuvre! » Ne trouvez-vous pas que celle ex'clamation peint l'industriel tout entier! Je me suis assis. Nous avon^ causé de la seconde édition. Il fallait parler affaires, ce que j'ai fait assez gauchement et avec un air de petit garçon en présence de son pédagogue. Bref, à toutes ses propositions, je nai trouvé rien à objecter; et, ayant placé sur ma tête le chapeau que je tournais'dcpuis un quart d'heure dans mes mains, je suis parti convaincu de deux choses : 1** que Gosselin avait les meilleures intenlif)ns du monde; 2° que j'étais décidément un grand sol en affaires, ce qui n'cmpèche pas que je ne sois un petit homme

... La veille de votre départ, j'avais été voir madame Récamier, laquelle m'avait invité à venir le lendemain, qui était hier à trois heures, entendre le grand /«omme lire une portion de "ses Mémoires, J'y ai été. J'ai trouvé là un paquet de célébrités en herbe ou toutes venues, un petit salon très-bien composé, Chateaubriand d'abord, Ampère, Ballanche, Sainte-Beuve, le duc de Noailles et le duc do Laval, le même à qui j'avais entendu dire à Rome il y a dix ans : « Saquedié ! j'ai passé des moments bien agréables chez cette femmelà 1 » Chateaubriand m'a présenté à tout ce monde-là, de manière à me faire des amis de quelques-uns et de sincères ennemis du plus grand nombre. Les uns et les autres m'ont adressé beaucoup de compliments. Après avoir ainsi procédé à la petite pièce, les véritables acteurs sont entrés en scène. Jl serait trop long de vous dire ce que j'ai entendu. C'est la première restauration et les cent-jours. Du mauvais goût quelquefois, quelquefois aussi de la bile très-acre, de la profondeur dans la peinture des embarras de Napoléon suf le trône, de la verve partout, de la poésie à pleines mains, la marche de Napoléon sur Paris après le retour de l'île d'Elbe peinte comme auraient pu le faire Homère et Tacite réunis, la bataille de Waterloo décrite de manière à faire frémir tous les nerfs, quoique ce ne soit que le retentissement lointain du canon... Que vous dirai-je? J'étais ému, agité réellement et profondément remué, el, en exprimant une admiration extrême, je n'ai fait que rendre ma pensée. Madame Récamier et ensuite M. de

Chateaubriand m'ont chargé de vous dire qu'ils regrettaient beaucoup que vous ne fussiez pas là.

Je revenais hier chez moi, à la suite de cette séance, porté dans ce milieu aérien qui n'est pas encore le ciel et qui n'est plus la terre, milieu où se trouve l'esprit quand on a été fortement ému et que l'impression vibre encore : en arrivant, j'ai trouvé une lettre de

Paris, 21 février 1855.

Mon cher M. Senior, je vous remercie beaucoup de la lettre aimable et obligeante que vous venez de m'écrire. Votre suffrage est un de ceux que j'ambitionnais le plus, et je suis fier de l'avoir obtenu. Combien je voudrais que le livre fût mis à la portée d'un grand nombre de vos compatriotes et qu'on s'en formât généralement ro})inion que vous paraissez personnellement avoir conçue! Son succès ici dépasse de beaucoup mes espérances. Mais je ne serai pas satisfait s'il ne s'étend pas à un pays que je regarde comme ma seconde patrie intellectuelle.

J'en viens à vos critiques, qui m'ont fait presque autant de plaisir que vos louanges, parce qu'elles m'ont

' Voir la Notice, pages 105, lOi ol 105, tome V.

prouvé avec quelle attention vous avez lu Touvragc, et qu'il est plusieurs d'entre elles dont je compte profiter pour la seconde édition.

Vous me dites avec beaucoup de raison, à propos d'une note de la page 77, que l'entretien des pauvres n'est pas une marque que le gouvernement est démocratique; aussi n'ai-je cité l'Amérique sur ce point que pour donner aux lecteurs français un exemple des dépenses auxquelles une démocratie aimait à se livrer. Tous les gouvernements peuvent être poussés par différentes raisons à entretenir les pauvres aux frais de l'État; mais le gouvernement démocratique est porté par nature à agir ainsi.

J'avais dit, page 115, que dans la législation anglaise le bien du pauvre avait fini par être sacrifié à celui du riche. Vous m'attaquez sur ce point, dont vous êtes assurément un juge fort compétent. Vous me permettez cependant de n'être pas de votre avis. D'abord il me semble que vous donnez au mot le bien du pauvre une acception restreinte que je ne lui ai point donnée : vous le traduisez par le mot wealth qui s'applique particulièrement à la richesse. J'avais voulu parler, moi, de toutes les choses qui peuvent concourir au bien-être la vie : la considération, les droits politiques, la facilité à obtenir justice, les jouissances de l'esprit et mille autres choses qui contribuent indirectement au bonheur. Je pense, jusqu'à preuve contraire, qu'en Angleterre les riches ont peu à peu attiré à eux presque tous les avantages que l'état de société fournit aux hommes. En

prenant la quesllon dans le sens restrcinl que vous lui avez donné, el en admettant que le pauvre ait un prolit momentané plus grand à cultiver la terre d'un autre que la sienne propre, pensez-vous qu'il n'y ait pas des profits politiques, moraux, intellectuels, attachés à la possession de la terre, et qui compensent au delà, et surtout d'une manière permanente, le désavantage que vous signalez? Je sais du reste que je touche là une des plus grandes questions de notre temps et celle sur laquelle probablement nous sommes le plus profondément en dissentiment. Nous aurons bientôt, j'espère, le loisir d'en causer. En attendant, je ne puis m'empêcher de vous dire que j'ai été bien peu satisfait de la manière dont M. Mac Culloch, aux talents duquel je rends du reste hommage, a traité celte question. J ai été surpris de le voir nous citer, nous autres Français, à l'appui de SCS arguments en faveur de la non-division de la propriété foncière, et prétendre que le bien-être matériel diminuait en France à mesure que les héritages se divisaient : ce que je suis convaincu être jusqu'à présent matériellement faux. Une pareille opinion ne trouverait aucun écho parmi nous, même parmi ceux qui attaquent la loi des successions comme im]i()lili(jue el dangereuse dans sa tendance linale. Ceux-là mêmes reconnaissent que quant à présent les progrès du peuple dans la voie du bien-être et de la civilisation sont continus et rapides ; et que, sous ce rapport, la France d'aujourd'hui ne ressemble déjà plus à la France d'il y a vingt ans. Au reste, je le répète, de semblables ques-

lions ne peuvent se traiter par lettres. Il faut les réserver pour de longs entretiens. Agréez.

i M. DE CORCELLE

12 avril 1855.

Mon cher monsieur, j'ai examiné vos critiques avec autant d'impartialité qu'un auteur peut en mettre. Quelques-unes m'ont paru très-fondées ; toutes sont présentées avec une extrême bienveillance.

Je ne ferai qu'une seule observation. La voici : Vous me faites voir trop en noir l'avenir de la démocratie. Si mes im})ressions étaient aussi tristes que vous le pensez, vous auriez raison de croire qu'il y a une sorte de contradiction dans mes conclusions qui tendent, en définitive, à l'organisation progressive de la démocratie.

J'ai cherché, il est vrai, à établir quelles étaient les tendances naturelles que donnait à l'esprit et aux institutions de l'homme un état social démocratique. J'ai signalé les dangers qui attendaient l'humanité sur cette voie. Mais je n'ai pas prétendu qu'on ne pût lutter contre ces tendances, découvertes et combattues à temps ; qu'on ne pût conjurer ces dangers prévus à l'avance. Il m'a semblé que les démocrates (et je prends ce mot dans son bon sens) ne voyaient clairement ni les avantages ni les périls de l'état vers lequel ils cherc^haicnt à

diriger la société, el qu'ils étaient ainsi exposés à se méprendre sur les moyens à employer pour rendre les premiers les plus grands possibles, et les seconds les plus petits qu'on puisse les faire. J'ai donc entrepris 'de faire ressortir clairement, et avec toute la fermeté dont je suis capable, les uns et les autres, afin qu'on voie ses ennemis en face et qu'on sache contre quoi on a à lutter. Voilà ce qui me classe, je pense, complètement dans une autre catégorie que M. Jouffroy.

Ce dernier signale les périls de la démocratie et les considère comme inévitables. 11 ne s'agit, selon lui, que de les conjurer le plus longtemps possible; et lorsqu'enfm ils se présentent, il n'y a plus qu'à se couvrir la tête de son manteau et à se soumettre à sa destinée. Moi, je voudrais que la société vît ces périls comme un homme ferme qui sait que ces périls existent, qu'il faut s'y soumettre pour obtenir le but qu'il se propose, qui s'y expose, sans peine et sans regret, comme à la condition nécessaire de son entreprise, et ne les craint que quand il ne les aperçoit pas dans tout leur jour.

Je vous demande pardon de m'ctre étendu sur ce sujet. Il s'agit ici, non pas d'un détail de mes opinions, mais de la donnée génératrice, du point de départ de l'idée-mère, et j'attache une très-grande importance à ce que le public, en pareille matière, ne puisse errer.

Je ne veux pas finir, mon cher monsieur, sans vous exprimer toute ma reconnaissance, et sans vous dire que j'espère (pi'après avoir loué beaucoup trop le livre, vous voudrez bien devenir un des amis de l'auteur.

P. S. 11 y a lin passage de votre lettre qui me fait particulièrement grand plaisir. C'est celui où vous indiquez comme remède aux excès de la démocratie les élections à plusieurs degrés. C'est là, à mon avis, une idée capitale, qu'il faut présenter prudemment, mais qu'il est très-important dé faire arriver peu à peu à l'imagination de ceux qui aiment la liberté et l'égalité des hommes. Je crois fermement que les différents degrés d'élection forment le plus puissant moyen que possèdent les peuples démocratiques, de donner la direction de la société aux plus habiles, sans les rendre indépendants de tous le& autres.

Londres, ce 19 mai 1835.

Je voulais vous écrire beaucoup plus tôt, monsieur, afin de vous faire part du gracieux accueil que m'ont valu vos lettres ; mais d'abord les soins qui accompagnent nécessairement le commencement d'un voyage et ensuite une indisposition assez prolongée, m'ont empêché d'exécuter mon projet. Vous dire que j'ai été bien reçu des personnes auxquelles vous m'aviez adressé, ce serait rester fort au-dessous de la vérité. 11 n'y a pas de prévenances dont je n'aie été l'objet. M. le marquis de Lansdowne a surtout montré, par les témoignages de

Page 1