‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 10 sur 64 · LETTRE CI.VI · texte numérisé non relu

LETTRE CI.VI

De la famille Faker. — Damiette et ses environs. — Mœurs et caractère des liabitans. — Le lac Menzalèh. — Caractère des pêcheurs.

Damiette, avril 1831.

Je vous ai dit dans ma dernière lettre que nous étions logés dans la maison de M. Faker, agent consulaire de France ; cette maison est un véritable palais ; elle a plusieurs corps de logis , un jardin , de vastes appartemens , meublés avec somptuosité ; on m’a donné une des plus belles chambres ; j’ai à mes ordres dix à douze domestiques, parmi lesquels chacun a sa fonction particulière ; l’un m’apporte le café, l’autre la pipe, un troisième est chargé du linge, un quatrième de veiller à ce que j’aie de l’eau ; on m’a donné aussi un serviteur qui a l’emploi de chasser les mouches, quoique les mouches ne soient pas encore venues; le soir de notre arrivée, nous avons été conduits dans la salle à manger, où nous attendait un souper très-bien servi ; tout’ ce luxe dont je me souciais fort peu , m’a donné quelque tristesse, lorsque j’ai appris que M. Faker était mort depuis un an et que toute

sa fortune était engagée pour ce qu’il devait au pacha d’Egypte; voilà où conduisent les affaires de commerce qu’on fait avec un pacha ; toutefois il faut dire que jusqu’ici Méhémet Ali ne s’est pas montré un créancier trop brutal, et que, sur là sollicitation de M. Mimaut, il a donné des délais aux héritiers de M. Faker.

M. Faker était un négociant habile et de plus un homme éclairé et ami des lettres ; il avait formé une bibliothèque qui est maintenant sous le scellé et que je regrette de ne pouvoir visiter ; on m’a parlé de plusieurs ouvrages français, tels que l’histoire de Rollin, le voyage de Volney, qu’il avait fait traduire en arabe; il avait employé à ces traductions un Grec fort instruit, qui s’était fait catholique romain, et qui, ayant embrassé ensuite la religion anglicane, voyage mainte-*

nant pour le compte de la société biblique ; M. F aker a laissé un fils qui lui a succédé dans la place d’agent consulaire, mais que des infîr> mités empêchent de remplir ses fonctions. Nous n’avons vu la veuve et la belle-fille du défunt que le lendemain de notre arrivée ; la veuve, quoique touchant à son dixième lustre, a toutes les prétentions de la coquetterie, et paraît peu occupée des malheurs de sa famille ; elle nous a montré par la légèreté de son esprit et de ses manières jusqu’où peut conduire le défaut absolu d’instruction chez les femmes d’Orient. La belle-fille est remarquable par sa beauté ; ses yeux pétillent d’esprit, et ses paroles ont plus de raison qu’on ne permet à son sexe d’en avoir, au moins dans le pays où nous sommes.

Lorsque nous leur avons été présentés, les deux dames Faker étaient assises sur une estrade élevée comme deux reines d’Orient. Après le moka, on nous a servi le cassabeh ; la mère et la fille avaient à la main une longue pipe de bois de cerisier, et elles ont fumé avec nous ; puis nous avons échangé à l’aide d’un trucheman les complimens d’usage ; madame Faker la mère nous a demandé des nouvelles de plusieurs voyageurs qui ont passé par Damiette; elle s’était mis

dans la tête qu’ils étaient venus en Egypte pour lui faire la cour, et qu’ils reviendraient pour l’épouser ; comme ils ne revenaient point, elle se plaignait de leur abandon ; il faudrait avoir plus d’esprit que je n’en ai pour soutenir long-temps une conversation sur ce sujet; je dois profiter de cette occasion pour vous faire remarquer que les dames égyptiennes, même dans les choses frivoles, ont des idées qu’on ne comprend guère lorsqu’on vient de Paris, et pour entendre tout ce qu’elles disent, ce n’est pas toujours assez d’avoir un excellent interprète ; ce qui m’étonnait surtout , c’est que dans tout ce que je voyais, dans tout ce que j’entendais, rien n’était triste, et cependant il y avait autour de nous de grands sujets de tristesse.

Après cette première visite, la belle-fille de M. Faker a voulu me recevoir dans son appartement ; elle m’a fait signe de la suivre, et je l’ai suivie sans trop savoir où j’allais. Je me suis trouvé dans une grande salle, où j’ai vu des coffres remplis de hardes et du linge pendu à des cordes. Madame Faker me disait quelques mots arabes, mais je ne t’entendais point; je n’avais personne pour lui dire mes pensées et pour me rendre les siennes ; à la fin j’ai vu rouler des larmes dans ses yeux, et comme les larmes sont un langage qu’on entend partout, alors j’ai compris qu’elle voulait m’intéresser à ses malheurs et à ceux

d’orient.

de sa famille ; pauvre femme , étranger dans ce pays , que puis-je faire pour vous consoler, si ce n’est de pleurer avec vous? Jamais la vue d’une personne affligée ne m’a plus vivement ému , et si j’avais du crédit auprès du pacha , je ferais volontiers le voyage du Caire, pour lui parler de la famille Faker.

Nous avons parcouru plusieurs fois la ville de Damiette ; au-dessus de chaque maison est une terrasse d’où se découvre au loin le cours du Nil ; les rues sont plus spacieuses que dans la capitale ; l’air y circule librement , et comme la chaleur du climat est tempérée, les habitans ont moins de précautions à prendre contre le soleil. Les pluies y sont fréquentes surtout en hiver. Je vous invite à lire avec reserve les descriptions pompeuses qu’on a faites des environs de Damiette ; on peut admirer , il est vrai , ces vastes rivières , source de richesse, ces campagnes, coupées par mille canaux, où le cristal de l’onde disparaît partout sous les feuilles vertes du lotos, où le voyageur aime à retrouver le calamus (le calem ou la plume des Orientaux) , et le papyrus (le papier des anciens). Je me suis promené souvent au milieu de toutes ces merveilles ; j’ai vu des bosquets de citronniers et d’orangers , des bois de palmiers , des plantations de sycomores, des jardins où croissent le bananier aux larges feuilles, le grenadier à la fleur d’écarlate, le cassier semblable à notre citise ; j’avoue que ces paysages ne sont pas sans agrément ; mais dans tout cela, je ne trouve rien de pittoresque, rien qui ait assez frappé mes yeux et mon imagination, pour me mettre en frais d’enthousiasme descriptif.

Croiriez-vous, mon cher ami, qu’on a mis ici de la poésie jusque dans les chiffres, et que la population de Damiette a été portée jusqu’à quatre-vingt mille âmes ; tout ce que je peux vous dire avec quelque certitude, c’est que la ville compte à peine aujourd’hui trente mille habitans. Les Turcs et les Arabes forment à peu près les deux tiers de cette population ; on y trouve un assez grand nombre de juifs, plusieurs familles syriennes, grecques ou coptes. Les pères latins de Jérusalem ont à Damiette une succursale ouverte aux chrétiens catholiques. La ville a plusieurs grandes mosquées; on n’en cite aucune qui attire l’attention des étrangers ; autrefois la population musulmane de Damiette poussait le fanatisme jusqu’aux derniers excès ; elle avait massacré , à plusieurs reprises, des Européens ; aucune puissance chrétienne n’avait de représentans dans le

pays ; depuis un demi-siècle, les haines ardentes se sont calmées, et maintenant la tolérance des habitans de Damiette pourrait être citée comme modèle.

Le peuple que nous voyons dans les rues paraît moins vif et moins turbulent que celui du Caire ; on trouve ici moins de baladins et de danseurs, on voit moins d’oisifs dans les cafés. Damiette a aussi ses aimées, mais elles ne paraissent pas sur les places publiques ; souvent les gens riches donnent des concerts où sont appelées les cantatrices du pays, et ce qui m’a paru fort curieux, c’est que, dans certaines soirées musicales, on fait venir des rossignols élevés pour chanter en compagnie. J’ai parlé, dans mes lettres, d’un concert que nous avait donné le pacha d’Abouzabel ; dans ce concert figuraient tous les virtuoses de l’Égypte, mais on y avait oublié les rossignols de Da»miette.

La cité a de beaux bazars ; on voit qu’ils ont été bâtis dans un temps où le commerce florissait ; ce temps est passé et n’est pas près de revenir. Damiette faisait autrefois un grand commerce avec la Syrie, avec Chypre et Marseille; elle recevait les soies du Liban, le tabac de Latakié, le savon de la Palestine, le bois de l’Asie mineure, et

fournissait à tous ces pays les productions de l’Egypte ; le monopole et le fisc ont interrompu toutes ces sources de prospérité ; il n’existe plus de relations entre Damiette et Chypre ; l’embouchure du Nil ne voit plus aucun navire de France, ni même d’Italie ; jadis les vaisseaux de Marseille venaient charger du riz mezalaoui, le plus beau que produise l’Égypte ; mais depuis que le pacha s’est mis à la tête de toutes les cultures, et qu’on a voulu perfectionner les moyens de préparer le riz, il est arrivé que le riz de Damiette a perdu sa qualité, et que, dans les marchés d’Europe, il n’a pu soutenir la concurrence avec celui de Lombardie et de Piémont. Lorsqu’on arrive par le Nil, on peut reconnaître dès l’abord cette décadence du commerce et de l’industrie. Quand nous avons passé à Rosette, le Nil était couvert de voiles ; à Damiette,* nous voyons à peine quelques djermes qui ont échappé aux écueils du boghas.

Plusieurs historiens arabes nous disent que Damiette était jadis célèbre par ses tissus d’or et de soie ; Damiette ne fabrique plus de riches étoffes, mais elle fournit encore des serviettes de table à toute

l’Egypte et aux pays voisins; cette industrie qui occupe beaucoup d’ouvriers dans la cité et dans les villages du Nil , suffirait pour ré-

pandre Taisance parmi le peuple, si le pacha n’y avait mis la main, et ne l’avait soumise au fisc.

Nous avons fait ce matin une promenade au lac Menzaléh ; nous y sommes arrivés après trois quarts d’heure de marche ; le lac s’étend de l’ouest à l’est, sur un espace de vingt-deux lieues; sa largeur est de six lieues environ ; ses eaux n’ont guère que quatre ou cinq pieds de profondeur lorsque le Nil s’est retiré dans son lit; le fond du lac est vaseux et plein d’herbes * ; il communique avec la mer par trois embouchures , et n’en est séparé que par une langue de sable. Plusieurs canaux du Nil aboutissent au lac, entre autres le canal de Moueys et celui d’Aschmoun ou de Mansoura. Les traditions des Coptes et des Arabes nous disent que l’espace occupé par le lac était

autrefois une terre fertile l’Egypte n’avait pas de canton préférable pour la richesse du sol et la salubrité de l’air ; on y voyait partout des jardins, des forêts de palmiers, des vignes, des moissons, des villages et des bourgs. Vers le milieu du sixième siècle, les eaux de la mer couvrirent une grande partie de ces campagnes fécondes; toute la contrée fut enfin submergée quelques années avant la conquête des Arabes.

Cette partie de l’Égypte avait, dans l’antiquité, plusieurs villes célèbres ; on trouve encore les ruines de Thanis au sud-est du lac, celles de Pharamia et de Péluse au nord-est, non loin de la mer. Péluse, qu’on a confondue avec plusieurs autres villes, avait disparu dès les premiers siècles de l’ère chrétienne ; Pharamia existait encore au douzième siècle, et fut prise par Baudouin roi de Jérusalem ; c’est à Pharamia que ce prince tomba malade, après avoir mangé, m\xs dit Guillaume de Tyr, des poissons du Nil ; il fut emporté par ses compagnons d’armes jusqu’à El-Arisch, où il mourut en recom-* inandant à son cuisinier de saler son corps, afin qu’on pût le transporter à Jérusalem, et l’ensevelir près de son frère Godefroy. Thania fut la plus illustre des cités bâties dans cette belle province égyp-

tienne; l’Ecriture parle souvent de Thanis; c’est là que mourut Jérémie, c’est là que Moïse fut exposé sur les eaux et sauvé miraculeusement ; c’est là qu’habitaient les Pharaons lorsque les Hébreux

sortirent d’Egypte pour aller dans la terre de Chanaam. Si les juifs

^ On peut consulter ici le mémoire du général Andréossy sur le lac Menzalôh; Voyez le Recueil des mémoires sur l’Égypte»

ne prirent pas la route d’El-Arisch, qui est la plus courte et la plus^ facile, ce ne fut pas seulement dans la crainte de rencontrer les Philistins , mais sans doute aussi parce qu’ils voulaient s’éloigner de Thanis, où résidait toute la puissance des monarques égyptiens. Thanis était encore célèbre après la conquête des Arabes; dans la croisade de Jean de Brienne, elle tomba au pouvoir des chrétiens;, plus tard, leshabitans * de Thanis furent transportés à Damiette.

L’aspect du lac est fort animé ; on y voit sans cesse voltiger toutes sortes d’oiseaux aquatiques, et des milliers de bateaux pêcheurs le sillonnent jour et nuit dans tous les sens; le pélican, la grue, le héron > tous les oiseaux qui vivent chez nous dans les marais, sur les étangs ou sur les rivières, habitent les îles du Menzalêh ; on y a reconnu l’ibis, qui ne se retrouve presque plus en Égypte, que dans les catacombes de Sakhara. Les habitans ont une singulière manière de prendre les macreuses et les canards sauvages ; ils se couvrent la tête d’un bonnet noir ou d’une écorce de citrouille, et, se plongeant dans l’eau, ils s’avancent jusqu’au lieu où ces oiseaux nagent en troupes ; ils les saisissent par les pattes ou leur jettent un filet qui le& retient captifs. Les eaux du Menzalêh sont très-poissonneuses ; le& Arabes disent que le lac a autant d’espèces de poissons qu’il y a de jours dans l’année. Il ne faut pas croire à cette exagération, mais il est certain que les poissons du lac, quel que soit le nombre de leurs espèces, se multiplient à l’infini. La pêche du Menzalêh a toujours été affermée par le gouvernement d’Égypte ; sous les sultans circassiens elle rapportait dix mille dinars ; sous les mamelucks, quarante mille écus; Méhémet Ali en retire aujourd’hui huit cents bourses^ ce qui équivaut à six cent mille piastres ou deux cent mille francs de notre monnaie.

Le lac de Menzalêh renferme un grand nombre de petites îles ; ce sont des terrains exhaussés qu’occupaient autrefois des villages et des bourgs, et que les eaux de l’inondation ont laissés à découvert. Les îles Matarieh sont les seules qui soient maintenant habitées. Leur population est si nombreuse qu’il ne reste pas de place sur le sol pour planter un arbre, et que les cabanes s’y trouvent pêle-mêle avec les tombeaux. Là tout le monde est occupé de la pêche et de la salure

^ On peut lire une description très-détaillée et fort intéressante des ruines de Thanis, par M. Louis Cordier. Cette description est dans le tome Y du Recueil des mémoires sur l’Égypte.

d’orient.

des poissons ; les endroits les plus poissonneux sont divisés en plusieurs enceintes formées de joncs et de roseaux; ce sont là les domaines des pêcheurs, et cette propriété est beaucoup plus respectée que celle des terres cultivées par les malheureux fellahs. Les habitans de Matarieh ont les jalousies des peuples insulaires, et prétendent à la domination exclusive des eaux qui les environnent ; malheur au pêcheur étranger qui pousserait sa barque jusque dans leur petit archipel, et qui serait surpris jetant ses filets près de leurs îles !

Nous sommes entrés dans le village de Kafr-JEl-Nossarahf situé à la pointe occidentale du lac ; auprès du village est une espèce de port pour les barques des pêcheurs ; on voit là des bateaux avec une voile, d’autres qui ont des rames ou qui sont poussés à l’aide d’une longue perche. Le village est bâti de roseaux et de boue ; la population se trouve là entassée dans de misérables huttes ; les enfans sont nus, les hommes portent sur la tête un tarbousch rouge ; et n’ont pour vêtement qu’un caleçon ; les femmes que j’ai vues sont sans voile, une tunique bleue les couvre et leur descend jusqu’au talon ; leur physionomie a quelque chose de triste et même de sauvage. On compte autour du lac Menzalêh dix-sept villages comme celui de Kafr-El- Nossarah ; la plus grande partie de cette population riveraine, placée entre le lac et des déserts de sable, n’a d’autre industrie et d’autre ressource que la pêche ; avec le poisson salé qui est envoyé au Caire, dans la Syrie, dans l’intérieur de l’Afrique, les peuplades de pêcheurs se procurent des dattes, du riz, des draps grossiers, du bois de construction pour leurs bateaux, du chanvre pour leurs filets et des armes pour faire la guerre aux oiseaux du lac, quelquefois même pour se défendre contre leurs ennemis. Non moins barbares que les Arabes bédouins, ils n’ont qu’une idée vague du Coran ; ils savent à peine compter les jours de l’année, et ne mesurent les heures que par la projection de leur ombre. L’habitude de vivre au milieu de toutes sortes de privations, la facilité qu’ils ont de se transporter par le lac d’un lieu à un autre, et d’échapper à toute poursuite du gouvernement, entretiennent chez eux un esprit d’indépendance que les mamelucks n’avaient jamais pu dompter , et que Méhémet Ali a beaucoup de peine à contenir.

Dans les derniers temps, les pêcheurs du lac ont servi de guide aux pauvres fellahs qui désertent leurs foyers pour se rendre dans la Palestine. Il faut remarquer ici que la Palestine est encore la terre

promise pour tous les habitans de ce pays, que la misère accable ; c’est par le lac Menzalêb que s’écoule la partie malheureuse de la population, qui ne va point dans le désert, comme autrefois les juifs, pour adorer le vrai Dieu, mais pour fuir le gouvernement de Méliémet Ali, qu’elle accuse de rendre l’Égypte stérile. Depuis quelques mois, le pacba a fait réclamer les fellabs fugitifs, et le pacba de Saint-Jean d’Acre ne se montre point disposé à les renvoyer. On s’attend de toutes parts à une guerre qui mettra en feu tout l’Orient, et ce terrible orage sera venu du lac Menzalêb.

d’orient.

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