‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 9 sur 64 · SUITE DE LA LETTRE CLV · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE CLV

Campement de l’armée de saint Louis sur la rive gauche du Nil. — Démolition de l’ancienne Damiette racontée par Aboul-Féda et Makrisi. — Traditions rapportées par les anciens du village de Lesbeh.

Avril 1831.

Dans la croisade de saint Louis, la prise de Damiette ne coûta point ♦de combats, et les croisés n’eurent qu’à chanter un Te Deum, car les Sarrasins, frappés de terreur, avaient déserté la ville. Un pont avait été construit sur le fleuve, et la cité communiquait ainsi avec un faubourg situé sur la rive gauche ; l’ennemi, dans sa fuite, avait négligé de rompre le pont ou d’y mettre le feu ; à la place qu’occupait le faubourg de Damiette, nous avons vu des espèces de hangars qui servent d’entrepôt pour la marine ou de logement pour la douane ; la fameuse tour du Nil était sans doute bâtie dans une petite île, mais cette île a disparu avec la tour.

Les campagnes désertes que nous venons de parcourir se couvrirent aussi des tentes de l’armée chrétienne, lorsque Louis IX fut maître de la ville. J’ai avec moi une relation manuscrite de cette croisade du pieux monarque, qui commença par des prodiges et qui finit par de si grandes calamités. Cette relation parle ainsi du campement des croisés sur la rive occidentale du fleuve : « Le roi, le légat du pape » et le plus fort de l’armée, dit l’auteur qui était sans doute un té- » moin oculaire, étaient logés devant la cité au-delà du pont, en » cette île de Méhalét par laquelle ils étaient arrivés ; en sorte que » le fleuve était entre l’armée et Damiette ; le roi et les chrétiens » étaient là sur le sable ; grandes incommodités et grandes angoisses » soulfraient-ils de la grande chaleur, de la grande quantité de » mouches et de puces fortes et grosses qui étaient dans l’armée. Les » bédouins et les Sarrasins qui allaient épiant autour du camp, lors-

» qu’ils trouvaient quelques chrétiens écartés de l’armée, ils leur » couraient sus, et les nôtres couraient sur eux ; aucunes fois les Sar- » rasins avaient le dessus, et les nôtres plus souvent. » Ici le camp des chrétiens n’olfre plus les scènes animées delà croisade précédente; la conquête facile de Damiette avait fait oublier aux pèlerins les dangers d’une guerrelointaine. « Les barons, nous dit Joinville, se prirent à faire grands banquets les uns aux autres ; le commun peuple se prit à violer femmes et filles. » Au milieu de tous ces excès, les lois de la discipline étaient si mal observées, on négligeait tellement la garde du camp, que les Arabes bédouins s’introduisaient la nuit jusque dans les tentes des chevaliers, les tuaient dans leur lit et portaient ensuite leurs têtes au Soudan. Ajoutez à cela les discordes élevées entre les chefs de l’armée, et l’impuissance du roi de France à les apaiser. Ainsi, dans le lieu même où les croisés de Jean de Brienne avaient soulfert tant de misères, montré tant d’héroïsme et de résignation, où chaque combat commençait par une prière et finissait par un saint cantique, on vit régner pendant plusieurs mois les vices de Babylone et les désordres précurseurs des grandes calamités ; tels 'sont les tristes souvenirs, les affligeantes images que nous a laissés la lecture de Joinville, dans cette plaine où campaient les compagnons de saint Louis.

Nous avons repassé le Nil et nous sommes revenus au village de Lesbeh, où nous avons dîné dans une maison appartenant à M.Faker; après le dîner nous avons convoqué les anciens du village, pour connaître les traditions du pays et savoir par eux ce qui reste des souvenirs du temps passé, surtout du temps des croisades. Avant de vous dire ce que j’ai pu recueillir, je dois vous rappeler ce qui est rapporté par Aboul-Féda et Makrisi ; ces deux auteurs nous apprennent que l’ancienne Damiette fut démolie et qu’on bâtit une nouvelle cité plus loin de la mer ; cette démolition eut lieu deux années après l’expédition de saint Louis; il est probable que les malheurs qui accompagnèrent le siège et la prise de la ville, dans l’expédition du roi Jean, n’avaient point cessé d’être présens à la mémoire du peuple égyptien. On peut croire qu’à l’approche de Louis IX et de son armée, ce souvenir contribua à répandre la terreur dans les esprits, et qu’il fut une des causes de la fuite précipitée de la garnison ; la population s’enfuit en même temps, car personne ne voulait s’enfermer dans une place qui avait été pour ses habitans un véritable tombeau. On fut obligé

d’orient.

ainsi de construire une autre cité dans un lieu moins exposé à l’invasion des chrétiens, et ce qu’il faut remarquer ici , ce qui nous prouve que le peuple ne voulait plus habiter une ville exposée à subir un siège, c’est que la cité nouvelle ne fut point fortiûée. Cependant ces précautions n’avaient point encore dissipé toutes les alarmes; onze ans après le départ de Louis IX, le sultan Bibars Gt jeter des décombres et des pierres dans l’embouchure du Nil, ce qui ferma l’entrée du neuve aux gros vaisseaux.

Toutes ces circonstances, racontées par Makrisi et Aboul-Féda , paraissaient être ignorées des anciens du village de Lesbeh ; aussi n’avaient-ils que des idées confuses sur l’ancienne Damiette; les uns la plaçaient dans un lieu appelé Cheik-Chata, sur la rive occidentale du lac Menzalêh, et dans leur opinion, l’embouchure du Nil aurait changé de place, ce qui n’est point vraisemblable ; d’autres, la plaçant à l’endroit même qu’occupe le village de Lesbeh, nous parlaient de la tour qu’on appelait la tour de la Chaîne^ qui défendait le passage du fleuve; une île, nous disaient-ils, s’élevait au milieu du Nil, et la tour à laquelle était attachée une chaîne de fer, en couvrait toute la surface; cette tour n’avait point été détruite avec la vieille cité, et dans le siècle dernier, on en voyait encore des vestiges. Un grec du pays, d’après un livre intitulé Mohadrah, nous a indiqué plusieurs lieux du voisinage où s'étaient livrées de grandes batailles pendant les guerres des Francs; un de ces lieux portait pour cela le nom de Bahr-eUDem (mer de sang) ; les musulmans y avaient enseveli leurs morts, dans le fameux siège de Damiette ; on y trouvait encore des pierres taillées, appartenant à des tombeaux. Toutes ces indications, comme vous le voyez, ne nous donnent pas des notions bien positives, et j’ai remarqué qu’à chaque question que j’adressais aux anciens de Lesbeh, il y avait plus de vague dans leurs réponses; ils confondaient, comme beaucoup de voyageurs, ce qui s’est passé au temps des croisades, avec ce qui est arrivé dans les temps modernes, et même au temps de l’expédition de Bonaparte ; il m’a fallu borner là mes investigations sur l’ancienne Damiette, mettant à proût pour mon instruction ce qu’on m’avait dit de plus raisonnable, et me résignant à mon ignorance pour tout le reste. Cette expérience m’a du moins appris une chose bonne à savoir et dont je proGterai désormais, c’est que, pour l’histoire des temps reculés, il ne faut pas trop s’arrêter à ce qui n’est pas écrit sur les monumens ou dans les livres ; quand plu-

sieurs siècles ont passé sur un évènement, la vérité se trouve rarement dans les traditions populaires, et les anciens d’un pays ne sont pas plus une autorité et n’en savent guère plus que les jeunes gens.

Avant de quitter les notables du village de Lesbeh, je leur ai adressé quelques questions sur les deux forts qui sont à l’embouchure du Nil, et que je n’ai point vus ; celui qui se trouve sur la rive occidentale, a été réparé par les Français pendant l’expédition de Bonaparte; il est encore debout et en assez bon état ; les Francs l’appelaient autrefois le fort Saint-Louis ; le fort de la rive orientale tombe en ruine ; on y avait joint une mosquée qui est maintenant abandonnée ; les habitans de Lesbeh ne parlent qu’avec effroi du bogb^s de Damiette : l’accumulation et la mobilité des sables rendent ce passage très-dangereux; les djermes qui sont les seuls navires qui puissent entrer dans le Nil, y rencontrent sans cesse de nouveaux écueils, et dansla mauvaise saison, on apprend tous les jours quelques naufrages. En arrivant au village de Lesbeh, j’avais cru m’apercevoir que le lacMenzalêh s’était avancé hors de son lit, et qu’il tendait à s’approcher du Nil ; les gens du pays conviennent que le lac a envahi quelques terrains bas du côté de l’occident ; il ne serait pas impossible que dans un temps plus ou moins éloigné, le Menzalêh et le Nil ne confondissent leurs eaux, et que les environs de Damiette ne devinssent comme le territoire de l’ancienne Péluse; ce qui pourrait fortifier cette opinion, c’est que les eaux du Nil perdent chaque jour de leur profondeur, et que le sable et le limon s’accumulent journellement dans le lit du fleuve; j’ai voulu vous donner tous ces détails, quoiqu’ils ne soient pas l’objet de mes recherches ; je laisse aux savans qui étudient les révolutions du globe , le soin d’expliquer et de juger les faits que je me contente d’indiquer.

b’oîiient.

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