‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 11 sur 64 · LETTRE CLVII · texte numérisé non relu

LETTRE CLVII

Marche des armées chrétiennes. — Noms de plusieurs bourgs par où passèrent les croisés. — Combats livrés sur la rive orientale du fleuve. — Des rives de l’Aschmoun. — Désastres de l’armée de Jean de Brienne. — Lieu où Joinville fut fait prisonnier. — Défaite et captivité de saint Louis et de son armée.

Mansoura, avril 1831.

Après avoir passé quatre jours à Damiette, nous nous sommes em-* barques pour remonter le Nil et revenir à Mansoura ; j’ai cherché, parmi les bourgs et les villages de la rive orientale, à reconnaître ceux qui sont mentionnés dans les vieux historiens des croisades ; au treizième siècle, deux armées chrétiennes remontèrent le Nil, aprèa s’être emparées de Damiette ; toutes les deux périrent misérablement; la même imprévoyance causa leur perte, et les mêmes lieux furent témoins de leurs désastres.

Le bourg de Pharescour, situé à quatre ou cinq lieues de Damiette, fut la première station des croisés lorsqu’ils se mirent en marche pour le Caire. « Le 16 des calendes d’août, dit Olivier Scholastique, » l’armée chrétienne se trouva toute réunie à Pharescour; elle » s’avança en ordre de bataille ; la cavalerie qui formait le centre de » l’armée, avait à sa gauche le fleuve couvert de vaisseaux chrétiens, » à sa gauche, les fantassins qui étaient si nombreux que les Sarra^ » sins les comparaient aux sauterelles; les lanciers et les archers » étaient placés en tête et sur les flancs de l’armée ; les bagages, les » troupes sans armes, le clergé et les femmes s’avançaient en sûreté » le long du fleuve. »

L’armée de saint Louis se réunit aussi à Pharescour, avant de se mettre en marche pour Mansoura ; ce fut à Pharescour que périt le dernier sultan de la race des Ayoubites, immolé en présence du roi de France et de ses barons, prisonniers des Sarrasins. Nous avons.

VU deux fois ce bourg, bâti sur un terrain exhaussé ; il a plusieurs^ mosquées et paraît avoir une population de deux mille âmes.

Les historiens des guerres saintes nomment encore deux autres lieux que nous avons reconnus, ce sont les bourgs de Baramoun et de Sarensah: les sultans du Caire avaient un palais à Sarensah, mais à rapproche des croisés, Malek -Kamel le fit livrer aux flammes; Sarensah est appelé, sur la dernière carte de Coste, Serinka: il est à quatre lieues de Pharescour ; Baramoun est plus loin en remontant le Nil ; nous avons pu facilement le voir de notre bateau, car il est bâti comme Pharescour sur un lieu élevé, et paraît entouré de hautes murailles.

Baramoun et Sarensah n’ont été le théâtre d’aucun évènement mémorable; mais tous les deux ont vu les guerriers de la croix, lorsque ceux-ci marchaient vers le Caire, et lorsque la faim les ramenait ensuite vers Damiette. Je vous montrais tout à l’heure, d’après Olivier Scholastique, l’armée de Jean de Brienne, partant en triomphe de Pharescour; un mois après leur départ, ces guerriers devant lesquels toute l’Égypte avait tremblé, reviennent honteusement sur leurs pas ; les campagnes de Baramoun et de Sarensah sont témoins de leurs misères. Le Nil était alors dans sa crue ; les Sarrasins rompirent les digues ; toutes les plaines, tous les chemins se trouvèrent inondés ; l’armée chrétienne ne pouvait ni fuir ni combattre ; il faut voir dans les chroniques ce terrible désastre des pèlerins, forcés enfin, dit Olivier, de tendre la main aux infidèles 'pour en obtenir du pain.

En descendant et en remontant le Nil, j’ai pu reconnaître le lieu où les navires des musulmans s’étaient placés en embuscade pour surprendre les vaisseaux des chrétiens ; j’ai reconnu le petit canal par lequel ils firent arriver leurs barques et leurs galères ; ce canal tire ses eaux de celui deMéhallé-el-Kébir, et se décharge dans le Nil entre Baramoun et Sarensah ; assis sur le pont de notre kanje, je cherchais des yeux l’endroit où tant de croisés qui fuyaient par le Nil, furent dépouillés, massacrés, jetés dans l’eau ou chargés de chaînes ; j’ai cru revoir la place où le sire de Joinville, à la vue des galères musulmanes qui le menaçaient, ordonna à ses mariniers de jeter l’ancre; c’est près de cette île verdoyante, qui s’ofifre à nos regards au milieu du Nil, qu’il tint conseil avec ses chevaliers pour savoir s’il devait se rendre, et qu’un clerc leur conseilla de se faire tuer tous pour aller en paradis, ce quils ne voulurent croire, car la crainte de la mort

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les prenait bien fort: c’est là que le bon sénéchal jeta dans l’eau le petit coffret qui renfermait ses joyaux et ses reliques, et qu’il fut sauvé des mains d’une multitude furieuse par un bon Sarrasin qui le tint embrassé et l’emporta dans une des galères du Soudan,

Arrivés à Mansoura, nous sommes descendus chez le docteur Canova qui nous attendait, et nous a reçus à bras ouverts. Après m’être reposé quelques instans, j’ai voulu revoir les lieux que j’avais parcourus à mon premier passage ; nos vieux chroniqueurs m’ont servi de guide, pour parcourir de nouveau les bords du canal d’Aschmoun; et toutes ces plaines de Mansoura , si remplis d’héroïques souvenirs.

En portant mes regards au-delà du canal, j’ai vu d’abord la plaine où s’étaient arrêtées les armées chrétiennes qui marchaient vers le Caire; elles avaient à leur droite le Nil, à leur gauche l’Aschmoun je vous ai dit comment , dans cette position , les croisés de Jean de Brienne avaient été vaincus et forcés de capituler ; trente ans après ce grand désastre, l’armée de saint Louis était venue placer ses tentes dans le même lieu. «Arrivés, dit Joinville, en face de la rivière du » Rexi (le canal d’Aschmoun), nous trouvâmes de l’autre côté toute » la puissance du Soudan pour nous défendre le passage ce qu’il » faisait bien aisément , car il n’y avait aucun moyen de passer, et )) n’eût-on su traverser la rivière sans nager, par quoi toute l’armée » était arrêtée sans pouvoir aller plus outre. » On essaya de faire une digue à travers le canal ; mais les ingénieurs s’y prirent mal, et chaque jour on était obligé de recommencer ce qu’on avait fait ; car le courant emportait tout ce qu’on voulait lui opposer ; les Sarrasins ne cessaient de lancer des traits et des pierres; plusieurs de leurs machines vomissaient sans cesse ce terrible feu grégeois que les croisés ne connaissaient point, et qui leur causait un effroi mortel. Quand les chevaliers chrétiens voyaient arriver ces disques flamboyans, gros comme des tonneaux , semblables à des dragons volans, qui retentissaient comme la foudre et qui avaient une queue d’une aune, ils se jetaient à terre, appuyés sur les coudes et recommandaient leur ame à Dieu ; le bon roi saint Louis criant à haute voix Qi p leurant à grosses larmes, disait ; Beau sire Dieu, sauvez-moi et toute ma gent. Les Sar-‘ rasins passèrent plusieurs fois le canal et vinrent attaquer les chrétiens dans leur camp ; mais ils furent reçus vigoureusement aux épées et aux lances. « Il se fit là , dit une chronique manuscrite, assez de » grandes prouesses, et de beaux coups, grands et hardis de part et

CORRÈSPOTOANCE

d’autre ; les Turcs finissaient toujours par être déconfits ; les nôtres >5 les chassaient J tuant et abattant jusqu’au grand fleuve du Nil ; à » cause de la grande peur qu’ils ayaient de la mort, ils se jetaient » dans i’eau ; il y eut grande quantité de Sarrasins de noyés et d’oceîs ^ de diverses manières. »

Cependant les croisés ne pouvaient vaincre les obstacles qui les retenaient au-delà de l’Ascbmoun; après quelques semaines de travaux et d’efforts inutiles , un bédouin vint leur indiquer uii gué où ils pouvaient passer le canal ; le gué était à quatre milles de leur camp ; nous avons poussé jusque-là notre promenade, et nous avons reconnu i’endroit où les chevaliers entrèrent dans le fleuve et trouvèrent bon ,giié et ferme terre. Cet endroit du canal est appelé par Mâkrîsi , Sedam. Les gens du pays y passent encore, quand les eaux du Nil sont basses ; il y a plusieurs autres gués dans le voisinage ; le fond du canal est vaseux, et ses bords sont presque partout escarpés.

Le passage des croisés dut être fort long ; ceux qui passèrent les premiers n’eurent pas la patience d’attendre les autres, et saint Louis était encore de l’autre côté du canal, lorsque l’avant-garde entraînée par Robert, comte d’Artois , s’emparait à plus d’une lieue de là, du. camp des Sarrasins et poursuivait l’ennemi jusque dans Mansoura ; il n’y eut dès lors que désordre dans la marche et dans les attaques des chrétiens, et l’histoire de cette journée ne présente, même lors-^ qu’on est sur les lieux, que des images confuses. Au milieu de cette confusion, on aime toutefois à suivre le sire de Joinville dans la plaine où 11 combattait avec quelques chevaliers; le sénéchal vit à main mnestre grant quantité de Turcs... et se mit à courir sur eux ; ayant nperçu dans la foule des ennemis un grand Sarrasin , il lui donna de son épée par-dessous les aisselles, tûnt comme il put le mettre en avant

le tua tout mort d'un coup. Il fut ensuite jeté par un coup de massue sur la crinière de son cheval, puis il s’avança avec ses compagnons, à travers une multitude de Sarrasins qui estoient allés aruv champs^ et qui couraient sur les chrétiens qu’ils rencontraient; alors Joinville et les chrétiens qui l’accompagnaient, se retranchèrent dans une maison en ruine* Là fut nasvré (blessé) messire Hugues d’Escossé de trois grandes plaies au visage ou ailleurs : messire Raoul et messire Ferreis furent aussi blessés à l’épaule, tellement que le sang sortait de leurs blessures tout ainsi que d'un tonneau sort le vin ; messire Èrard de Cévray fut atteint au visage d’un coup d’épée , qui lui trancha tout

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le nez, tant qu’il chéoit (tombait) sur la bouche ; dans cette détresse» le sénéchal de Champagne se souvint de monseigneur saint J acques , et lui dit : Beau sire saint Jacques, je te supplie, aide-moi, et me secours à ce besoin.

Tel est le récit de Joinville ; n’êtes-vous pas charmé comme moi de voir le bon sénéchal faire ainsi de l’épopée sans le savoir? car ses descriptions ressemblent tout-à-fait à celles de l’Iliade et de l’Énéide, Vous savez qu’Homère et Virgile, dans les batailles qu’ils nous racontent, s’arrêtent à chaque coup de lance, nous décrivent chaque blessure, font parler les héros, nous les montrent avec toutes les passions qui les animent. Le sire de Joinville, comme nous allons le voir, n’est pas moins épique dans le reste de sa narration. Il était toujours retranché dans sa masure , lorsqu’il vit tout à coup paraître sur un lieu élevé le roi et toute sa gent, qui venaient avec une terrible tempête de trompettes, de clairons et de cors. Le heaume du roi de France était doré et moult bel ; il avait dans ses mains une épée d’Allemagne. « Jamais, ajoute le sénéchal, si bel homme ne vis sous les armes. » La présence de saint Louis devint le signal d’une bataille générale. A cette fois là furent faits les plus beaux faits d* armes qui oncques furent faits au veage d* outre-mer, tant d'une part que d'autre ; car nul ne tiroit d'arc , d'arbalète, ni d'autre artillerie; mais estaient les coups qu'on donnait l'un sur Vautre à belles masses , épées et fers de lances, tout meslés Vun parmi l'autre. Le corps d’armée où combattait Louis IX, était appuyé à droite sur l’Aschmoun ; là un grand nombre de Sarrasins et de chrétiens furent précipités dans le fleuve, et se noyèrent ; les eaux du canal étaient couvertes de casques , de cuirasses, de lances. Sur la rive opposée, étaient les croisés qui n’avaient pu suivre l’armée. « Comme ils ne pouvaient , dit la chro- » nique manuscrite, secourir leurs compagnons à cause du fleuve qui » estait entre deux, tous, petits et grands, criaient à haute voix et » pleuraient , se frappaient la poitrine et la tête , tordaient leurs » poings, arrachaient leurs cheveux, égratignaient leur visage et » disaient : Hélas ! hélas ! le roi et ses frères et toute leur compagnie » sont perdus l »

Tandis qu’on se battait sur le bord du canal , Joinville , à quelque distance de là, gardait un petit pont avec son cousin le comte Jean de Soissons; le poste était périlleux ; de vilains Turcs leur jetaient des mottes de terre et de grosses pierres ; on leur lançait aussi le feu

grégeois, qui prenait à leurs armes et à leurs vêternens. Tous ceux qur défendirent le poncel étaient couverts de traits et de javelots; grâce au gauhisson ou cuirasse d’un Sarrasin , qu’il trouva sur le champ de bataille, le sénéchal ne fut blessé qu’en cinq endroits de son corps ^ tandis que son cheval avait reçu vingt blessures. A chaque moment il arrivait des troupes d’ennemis qui menaçaient les braves chevaliers, et dans un si grand péril le comte de Soissons disait à Joinville : braire cette canaille f car^ par la coiffe dieu, nous parlerons encore de cette journée ès chambres des dames! J’ai vu plusieurs petits ponts dans la plaine; quelle eût été ma joie si j’avais pu distinguer \q poncel sur lequel des paroles si françaises furent prononcées !

Cette bataille de Mansoura , que tous nos historiens appellent la bataille de la Massoure, fut glorieuse pour les croisés , mais elle ne fut réellement profitable qu’aux Sarrasins. Au commencement de la journée un pigeon était parti pour le Caire, annonçant que tout était perdu ; vers le soir on fit partir un autre pigeon pour annoncer que tout était sauvé. Les chrétiens, qui s’étaient emparés du camp des musulmans, avaient perdu l’élite de leurs chevaliers ; apres la bataille, il y avait plus de deuil parmi les vainqueurs que parmi les vaincus. Lorsqu’on vint complimenter saint Louis sur sa victoire, de grosses larmes coulèrent de ses yeux, et tous ceux qui étaient présens, nous dit Joinville, voyant pleurer le roi, se mirent à pleurer comme lui, en louant le nom de Dieu.

La bataille de Mansoura s’était livrée le jour de carême prenant ; le lendemain et le surlendemain il y eut encore de grands combats où les croisés furent de même victorieux ; mais les Sarrasins étaient revenus de leurs alarmes ; l’armée chrétienne , toute triomphante qu’elle était, pouvait à peine sortir du camp qu’elle avait enlevé à l’ennemi ; elle était affaiblie par ses propres succès , et des victoires qui ne lui ouvraient pas les chemins du Caire, ne faisaient qu’ajouter à ses misères et à ses périls. Dix jours après le passage de l’Aschmoun, les cadavres entassés dans le canal répandirent des exhalaisons pestilentielles; une foule de croisés tombaient malades ; la chair de leurs jambes se desséchait jusqu’à l’os, et leur peau devenait, selon l’expression de Joinville, comme une vieille botte qu’on a laissé moisir derrière des coffres; une excroissance de chair leur couvrait les gencives ; les médecins où plutôt les barbiers de l’armée , coupaient cette chaire morte. Joinville nous dit qu’on entendait les pauvres gens

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'à qui on faisait l’opération, crier et braire comme les femmes qui travaillent de leurs enfans quand ils viennent sur terre. Personne dans l’armée ne savait que la maladie qu’on traitait de la sorte n’était autre chose que le scorbut ; les croisés l’attribuaient d’une part à l’infection des corps morts, et de l’autre à un poisson fort commun dans le Nil, qui vivait de cadavres et qu’on appelait barbote. Cette espèce de poisson est sans doute le karmout, qui abonde encore aujourd’hui dans le canal d’Aschmoun . Les naturalistes qui ont décrit le karmout, lui ont reconnu un instinct glouton et vorace ; rien n’indique toutefois que sa chaire soit malsaine et qu’elle puisse donner le scorbut ou toute autre maladie à ceux qui en font leur nourriture L

A la fin, la maladie fît de tels progrès et prit un caractère si violent, que tous ceux qui en étaient atteints, mouraient; le signe de mort, disent les historiens, était quant on se prenoit à saigner du nez. Pour comble de malheur, le fléau de la disette se réunit bientôt à toutes les autres misères ; les vaisseaux sarrasins, comme je l’ai déjà dit , s’étaient mis en embuscade au-dessous de Baramoun ; aucun navire chrétien ne venait plus de Damiette ; l’armée restait sans provisions ; ceux qui échappaient à la maladie , étaient dévorés par la faim ; il fallut songer à la retraite ; je ne vous décrirai point la désolation qui régna alors sur les rives de l’Aschmoun ; vous savez que Louis IX ne voulut partir qu’avec l’arrière-garde ; il partit au moment où la nuit commençait à tomber, et cette nuit fatale a pour jamais couvert de ses ténèbres les derniers exploits du roi de France et de son armée.

^ Voici, au sujet de ce poisson, ce que dit M. de Joannis, commandant en second du Luxor, dans le magasin zoologique de Guérin ;

11 pourrait bien se faire que le nom de armout, karmout ou karmot, que les Arabes donnent à l’heterobranchus anguillaris, ait été transformé par nos conquérans de la terre sainte, s’occupant peu d’arabe et d’histoire naturelle, en un nom approchant francisé et se rapportant un peu aux habitudes du poisson qui est sans cesse à barboter dans les roseaux et la vase ;

2° Pour qu’une armée attribue une maladie à un poisson, il faut qu’il soit assez commun dans le lieu pour qu’un grand nombre de personnes en ait mangé, et il n’y a réellement que le karmout d’assez commun dans le bas Nil pour faire un article important de nourriture ;

3® Enfin, les croisés attribuaient, dit Joinville, l’insalubrité de ce poisson à jcette circonstance, qu’il mangeait les cadavres qu’on jetait dans le fleuve. Or il n’y a encore que le karmout d’assez grand et dont la gueule vorace soit propre à un semblable repas. Nous pensons donc, d’après cela, que le barbote de Joinville ü’est autre que l’heterobranchus anguillaris.

Tout ce que l’histoire nous apprend, c’est que saint Louis fut fait prisonnier des Sarrasins; Joinville nous dit que le roi était arrivé jusqu’à un village appellé Casai ; mais le nom de casai n’est qu’un nom générique que les Francs donnaient à un bourg ou à un village ; ainsi cette désignation ne nous apprend rien ; les auteurs arabes qui nous parlent de la retraite de Louis IX donnent le nom de Minieh Ahou Abdallah, au lieu où le monarque chrétien se rendit aux musulmans ; cette indication n’est guère plus positive ; je me suis fait répéter les noms de tous les villages qui se trouvent sur la rive droite du Nil depuis Mansoura jusqu’à Damiette, et je n’ai pu reconnaître aucun nom qui pût ressembler au Casai de Joinville ni à VAhou Abdallah de Makrisi.

La chronique manuscrite que j’ai déjà citée , nous fait entendre que saint Louis alla de combat en combat jusqu’à Pharescour ; or Pharescour est à dix lieues de Mansoura ; comment le roi de France, poursuivi par un ennemi victorieux , malade et pouvant à peine se tenir à cheval , a-t-il pu faire ce chemin dans une nuit î La même chronique nous dit que l’armée de saint Louis, partie'de Damiette , avait mis trente jours pour venir jusqu’au canal d’Aschmoun ; on ne peut croire d’après cela que les débris de cette armée aient pu aller jusqu’à Pharescour dans l’espace de quelques heures ; je ne puis me persuader, en un mot, que le roi de France dans l’état où il se trouvait, ait pu faire plus de quatre lieues, et qu’il ait dépassé Baramoun. Il est donc probable que ce fut à Baramoun que les braves qui l’accompagnaient mirent bas les armes et qu’il tomba entre les mains des musulmans.

Après notre longue promenade sur les rives del’Aschmoun, nous sommes rentrés dans Mansoura ; les récits de nos vieux chroniqueurs ne sortaient point de ma pensée; en parcourant les rues étroites et obscures de la cité victorieuse, j’ai songé aux luttes terribles qu’eurent à soutenir le comte d’Artois, le grand maître du temple, Raoul de Coucy , Guillaume-Longue-Épée et tant d’autres braves , surpris et enfermésMans la ville. « Par malheur, dit la chronique manuscrite, » beaucoup de nos gensn’étoient point rassemblés ; et leurs chevaux » étoient si fatigués, qu’ils défailloient tous ; tant ils avoient couru » et recouru par les maisons des Turcs, qu’ils ne pouvoient s’aider; » les Sarrasins les trouvèrent par petites troupes et en firent aisément » ce qu’ils youloient ; tous les tranchèrent et découpèrent et prirent

D’ORlEiNT.

» et lièrent et traînèrent en prison. » Nous avons traversé les rues où tous ces braves combattirent, nous avons vu les lieux qui furent témoins de leurs exploits, qui furent teints de leur sang et couverts de leurs lances brisées et de leurs étendards en lambeaux. La maison où nous sommes logés, paraît être d’une construction fort ancienne ; on y entre par une porte étroite et basse, par une cour et un escalier que le soleil n’éclaire point ; ce vieil édiflce ne ressemble pas mal à une forteresse bâtie au temps des croisades ; il s’est livré là sans doute de sanglons combats ; ces voûtes, maintenant silencieuses, ont répété les cris des blessés et des mourans. Quand je parcours cette sombre demeure, il me semble voir la maison dont parle Joinville , et dans laquelle le frère du roi de France se défendit long-temps contre les Sarrasins et tomba sous leurs coups sans pouvoir être secouru * .

Nous avons visité la maison qui servit de prison à saint Louis ; cette maison donne sur le Nil ; elle est à l’extrémité de la ville du côté du canal ; l’édifice est d’une assez bonne construction, et rien n’empêche de croire qu’il remonte au temps des guerres saintes; on dit que le saint monarque habitait une salle basse qui existe encore , et qui dans les derniers temps a servi d’entrepôt ou de magasin ; l’iiistolre orientale nous apprend que le roi de France fut enfermé dans la maison du scribe Fakreddin,fils de Lokman, et que l’eunuque Sabih fut commis à sa garde ; Makrisi nous a conservé un petit poème , composé après la délivrance de saint Louis ; ce poème se termine

ainsi : « Si le roi de France était tenté de revenir en Egypte, dites- )) lui qu’on lui réserve la maison du fils de Lokman, et qu’il y trou- » vera encore ses chaînes et l’eunuque Sabih. »

On nous a montré dans l’intérieur de la ville une autre maison où furent détenus les barons de France; les liistoriens arabes parlent d’une vaste cour , entourée d’une muraille de terre , dans laquelle étaient entassés plus de dix mille prisonniers; cette enceinte devait être près du Nil, car l’histoire nous apprend que chaque nuit on en faisait sortir deux ou trois cents captifs qu’on noyait dans le fleuve. Que de deuil il y eut alors pour les chrétiens dans Mansoura et autour de Mansoura ! Plus de dix mille avaient péri par les maladies.

* Les chroniques ne disent point comment mourut Robert, comte d'Artois ; pendant que saint Louis était aux prises avec les infidèles sur les rives de l'Asch-. moun, on vint lui dire que son frère se défendait dans une maison de Mansoura î Toilà tout ce qu’a pu nous apprendre Joinviilc,

qui désolèrent leur camp ; combien de braves furent moissonnés par le glaive dans les plaines que nous avons parcourues î le voyageur ne fait pas un pas sur les rives de l’Aschmoun et du Nil, sans fouler la terre qui recouvre les restes de quelques chevaliers de la croix. La calamité qu’on déplora le plus dans cette croisade , ce fut l’apostasie d’un grand nombre de chrétiens ; si nous en croyons les chroniques contemporaines, beaucoup de croisés et presque tous ceux qui étaient attachés au service des navires , renièrent la foi chrétienne pour sauver leur vie; tous ces Européens devenus musulmans s’établirent dans le pays , et la population se trouva par la suite composée en grande partie de renégats et d’enfans de renégats ; lorsqu’on songe que la plupart des familles de Mansoura et des contrées voisines , descendent de quelques chrétiens compagnons de saint Louis , ne faut-il pas admirer les jeux de la fortune et les résultats étranges des révolutions humaines?

Depuis les croisades et dans une époque récente , Mansoura a vu couler encore le sang des Français ; dans l’expédition de Bonaparte, la ville avait une garnison française, composée de deux cents hommes; la population des campagnes voisines se souleva contre eux et vint les attaquer ; ils ne purent résister à une multitude furieuse; après s’étre défendus quelque temps dans les maisons , ils furent dispersés et massacrés; tout ce qu’il y avait alors de Français à Mansoura tomba sous les coups des Arabes, à l’exception d’une jeune fille qui fut vendue comme esclave et qui est devenue l’épouse d’un cheik du voisinage.

P. S, Je vous écrirai encore une lettre de Mansoura.

LETTRE CL Vin.

Position précise des trois villes qui composaient l’ancienne Tripoli. — La ville actuelle. — La Marine. — Tripoli au temps des croisades. — Yallon de Mélaoui. — La fontaine des Poissons. — Le trésor d’Amour. — Les djins, ou esprits follets.

Tripoli, juin 1831.

La ville de Tripoli, entourée de charmans jardins, est bâtie à trois quarts d’heure de la mer, sur un sol humide et malsain. Tripoli,, comme l’indique son nom, se composait autrefois de trois cités fondées chacune par des colonies de Tyr, de Sidon et d’Aradus; la première de ces cités s’élevait sur le promontoire à l’orient, où se voient encore quelques maisons melées à d’anciens débris; la seconde, au bas de ce promontoire, dans le lieu qu’occupe la ville actuelle; la troisième, aux bords de la mer, près de ce qu’on appelle maintenant la Marine ; le voyageur retrouve des vestiges de cette dernière cité : ce sont des restes de murailles et une porte encore debout; les gens du pays nomment cet endroit el-Karab (les ruines). Ces ruines ont été comme la carrière d’où les habitans ont tiré des matériaux pour la construction de la Marine. Aux temps anciens, la cité voisine de la mer surpassait les deux autres en importance ; c’est celle qui existait dans le moyen âge sous le nom de Tripoli , et qui fut une des conquêtes des croisés. L’emplacement de la cité contemporaine des croisades forme une sorte de péninsule, ce qui a fait dire à un de nos chroniqueurs pèlerins que Tripoli était entourée par les eaux de la mer de trois côtés. Les noms de Ouadi-el-Kanaès (vallée des églises) servent à désigner en arabe le lieu où se trouve bâtie la ville d’aujourd’hui ;

une tradition porte que ce lieu, dans le moyen âge, était particuliè- YII. 7

rement occupé par des églises, des couveiis, des métiers à soie et par différentes manufactures. Voilà des notions positives tout-à-fait ignorées jusqu’à ce jour, et qui peuvent résoudre d’intéressantes questions.

La ville actuelle, appelée en arabe Taraholos, renferme environ dix-sept mille habitans, dont trois mille seulement sont chrétiens; ces chrétiens appartiennent presque tous à la communion grecque. La population de Tarabolos se divise ainsi : onze ou douze mille musulmans, trois ou quatre cents grecs, sept ou huit cents maronites, une centaines de juifs, quelques familles européennes. On entre dans Tripoli par douze portes. La ville, dépourvue de murailles, est défendue par un vieux château qu’habite une garnison albanaise de deux cents hommes. Je trouve l’origine de ce château dans le dixième livre de l’histoire de Guillaume de Tyr. Avant que Tripoli ne tombât au pouvoir des latins, Raymond, comte de Toulouse, avait fait construire une citadelle sur une colline en face de la ville, à deux milles de distance; le comte de Toulouse donna à la colline le nom de montagne des Pèlerins, Cette colline et ce château dominent la ville actuelle et sont à deux milles environ de la ville des croisades, ce qui correspond très-exactement au récit de Guillaume de Tyr. Ainsi donc le château de Tripoli, tel que je le vois aujourd’hui, c’est le château des Pèlerins, bâti par le comte de Toulouse. Nous avons eu occasion de parler d’un autre château du même nom , situé entre Caïfa et Tantoura, au bord de la mer. Guillaume de Tyr nous dit que Raymond pouvait, de ce point, susciter chaque jour de nouvelles inquiétudes aux habitans de Tripoli , à tout le voisinage , et qu’il les forçait même à lui payer des tributs, comme s’il eût été maître de leur ville. Ce château fut construit en 1103, et c’est là que mourut Raymond de Toulouse, deux ans plus tard. Le comte Raymond trouva la mort en tombant d’un toit élevé, si nous en croyons Aboul-Féda.

Tripoli est bâtie en pierre de taille ; chaque maison a sa terrasse blanchissante sous une couche de chaux. Aucun rempart n’entoure la ville, comme je l’ai déjà dit ; mais une ligne circulaire de maisons présente à l’extérieur quelque chose qui ressemble à des murailles. On compte quatorze mosquées, dont la principale, surmontée d’un clocher gothique changé en minaret, fut autrefois une église consacrée à saint Jean. Les grecs possèdent deux sanctuaires, les maronites un seul. Les pères de terre sainte, les lazaristes, les carmes et les

d’orient.

capucins, ont chacun leur monastère. Le couvent latin n’est habité que par un seul religieux, le couvent des capucins par quatre frères; les deux autres monastères manquent de religieux et servent de demeure, l’un au vice-consul de France, l’autre au drogman chancelier et à un négociant français. Le Séraïa n’offre que des ruines depuis trente ans; suivant l’habitude des autorités musulmanes, on n’a pas songé à réparer ce palais, et le mutselin se loge dans une maison particulière. Les rues de Tripoli sont assez propres et presque toutes pavées. Les khans et les bazars, vastes et bien construits, rappellent au voyageur que Tripoli, dans le siècle dernier, était, après Seïde, la ville la plus commerçante de la Syrie. A Tripoli, comme en beaucoup d’autres villes d’Orient, les beaux débris de l’antiquité ont passé dans les constructions modernes ; c’est ainsi que des fragmens de marbres magniüques se retrouvent dans les mosquées et les bains publics de Tarabolos. Vous savez tout ce qu’un fleuve apporte d’agrément et de vie à la cité qu’il traverse; le Nahr-Quadicha (le fleuve saint) estl’ameet l’ornement deTripoii, et c’est par là surtout que cette ville peut mériter son surnom turc de Kouchouk-Chdm, petite Damas.

Les soieries forment la principale branche de commerce de Tarabolos; puis viennent la cire, la laine, les galles, la soude, et les éponges dont la pèche a lieu tous les ans depuis le mois de mai jusqu’au mois

de septembre ; Tripoli envoie en Europe et en Egypte pour la valeur annuelle de quinze ou seize millions de piastres ; les éponges passent entre les mains des Anglais. L’huile de ce pays n’est pas bonne ; le blé qu’on recueille suffit à peine aux besoins des habitans. Il y a ici deux établissemens français, la maison de M. Mounier, pour lequel l’honorable M. Restant de Marseille nous avait remis une lettre de recommandation ; et la maison deM. Lombard. Par un de ces hasards qui plaisent aux voyageurs des pays lointains, j’ai trouvé, dans cette dernière maison, des compatriotes avec qui j’ai pu causer du vallon paternel ; cette famille provençale est originaire du bourg de Marignane, situé à deux lieues du village de la Fare, où j’eus mon berceau ; enfans de la même vallée, nous avons parlé des lieux d’où partent nos premiers souvenirs; j’ai entendu prononcer sur ce rivage de Syrie des noms qui me sont chers, et vous, dont le cœur aime à s’ouvrir à tous les sentimens tendres, vous me pardonnerez d’avoir prononcé le doux nom de mon village en face du Liban et dans l’antique pays des Phéniciens.

Tarabolos dont les autorités se composent d’un mutselin, d’un cadi et d’un mufti, dépend du pacha d’Acre ; la ville lui paie tous les ans deux mille cinq cents bourses , imposition énorme qui suifit pour donner une idée des revenus de la cité. J’ai eu occasion de vous dire qu’à l’époque où Tarabolos était le siège d’un pachalik, le visir avait la mission glorieuse de conduire le djerdi; c’est ainsi qu’on appelle le convoi de vivres destiné à la caravane de la Mecque, lorsqu’elle est en chemin pour revenir. Le pacha de Tripoli allaita sa rencontre jusqu’à Hedié à mi-chemin de la Mecque ; je crois vous avoir dit que maintenant le mutselin de Tarabolos se borne simplement à faire partir ses kiatibs avec le djerdi, tombé à la charge du pacha d’Acre. La juridiction du gouverneur s’étend sur une vingtaine de villages voisins, elle ombrasse de plus les cantons de Dennié, (ïAcca dans le Liban, de 5ofhita^ de Tortose, d’el-Kara.

Les musulmans de Tripoli ressemblent beaucoup aux musulmans de Damas; à différentes époques, ils ont donné des preuves de leur caractère turbulent ; vers le milieu du siècle dernier, ils chassèrent leur pacha parce qu’ils trouvaient son joug trop pesant, et restèrent huit mois sans chef et sans autorité. Avant l’avènement d’Abdallahpacha, Tripoli voyait éclater fréquemment des émeutes; on se plaignait, on murmurait à tout propos, et les musulmans tripolitains, fiers de leur turban vert et de leur titre de chérif , ne s’inclinaient que difficilement devant l’autorité des gouverneurs osmanlis. Le pacha d’Acre a établi au milieu d’eux un régime sévère ; il traite les turbans verts de Tripoli comme il traite les turbans blancs ou noirs du reste de son pachalik, et les musulmans de cette ville se montrent maintenant bien moins indociles. Mais cet esprit turbulent n’attend qu’une occasion pour se réveiller. En 1829, le docteur Pariset, que l’étude de la peste avait conduit en Syrie, faillit être victime de ce fanatisme. Le médecin français ayant fait déterrer deux cadavres de musulmans pour les soumettre à l’examen, toute la population mahométane de Tarabolos se leva furieuse et menaçante, et votre célèbre ami ne se sauva qu’avec beaucoup de peine.

La Scala ou Marine, appelé en arabe eUMina, à trois quarts d’heure de Tarabolos, forme une petite cité de 4,000 habitans, dont les deux tiers sont des chrétiens grecs. J’y ai remarqué beaucoup de maisons nouvellement bâties. La plupart des habitans de la Marine vivent dans une sorte d’aisance, provenant du travail ou d’un paisible

d’oiuent.

revenu. On trouve là des bazars pour approvisionner les bateaux et les petits navires ; le mouvement du port occupe et viviüe la cité. Des chantiers sont établis au bord de la mer ; il en sort des caïques et des tartanes. Un musulman, gardien du port, parcourt sans cesse, un bâton à la main, son humide domaine; il se fait gloire d’aimer les Francs, et dit houn (jiourno à tous les chapeaux qu’il rencontre. Le fréquent passage de marins européens a laissé dans sa mémoire quelques mots d’italien, et ce n’est pas chose peu amusante que de le voir porter la benvenuta aux bâtirnens qui arrivent.

J’ai vu, le long du rivage de la mer, de distance en distance, sept vieilles tours dont l’origine remonte au moyen âge, et qui probablement étaient destinées à défendre le port. La première, en partant de la Marine, s’appelle la tour des Maugrabins (Bourj-el-Mograbin) ; une garnison albanaise l’habite; la seconde, gardée aussi par des soldats , se nomme tour de la Marine (Bourj-el-Mina); la troisième, à demi renversée, se nomme tour de l’Aqueduc ( Bourj-el-Kanater) ; la quatrième, c’est la tour d’Amour ( Bourj-el-Tekei) ; la cinquième, c’est la» tour du Lion (Bourj-el-Seba ), ainsi appelée parce qu’on y voyait jadis un lion en bas-relief ; M. Charles Guys a trouvé, au milieu de ses débris, une médaille représentant un lion. La sixième tour se nomme tour de la Rivière (Bourj-el-Nahr); là est l’embouchure de la rivière Quadicha. Je ne sais pas le nom de la septième tour entièrement ruinée. Les documens et les détails positifs que je viens de vous donner sur la ville de Tripoli et la Marine, peuvent vous prouver avec quel empressement je recueille tous les faits tant soit peu curieux appartenant aux pays que je parcours. Dans un voyage au milieu de régions mal explorées , le positif des lieux doit passer avant toute chose.

Tripoli ne joue aucun rôle dans l’histoire des temps anciens, mais sa place est grande dans les annales des croisades, et vous ne vous arrêterez point sans plaisir sur cette époque qui est la vôtre. Si nous lisons le récit du passage de nos premiers croisés à travers les côtes de Syrie, nous verrons le gouverneur de Tripoli envoyer des députés au-devant des princes chrétiens, pour recevoir leurs bannières et les arborer sur la ville en manière de soumission. Le gouverneur offrit aux croisés quinze mille pièces d’or de monnaie sarrasine, des chevaux, des mulets, des vétemens, de plus des tributs annuels considérables, à condition qu’ils n’assiégeraient point la cité. Les chevaliers envoyés

à Tripoli , dit un choniqueur, avaient vu des richesses ro^^ales, un pays abondant en toutes choses, une vihc très-peuplée. Ces paroles de Raymond d’Agiles nous apprennent quelle était l’importance de Tripoli, à l’époque de la première croisade. Pendant le siège d’ Areas, place forte voisine de Tripoli , le prince de cette ville , informé des querelles qui avaient éclaté parmi les barons chrétiens, refusa de payer le tribut que les députés croisés étaient venus lui demander, ajoutant à son refus des paroles de déh et d’insulte. Quelques jours après, les Tripolitains ayant accepté le combat avec les croisés, furent honteusement battus et s’enfermèrent dans leurs murailles. Les pèlerins poursuivirent leur route sans avoir assiégé la ville.

Sous le règne de Baudouin lï, plusieurs fois les armes chrétiennes attaquèrent cette place. Le comte de Toulouse, qui avait élevé contre elle le château des Pèlerins dont je vous parlais tout à l’heure, troublait son repos par des menaces ou des coups continuels ; après la mort de Raymond, Tripoli eut à soutenir, pendant quatre ans, les agressions de Guillaume Jordan, neveu du comte de Toulouse. Puis arriva le fils de Raymond, Bertrand , appuyé par une flotte génoise de soixante et dix navires à éperons. Les deux cousins se disputaient la possession de la cité; Bertrand réclamait l’héritage paternel, et Guiliaume Jordan demandait la place comme le prix de longs travaux. Sur ces entrefaites, le comte Guillaume mourut percé d’un trait que son rival dirigea peut-être; toute contestation finit, et la ville, bientôt conquise, resta au pouvoir de Bertrand. Les Tripolitains avaient appelé vainement à leurs secours les puissances musulmanes de la Syrie; ils avaient mis leur dernière espérance dans le calife du Caire, lorsque tout à coup un navire égyptien entre dans leur port. Les assiégés s’attendaient à voir débarquer des auxiliaires ; ils ne virent qu’un homme chargé de leur demander, au nom du calife, une esclave d’une beauté rare qui se trouvait dans Tripoli, et du bois d’abricotier propre h fabriquer des luths et d’autres instrumens de musique. Vous avez rapporté ce trait curieux dans votre Histoire. Vous avez raconté aussi comment les latins barbares laissèrent périr, au milieu des flammes, une bibliothèque de plus de cent mille volumes , trésors littéraires d’Orient que nous devons amèrement regretter. La bibliothèque de Tripoli avait été formée par la famille d’Ibn-Ammar, qui gouverna long-temps cette ville, et dont le zèle pour les sciences est loué dans les vieilles chroniques orientales. Ce précieux dépôt des connaissances

d’orient, 139

humaines avait fait dire à un auteur arabe du moyen ôge que ïripoli était, à cette époque, une ville remplie desavans.

L’iiistoire de rocciipation de Tripoli par les Francs, nous offre un intéressant épisode de la vie de Sady, poète illustre, le plus grand qu’ait enfanté l’Orient musulman. Sady nous raconte Iiii-mème comment, après avoir parcouru les déserts de Jérusalem où il n’avait vu que des mœurs féroces, il tomba entre les mains des Francs ; le poète fut conduit devant la forteresse de la ville, que les latins voulaient réparer. L’auteur de Gulistanïwi contraint de travailler avec les juifs aux fortifications de la cité ; il fut employé long-temps à faire du mortier, et à le porter comme le plus obscur manœuvre. Un des principaux liabitans d’AIep, avec qui Sady avait eu quelque liaison, passa par Tripoli, et le reconnut. « O Moslili-eddin , lui dit-il, à quel état » es-tu réduit! quels évènemens ont pu t’amener là? — Jevou- » lais me dérober à la vue des hommes, répondit le poète, et je cher- » chais la solitude pour n’avoir de commerce qu’avec Dieu, lorsque » je suis tombé dans la captivité : juge maintenant quel est mon ?) sort, en me voyant occupé à détremper de la boue, au pouvoir de » brigands qui ne méritent pas le nom d’homme ; juge de mes dou- » leurs, s’il est vrai qu’il soit plus doux de vivre avec ses amis, chargé vî de chaînes , que de vivre libre et dans un lieu délicieux avec ses » ennemis. »

Le voyageur d’AIep eut pitié des malheurs de Sady ; il le racheta de la servitude des Francs pour dix pièces d’or, et l’emmena à Alep où, peu de temps après, il lui fit épouser sa fille unique avec une dot de cent pièces d’or. Sady nous apprend que cette femme, de mœurs licencieuses, d’un caractère impérieux et violent, répandit de l’amertume sur sa vie. Le nom de brigands, donné par le poète persan aux guerriers croisés, nous révèle de quelle nature étaient les impressions que la vue des Francs avait laissées dans son esprit; il faut dire aussi que sa captivité devait naturellement l’aigrir contre les latins L

En lt88, Saladin fit subir à Tripoli, cité chrétienne, un siège inutile; deux fois renversée par un tremblement de terre, et plu-

* On trouve de curieux détails sur Sady et sur ses œuvres poétiques dans le deuxième volume de V Asie ( page 224 et suiv.) , de madame Victorine de Chastenay ; cet ouvrage, composé de quatre volumes, se fait remarquer par un grand esprit d’analyse et d’observation ; la science doit aussi à madame Victorine de Cliastcnay un livre fort intéressant ([ui a pour litre : Les chevaliers normands.

sieurs fois attaquée par les forces musulmanes, elle se releva et se défendit toujours victorieusement. En 1268, le sultan Bibars passa sur le territoire de Tripoli, comme une violente tempête. Dans une lettre écrite à Bohémond, le sultan raconta lui-même les ravages qu’il avait faits : « Le comte doit se souvenir, dit Bibars , de notre dernière expédition contre Tripoli, de nos courses au sein de ses campagnes; il doit se souvenir de ce que nous y avons fait, de la dévastation des terres et des champs ensemencés, de la ruine des habitans; il sait comment les églises ont été balayées de dessus la surface de la terre, comment la roue a tourné sur l’emplacement des maisons , comment se sont élevés , sur le rivage de la mer, des monceaux de cadavres qui ressemblaient à des péninsules ; comment les hommes ont été tués, les enfans réduits en servitude; comment les gens libres sont devenus esclaves, comment les arbres ont été coupés, de manière qu’il n'eo restât que la quantité nécessaire pour le bois de nos machines, lorsque nous retournerons , s’il plaît à Dieu , assiéger ta capitale ; comment ont été mises au pillage tes richesses et celles de tes sujets, y compris les femmes, les enfans et les bêtes de somme ; comment' ceux de nos soldats qui étaient sans famille , se sont trouvés tout à coup avoir femmes et enfans; comment le pauvre est devenu riche, le serviteur s’est fait servir, et le piéton a eu une monture. Quant à toi, tu voyais tout cela de l’œil d’un homme que la mort a frappé de pâmoison, et lorsque tu entendais une de nos voix , tu t’écriais : Qu elle est terrible!, . . Tu sais que lorsque nous avons quitté ton pays il ne s’y trouvait pas de troupeau qui ne marchât devant nous, pas de jeune fille qui ne fût en notre pouvoir, pas de colonne qui ne fût tombée sous les coups de la pioche, pas de champ qui n’eût été moissonné , pas de chose existante dont tu ne fusses privé. Elles ne nous présentaient pas d’ob» stades, ces cavernes qui couronnent tes montagnes escarpées, ni ces vallées qui effraient l’imagination * . » Ce message du sultan Bibars dut retentir comme la foudre dans le palais de Bohémond à Tripoli ; jamais la victoire ne s’était exprimée en termes plus éloquens et avec plus d’amertume pour les vaincus.

Enfin, en 1289, Tripoli succomba après trente-cinq jours d’un siège terrible, et sept mille chrétiens furent impitoyablement massacrés par les soldats de Kelaoun. J’ai visité, à peu de distance du

^ Bibliothèque des Croisades, lome IV, p. 507 et 508.

d’orient.

IH

rivage de la mer, les trois îlots où les chrétiens avaient cherché un refuge, et qui ne purent les protéger contre la rage des mamelucks vainqueurs; le principal de ces îlots s’appelait alors l’île de Saint- ]Mcolas; on y voyait une église dédiée à saint Thomas; ces rochers se nomment aujourd’hui les îles des lapins et des pigeons. J’ai trouvé, dans la principale de ces îles, des vestiges d’un édifice qui fut probablement l’église de Saint-Thomas. Les cavaliers mamelucks pouvaient, sans miracle, traverser l’espace qui sépare le continent de ces écueils, car la distance n’est pas grande.

A peu de distance de Tripoli, au sud-est, on trouve le vallon de (dervicherie) ; ce vallon, ainsi nommé parce qu’un derviche y demeure, est traversé par le Nahr-Quadicha ; il présente comme un bois d’arbres fruitiers qui fait deMélaoui un délicieux séjour. Un café, entouré de fontaines, suspendu au penchant du vallon, attire chaque jour les oisifs de Tripoli. J’ai savouré le breuvage noir du moka et fumé le narguillet persan sur la terrasse qui domine les eaux du Ouadicha, et d’où l’œil parcourt les longs jardins du vallon ; dussé-je passer dans votre esprit pour un amateur du far niente oriental, je vous dirai qu’on est bien ainsi à Mélaoui, et que l’ame y goûte en silence les calmes et ineffables voluptés de la contemplation.

Un aqueduc, soutenu par trois arcades, est jeté en manière de pont dans le vallon charmant de Mélaoui ; le Nahr-Ouadicha passe sous l’arcade du milieu. Les gens du pays appellent cet aqueduc Vaqueduc du Prince (Kanater-el-Brens) ; ce nom conservé par une vieille tradition, et de plus une croix latine placée en bas-relief sur une des arcades, me portent à croire que l’aqueduc fut construit par les comtes de Tripoli, au temps des croisades. Raymond d’Agiles, un des vieux chroniqueurs pèlerins, parle d’un aqueduc de Tripoli semblable à une muraille, qui n’était séparé de la mer que par un chemin étroit. A la suite d’un combat entre les croisés et les Sarrasins, cet aqueduc fut souillé du sang des infidèles, et le chroniqueur nous dit d’un ton froidement barbare, que était chose délicieuse à voir que le petit ruisseau de Vaqueduc emportant à la ville les cadavres mutilés des nobles et des gens du peuple. Évidemment l’aqueduc dont parle Raymond d’Agilcs n’est point celui de Mélaoui, puisqu’un chemin seul le séparait de la mer; où faut-il donc placer l’aqueduc mentionné par Raymond d’Agiles? Voici quelle serait là-dessus mon opinion. Parmi les tours les plus voisines du bourg de la Marine, les plus voisines aussi de

remplacement de la cité du moyen âge, il en est une, comme je l’ai dit plus haut, qui s’appelle encore aujourd’hui tour de V Aqueduc; ce nom et la position de la tour n’indiquent-ils pas que de ce côté se trouvait l’ancien aqueduc de Tripoli?

Le Kanater-el-Brens dont j’aliribue la construction aux comtes de Tripoli, reçoit dans un conduit de deux pieds de profondeur un ruisseau rapide venu du village de Sgorta; le ruisseau de l’aqueduc s’en va à Tripoli par un conduit souterrain ; les habitans boivent de cette eau de préférence à celle du Nahr-Quadicha. L’aqueduc est recouvert d’une verdure rampante. On raconte qu’en 1802, un cavalier maronite des principales familles du Liban, poursuivi par les soldats du gouverneur de Tripoli, passa au galop sur Faqueduc du Prince; moi qui n'y ai passé qu’en tremblant et pas à pas, au risque de tomber dans la rivière, j’ai bien de la peine à croire à cette histoire.

Lai vu dans le vallon de Mélaoui, sur la rive droite du Quadicha, plusieurs grottes habités par de pauvres familles ; l’époux, Fépouse, les enfans et les chèvres logent ensemble dans la même demeure. J’ai compté cinq moulins à farine placés sur la rivière.

Il est deux autres endroits autour de Tripoli dont je dois aussi vous parler; 1° la fontaine des Poissons, 2° le trésor d’Amour. La fontaine des Poissons, située à trois quarts d’heure au nord de Tripoli, est un assez grand bassin d’eau douce, rempli de gros et petits poissons auxquels personne ne touche et que les musulmans révèrent comme autant de saints qui ont voulu passer par cette métamorphose; une petite mosquée avoisine la fontaine ; elle est habitée par des derviches chargés auprès des poissons merveilleux des augustes fonctions de provéditeurs , c’est-à-dire qu’ils leur jettent de temps en temps des miettes de pain. Le trésor d’Amour est une grotte , à une demiheure de Tripoli , renfermant, dit-on , de vieux sequins qui ont la vertu de tout attirer vers eux, et qu’aucun pouvoir humain ne saurait emporter. Les habitans ajoutent une foi complète à cette merveille, et si vous osiez en douter, j’aurais une douzaine d’histoires à vous raconter à l’appui du prodige. Ceci me servira de transition naturelle pour vous entretenir de quelques croyances superstitieuses admises à Tripoli, sur toute la côte et dans les montagnes du Liban.

Les Arabes musulmans et surtout les Arabes chrétiens croient à la magie et aux esprits follets ; les chrétiens ont souvent dans la bouche cette prière : Dieu, sauvez-nous des magiciens. Ce sont surtout les

ï)’ORIENT.

djins ou esprits follets qui occupent l’imagination arabe. Les djins habitent les uns sous terre, les autres dans l’espace; ils forment une «orte de peuple existant sous des formes invisibles ou parfois empruntant la figure d’un homme, d’une femme, d’un mouton, d’un bœuf, d’un chien, d'un chat ou de tout autre animal ; les plus savans dans le pays assurent pourtant que la forme humaine est la forme naturelle des djins. Les djins redoutent le loup; il a le privilège de les dévorer. Les esprits follets ont des chefs et des rois; une hiérarchie est établie parmi ce peuple mystérieux. On cite dans l’empire des fijins le roi vert, le roi jaune, le roi bleu ; chacun de ces rois jouît d’un pouvoir plus ou moins grand. Ces créatures fantastiques ne font du mal qu’à ceux dont elles ont à se plaindre. On peut setlier avec les djins ; ce pacte dure toute la vie ; l’homme qui contracte une semblable alliance, renonce dès ce moment à toute espèce de religion. On connaît en Syrie des hommes mariés avec des djins femelles ; j’ai entendu parler d’un médecin chrétien arabe de Saint-Jean d’Âcre, qui a formé une union de ce genre ; quand le médecin passe dans les rues, les petits enfans lui courent après en criant : Voilà le mari de la djin ; la sœur de cet homme a été tuée par une main inconnue , pour avoir dévoilé à son confesseur les liaisons de son frère avec les -esprits. Toutes les puissances humaines réunies ne sont rien à côté de ce que peuvent les djins ; les uns vous transporteront en un clin d’œil d’un pays 5 un autre, les autres s’en iront avec la rapidité du vent cliercher pour vous de l’or dans les régions lointaines ; ceux-là déposeront à vos pieds des fruits rares que vous aurez désirés, attendriront en votre faveur le cœur rebelle d’une femme que vous aimerez ; ceux-ci déjoueront les projets de votre ennemi ou conduiront à bonne fin une affaire difficile que vous leur aurez confiée. Les esprits follets prédisent l’avenir; plus d’une fois ils ont annoncé à des familles les biens et les maux qui leur étaient réservés. Enfin les djins peuvent gouverner à leur gré la plupart des choses de la terre, et si peu de

chrétiens sont dévoués à leur culte si profitable, c’est que la puissance de ces esprits leur paraît tenir de celle du démon.

Quelque bons que soient les djins, on n’écoute point sans frayeur les histoires débitées à leur sujet. Ces histoires excitent plus d’effroi parmi les gens du pays que n’en excitent parmi les enfans, en Europe, les contes de revenans durant les longues veillées d’hiver. Un Arabe ne passerait point la nuit dans une chambre sans lumière; ne lui

IM

restât-il que deux paras, il les emploierait à acheter un peu d’huile et de coton , persuadé que les djins deviennent terribles au sein des ténèbres. Il faut que des femmes se trouvent en grand nombre pour qu’elles parlent entre elles des esprits follets ; deux ou trois femmes seules dans un appartement n’auraient pas le courage de prononcer le nom de djin.

Pour en finir avec les djins, je vous conterai deux histoires, dont la première a tout l’air d’un songe , et que je ne répète que pour vous donner une idée du merveilleux de ce pays-ci ; ce trait date de trente à quarante ans. Une accoucheuse de Tripoli fut appelée pendant la nuit comme pour aller assister une femme en travail d’enfant ; elle se lève, part avec l’homme qui était venu réclamer son assistance, et la voilà conduite dans une maison qu’elle ne connaît pas. Son conducteur la fait passer dans une salle de bains , puis il disparaît. La sagefemme restée seule, entendant tout à coup des cris confus autour d’elle, frissonne et craint pour son sort. Bientôt s’ouvre devant elle un appartement magnifique, éclairé par beaucoup de flambeaux; l’appartement était occupé par quarante femmes, dontl’ùne, étendue -Sur un lit, souffrait les douleurs de l’enfantement. L’accoucheuse s’aperçut alors qu’elle avait à faire avec les djins, et résolut de n’épargner aucun soin pour leur être agréable. Après avoir présidé à l’enfantement, elle teignit de noir, selon la coutume arabe, les sourcils et les yeux du nouveau-né. La sage-femme n’ayant pas fait preuve de beaucoup d’adresse dans cette dernière opération, une des femmes qui étaient présentes, s’approcha d’elle et lui creva un œil, sous prétexte d’avoir voulu teindre de noir ses sourcils et ses prunelles. La pauvre étrangère souffrit sans se plaindre. Regardant ensuite à côté d’elle, elle reconnut avec surprise la robe d’une cousine qu’elle avait à Tripoli ; cette robe avait servi de vêtement à l’une des djins femelles. L’accoucheuse profitant d’un court instant où les regards des djins n’étaient point fixés sur elle, se glissa dans la salle de bains, prit une pincée de poudre rouge, et teignit, à la dérobée, l’extrémité de la robe de sa cousine, pour pouvoir s’assurer plus tard de la réalité de ce qu’elle avait vu. Enfin les esprits follets, las de se jouer de la pauvre femme, la renvoyèrent en lui remettant en récompense une cassette pleine de pièces d’or, comptées devant elle-même. Rendue à sa demeure , l’accoucheuse s’empressa d’ouvrir la cassette ; mais , hélas! les pièces d’or avaient été changées en oignons. Le lendemain,

D'ORIExNT.

étant allée visiter sa cousine, elle revit la robe qui lui était apparue dans les scènes merveilleuses delà nuit, et reconnut la tache rouge. Les djins avaient enlevé la robe pour une nuit, et l’avaient rapportée le lendemain à la première aurore. Quant à l’accoucheuse, elle vécut et mourutavec son œil crevé, et, pour cette fois, les djins ne furent point de bons génies. On m’a montré à Tripoli un petit-fils de la sage-femme.

La seconde histoire, plus intéressante, plus dramatique, s’est passée à Latakié (l’ancienne Laodicée), pendant que M. Henri Guys y remplissait les fonctions d’agent consulaire; le héros de l’aventure était un janissaire ou cavasi, attaché à son service.

Ce cavasi , qui avait coutume de monter la garde à la porte du consulat, cédant un soir à de fâcheuses impulsions, alla visiter une belle de Laodicée, dont les mœurs suspectes attiraient depuis quelque temps la surveillance de la police du mutselin ; des soldats le surprirent pendant qu’il causait d’amour avec la courtisane ; ils essayèrent de l’entraîner dans le palais du gouverneur, mais le cavasi, homme fort et bien armé, parvint à se débarrasser d’eux et courut auprès de l’agent consulaire pour lui demander aide et protection. M. Henri Guys le rassura en lui disant que sa maison était inviolable et sacrée, et qu’il y serait en toute sûreté. Depuis ce jour le cavasi, effrayé de son aventure, s’arma avec plus de soin et doubla ses moyens de défense ; il chargea de trente-deux ballines une carabine appartenant à M. Henri Guys, et, sûr de lui-même et de ses armes, il reprit son poste, son chibouc et ses chansons à la porte du consulat. Assis sur son banc, la tête penchée sur la main droite, le cavasi chantait comme de coutume, mais de sombres idées troublaient son esprit, et ses yeux ne se fermaient plus; il s’était imaginé que le mutselin avait mis sa tête à prix. Un jour, des cris partis du jardin attenant à la maison consulaire viennent frapper ses oreilles , et le cavasi croit entendre des assassins. Il prend ses armes, vole au jardin , et son œil épouvarité rencontre un serpent monstrueux qui se roulait sur le gazon. Le cavasi croit voir dans le monstre un djin qui en veut à ses jours^ et lui lâche un coup de sa carabine chargée de trente-deux ballines. La carabine crève et se met en pièces ; la main du cavasi est emportée et le serpent est partagée en morceaux.

M. Henri Guys obtint du mutselin que le cavasi pourrait se retirer en toute sécurité dans une maison que celui-ci possédait à Latakié^

COKPÆSPO^^DANCE

pour y recevoir les traitemens convenables, car le malheureux avait perdu trois doigts, et le reste de la main était mutilé. Quoiqu’il eût ainsi perdu la moitié de sa main droite, le cavasi, pendant son traitement, écrivait des vers amoureux à celle qu’il appelait sa maîtresse, €t qui ne valait pas tout le mal qu’il s’était fait pour elle. Après sa guérison il se rendit aux bains, selon les habitudes musulmanes. En sortant des bains il fut saisi d’un froid subit, et ses membres se roidirent comme les membres du mort. Le médecin de ladi Stanhope, qui se trouvait à Latakié , fut appelé auprès du malade , mais ses soins et ses remèdes ne servirent à rien. Le cavasi demanda à parler h un cheik ; vous savez qu’on donne le nom de cheik aux prêtres musulmans, à ceux qui passent pour savans dans la religion du prophète, aux insensés, aux chefs de village et aux chefs de tribu. Notre cavasi avait invoqué l’assistance d’un cheik savant. Arrivé auprès du malade , celui-ci lui dit : « Aîon ami , vous êtes en ce moment sous le poids d’un châtiment que vous avez mérité pour avoir tué le serpent; ce serpent n’était autre chose que votre ennemi, Il ne vous appartenait pas de le détruire vous-même. ' Maintenant priez Allah, laissez-vous croître la barbe, et vous obtiendrez votre guérison. »

Le malade se soumit respectueusement au régime imposé par le cheik ; sa barbe croissait, mais son mal était toujours le même, et le cavasi ne quittait point son lit. Pour fournir à tous ses besoins pendant sa maladie, le pauvre homme avait été obligé de vendre ses armes , et la perte de ses pistolets à pommeaux d’argent et du bon kangiar qui avaient long-temps brillé à sa ceinture, attristait son cœur comme la perte de fidèles amis. Il ne lui restait plus qu’un couteau qu’il avait soigneusement caché sous son matelas, et ce couteau était là comme sa dernière défense. Un jour que le cavasi promenait ses doigts à travers l’épaisse barbe qui déjà couvrait son menton , il en fit tomber un de ces insectes qui naissent de la misère et de la saleté. Cette vue lui inspira un tel dégoût qu’il appela soudain un barbier pour lui couper cette barbe impure. Le barbier refusa d’abord de prêter sa main à ce qu’il appelait une impiété : « Le cheik vous a ordonné de laisser pousser votre barbe, disait-il au cavasi, et si vous oubliez ses ordres, les djins viendront s’emparer de vous et de moi, -qui aurai été votre complice. » Le cavasi saisit le barbier par la gorge et le menaça du couteau s’il tardait encore à le raser. En

d’orient. 147

voyant le malade tirer le couteau de son matelas , le barbier crut devoir tirer le rasoir de sa poche, au risque de se trouver ensuite aux prises avec tous les djins du monde ; il rasa le cavasi d’une main tremblante et sans prononcer une seule parole, et s’en alla pâle d’effroi. Les djins laissèrent le barbier tranquille dans sa boutique, et le malade n’eut point à se plaindre d’eux ; au bout d’une semaine, le cavasi fut rendu à la santé , à son poste , à son chibouc et à ses chansons.

LETTRE eux.

Les environs de Tripoli. — Sgorta. — Course dans le Liban. — Temple, sur ïe sommet d’un mont. — Trois autres temples, — Monastères. — Areas.

Juin 1831.

J’ai déjà nommé dans mes dernières lettres le village ou le bourg de Sgorta, situé à deux heures de Tripoli, à l’est; j’al dit que sa population était la même que celle d’Éden ; on passe six mois à Sgorta, six mois à Éden ; les oliviers et les mûriers couvrent le terri« toire de Sgorta ; la vigne y croît aussi ; les abricotiers, les orangers et les citronniers abondent; l’eau ne manque point à cette terre; deux rivières passent par Sgorta, le Nahr-Quadicha et le Nahr-ïourti. L’évêque maronite de Sgorta prend le titre d’évêque d’Arcas. On ne trouve pas en Syrie beaucoup d’églises aussi belles que celle de Sgorta ; à coté du sanctuaire reposent , dans leurs sépulcres de marbre ou de pierre, des prélats maronites et des consuls de France ; on m’a montré le tombeau de M. Alphonse Guys, mort à Tripoli en 1812^ père des consuls actuels de Tripoli et de Beyrouth.

C’est à Sgorta que je suis allé passer la journée d’hier, en compagnie de MM. Charles Guys % notre vice-consul , Marc Guys , son frère,,

^ M. Charles Guys, qui occupait le vice-consulat de Tripoli à l’époque de mon passage en Syrie, est maintenant consul à Salonique. Notre excellent compatriote avait songé aux intérêts de la science durant son long séjour en Syrie; dans un grand ouvrage qui n’est point encore imprimé et qui mériterait de l’être, M. Charles Guys a donné la topographie de la Syrie, a fait connaître les différentes nations de ces contrées, les monumens antiques et les souvenirs d’histoire qui s’y rattachent. Noire savant consul possède une vaste et riche collection de médailles dont un gouvernement, ami des arts, aurait déjà fait l’acquisition.

Rotier , drogman chancelier, Mazolier , drogman auxiliaire attaché au consulat, et de quelques-uns des principaux chrétiens de Tripoli. Les mousmouchs ou abricots de ce pays ne le cèdent point aux abricots de Damas, et ce sont les mousmouchs , maintenant en pleine maturité , qui nous avaient réunis dans les jardins de Sgorta. Avant d’arriver aux abricots, il nous a fallu passer par un énorme repas, à la manière arabe ; des poules, des quartiers de mouton, le pilau et le koubé composaient le festin ; nous nous étions installés au pied des abricotiers, et leurs fruits dorés se balançaient sur nos têtes. L’évêque maronite de Sgorta nous avait fait l’honneur d’assister à la fête ; ce prélat, ancien élève de la propagande à Rome, parle le latin et l’italien avec une pureté remarquable ; il a rapporté de son séjour eu Europe beaucoup d’instruction, beaucoup d’idées raisonnables ; c’est un des deux ou trois prêtres éclairés que j’ai rencontrés en Orient. Une tunique noire, un turban noir, des sandales noires qui chaussent des pieds nus, tel est le vêtement de l’évêque ; il est impossible de ne pas aimer la douceur de ses paroles , la simplicité de ses manières , son air d’affabilité et de candeur qui n’exclut ni la dignité ni l’austérité évangélique ; ce prélat du Liban m’a représenté un de ces rustiques pasteurs du premier âge de l’Église qui portaient une croix de bois et un cœur divin.

Notre festin de Sgorta a été joyeux et surtout très-bruyant ; on a porté des toasts aux principaux convives; l’usage du pays veut que chaque toast soit suivi d’une chanson. Le maronite qui a fait tous les frais du chant, passe pour un des meilleurs chanteurs du pays; sa voix, forte et sonore, se soutenait long-temps sur les notes les plus élevées ; c’est là le grand mérite du chanteur arabe. Pendant la chanson du toast , personne ne mange , et chaque convive tient son verre à la main ; après la chanson , on trinque en l’honneur de celui à qui le toast s’adresse. De tels usages prolongent beaucoup trop les repas dans ce pays-ci ; le voyageur franc qui assiste à des dîners pareils, les jambes croisées et assis sur les talons, désire naturellement la fin de ces sortes de banquets.

Après le dîner, une heure avant le coucher du soleil, je suis monté à cheval, accompagné de mon interprète Béraut, d’un maronite et d’un musulman, et je me suis dirigé vers les montagnes du Liban pour chercher un temple dont on m’avait parlé , situé à huit heures au nord-est de Tripoli. Les ombres de la nuit nous ont surpris au petit

village de MoreUf à deux heures de Sgorta, dans un vallon. Comme ce village est habité par des Druses, mes guides n’ont pas voulu leur demander l’hospitalité, et nous avons couché au pied d’un mur, ayant pour lit la terre nue. Le lendemain, après quatre heures de marche è travers le Liban, nous avons atteint le village de Cir bâti sur un agréable coteau, ayant à ses pieds un vallon rempli de figuiers, d’oliviers et de sapins, et dominé, à l’occident, par une haute montagne boisée ; le coteau , le vallon et la montagne forment ensemble un paysage admirable. La population de Cir est musulmane. Les disciples de Mahomet qui vivent dans le Liban se distinguent par une humeur facile, par un caractère fort doux ; là point d’exigence, point de despotisme au nom du prophète. Un musulman n’habite que par faveur les hauts domaines des maronites et des Druses, et fût-il chérif et portât-il le turban vert , il ne s’aviserait pas de coudoyer un dirétien.

J’avais une lettre de recommandation pour le ministre ou l’homme d’atFaires de l’émir de ce canton, résidant à Cir; ce ministre, qui est maronite et qui, par privilège, porte le turban blanc , m’a présenté à son émir dont j’ai reçu l’accueil le plus poli. J’ai déjeuné avec du lait et des olives, et j’ai passé une heure assis à côté du prince de Cir, entouré de neuf ou dix soldats qui formaient sa garde, sur une grande terrasse ombragée de branches de sapins placée en manière de toiture. L’émir musulman m’adressait différentes questions, mais je ne témoignais pas un grand empressement à causer avec lui, car l’admirable paysage qui s’étendait devant nous absorbait toute mon attention; l’émir s’en apercevant, m’a demandé si nous avions en France d’aussi beaux vallons : « Allah a fait de belles choses dans ces mon-

tagnes , m’a dit l’émir, et je ne m’étonne pas que vous soyez venu » du pays des Francs pour jouir de ces merveilles. » Puis, je ne sais à quel propos, nous avons parlé de l’Angleterre ; l’émir montagnard avait ouï dire que l’Angleterre est une île , et m’a demandé si son étendue égalait celle de l’île de Chypre. Un de ses officiers a voulu savoir si la France est aussi grande que le Liban ; quand je lui ai répondu qu’un homme qui marcherait dix heures par jour mettrait près d’un mois à traverser la France dans sa longueur, alors l’officier ouvrant de grands yeux et levant la tête, a tiré à plusieurs reprises son épaisse moustache noire et s’est écrié que les Français étaient une grande nation : Françaoui kébir, kébir ktir, le Français grand, très-grand.

d’orîent.

J’ai vu, en parcourant le village de Cir, deux émissaires du mutselin de Tripoli , venus là pour percevoir le miri ; les deux officiers me disaient que le paiement des contributions n’était pas l’affaire la plus simple, et qu’il leur arrivait d’attendre plus de trois mois avant qu’un village eût soldé son miri ; en attendant que Cir eût compté avec eux, ils fumaient le narguillet sur la terrasse de l’émir, ou galopaient à cheval dans le vallon, s’exerçant au djérit.

Le prince de Cir nous a donné un de ses gardes en qualité de guide, jusqu’à l’endroit qui était le but de ma course. De ce village au temple que je cherchais, la distance paraît courte ; un oiseau pourrait d’un seul vol passer d’un lieu à l’autre; mais telle est l’âpreté des chemins, telles sont les montées qu’il faut grimper , que nous avons marché deux heures , toujours à pied , pour nous rendre au sommet de la montagne où se voit le monument.

Aucun voyageur avant moi n’ayant parlé de cet édifice , vous ne serez pas fâché que j’en fasse une description détaillée : Le monument, construit sur un sol de surface unie, auprès de la plus haute pointe du mont, se nomme en arabe tour de V Aurore, sans doute parce qu’étant très-élevé, l’édifice se colore des premières lueurs du matin. La toiture a croulé sous la main du temps ou sous le marteau de l’homme, et les quatre murs seuls subsistent encore. A quelques pas de la façade on remarque les vestiges d’un vestibule ou d’un parvis qui menait au temple. L’édifice a trois portes sur une même façade ; la porte du milieu est la plus belle, elle présente environ vingt-cinq pieds de hauteur sur huit pieds de largeur ; les deux autres portes sont étroites et basses. La porte à gauche donne sur un escalier construit en pierre de taille, qui vous conduit au-dessus du monument. Les pierres dont se compose l’édifice sont d’une dimension peu commune ; quelques-unes n’ont pas moins de vingt-deux pieds de longueur. L’ensemble de l’édiflce est d’une grandeur médiocre. En avançant dans l’enceinte on trouve, à droite, une petite porte conduisant à une chambre voûtée en pierre de taille. La chambre, assez étroite, ne reçoit du jour que par la porte d’entrée et par quelques embrasures pratiquées dans le mur, à l’ouest, semblables aux embrasures des tours de guerre. Un triple rang de larges pierres environne le monument. A côté de l’édiûce, au nord, j’ai reconnu des restes de constructions antiques et trois grosses colonnes encore debout. Une pierre du mur extérieur qui fait face au septentrion , porte une

inscription grecque que je n’ai pu copier, d’abord parce que la pierre est placée trop haut , ensuite parce que de grands arbres couvrent de leurs rameaux tout ce coté du mur. J’ai vivement regretté de n’avoir pu recueillir cette inscription précieuse ; elle nous aurait appris sans doute en quel siècle et par quel prince ce temple fut bâti. L’édifice porte tous les caractères d’une construction romaine. La montagne sur laquelle se trouve la tour de V Aurore , appartient au canton de Dennié, une des dépendances de Tripoli.

Tel est ce monument qu’une pensée religieuse a placé là, bien loin des terrestres demeures, sur un mont qui maintenant n’est guère connu que des aigles et de la foudre. Les hauts lieux furent toujours choisis pour y bâtir des sanctuaires ; parcourez les principales montagnes de l’univers, et vous y trouverez des débris de temples ; les hauts sommets furent les premiers autels. A dilférens âges, sous des formes et par des cultes différens, la Divinité a été adorée sur les cimes de l’Olympe et du Taurus, de l’Ida et du Gargare, des monts d’Arabie et du Liban ; que de montagnes en Europe, citées par l’histoire, ont vu fumer l’encens de la piété, ont entendu la voix de la prière ! c’est que les montagnes sont les marchepieds du ciel ; c’est que la Divinité entend mieux ceux qui se rapprochent ainsi d’elle, et que l’air des montagnes a quelque chose de sacré qui purifie le cœur. J’aime l’antique pensée qui avait placé les temples sur les montSj parce que les autels de la Divinité doivent être séparés des impuretés de la terre ; il ne faudrait pas que le bruit du monde, que le tumulte des choses humaines pût jamais être entendu dans les sanctuaires où l’homme veut prier.

J’ai à vous parler des trois autres temples situés aussi dans le Liban, mais à une distance beaucoup plus voisine de Tripoli. M. Marc Guys, frère du vice-consul, qui parle la langue arabe comme un maronite et connaît le Liban aussi bien qu’un montagnard, a voulu me servir lui-même de guide dans cette course. Les trois temples se voient à trois lieues de Tripoli, dans la direction de l’est-sud-est ; deux de ces temples apparaissent sur une haute colline qui domine le village grec de Kesba, et le troisième, à une heure de là, sur une élévation près du village de Psisa. Les deux premiers sont voisins l’un de l’autre ; le plus petit, qui n’a pas vingt pas carrés, conserve une partie de ses murailles, et ses approches et son enceinte se trouvent remplies de corniches, de colonnes, et de piédestaux ; j’ai vu dans un côté du mur

d’ortent.

plusieurs niches, qui sans doute furent autrefois occupées par des statues ; à quelque distance du temple, en face, les restes d’une porte. Le second temple était entouré d’un grand mur formé d’énormes pierres de taille, dont l’une a plus de vingt pieds de longueur ; on entre dans l’enceinte par une porte d’une conservation parfaite, composée de trois pièces seulement. Le soffite ou pierre qui règne audessus est creux et sa façade est ornée de frisures ; on remarque comme des degrés taillés le long des deux autres pièces qui soutiennent le sofTite. Les débris du temple accumulés dans l’enceinte consistent en pierres, en corniches, piédestaux et colonnes. Les piédestaux et les corniches présentent une grande dimension, et les colonnes, une circonférence énorme. Tous les matériaux employés à la construction de ces deux temples, sont en pierre calcaire, et je n’ai pas rencontré un seul fragment de marbre. L’air et les pluies ont jauni ces vieux débris, et l’herbe croît et les plantes fleurissent dans ces enceintes où d’anciens peuples ont prié. Ces ruines sont connues dans le pays sous le nom de Naous; je présume que ce mot n’est qu’une corruption du mot grec neos qui veut dire temple. Les deux édifices sont de construction romaine.

Le temple situé près du village de Psisa n’a de remarquable que son portique; il est petit, de forme carrée et construit en pierre de taille. On passe d’abord sous une petite porte toute simple et sans ornemens, puis sous une plus grande porte entourée de quatre colonnes d’une seule pièce ; une de ces colonnes est tombée. Des festons et des frisures décorent la façade de la grande porte. Le reste de' l’édiflce se mêle à des constructions modernes, car ce temple, aujourd’hui entièrement abandonné, fut pendant long-temps une église dédiée à la Vierge; le monument est en pierre comme les autres édifices que nous avons visités. Le temple de Psisa est aussi d’origine romaine. Ainsi les légions venues des bords du Tibre avaient marqué leur passage par des monumens consacrés aux dieux ; la conquête s’était faite religieuse pour donner à ses œuvres plus de durée et de grandeur.

Entre les montagnes du Liban et la colline de Psisa, coule une petite rivière nommée Nahr-el-Assour (la rivière de l’Oiseau), qui va joindre la rivière de Patron ; plusieurs femmes et jeunes filles n’ayant pour tout vêtement que leurs longs cheveux noirs, lavaient les unes leur linge et leurs robes, et les autres jouaient bruyamment au milieu

des eaux. Toutes se sont levées debout aux bords de la rivière pour nous voir passer, et quand nous nous sommes trouvés à quelques pas d’elles, ces charmantes baigneuses, ces nausica du Liban ont caché par pudeur leur visage dans leurs mains.

A trois quarts d’heure de Psisa, vers le midi, nous avons traversé un bourg appelé Hamioun , bâti sur une masse de rochers percés de tombeaux comme j’en ai beaucoup vu en Syrie. Hamioun occupe probablement la place de quelque antique cité ; ce bourg, arrosé par le Nahr-el-Assour et le Nahr-Abou-Ali , possède plusieurs églises grecques dont l’une fut jadis un temple ; il se tient là un marché de bestiaux, desoie, de laine et de tabac, où accourent les populations des environs. Les villages de ce canton sont tous grecs ou motoualis.

On rencontre aux environs de Tripoli six monastères grecs qu’il faut mentionner : ceux de Mar-Icoub , de Nourié , de Natour , de Kaftin , de Guéorguiou et de Belmont ou Belment. La tradition donne au couvent de Belment une origine franque ; elle lui attribue pour fondateur un prince croisé. Ce monastère, situé au bord de la mer, à deux heures au sud de Tripoli, ressemble de loin à un fort, et sa couleur blanche le fait servir de reconnaissance aux navires qui viennent vers Tripoli. Dans une de mes précédentes lettres, je vous ai parlé des miracles de la Vierge de Seydnai ; la Vierge de Belment n’opère pas moins de miracles, et des voix ne manquent pas qui proclament sa toute-puissance. Les grecs de Tripoli ne portent point ailleurs leur espérance dans leurs misères ou leurs dangers ; ajoutons même que beaucoup d’entre eux ont plus de confiance en la Vierge de Belment qu’en Dieu lui-même. De tous les traits qu’on m’a cités touchant l’aveugle dévotion des grecs du pays à la Vierge de Belment, je n’en rapporterai qu’un seul. Un grec tripolitain qui remplissait auprès du mutselîn les fonctions de kiatib, avait été condamné à être pendu ; le consul français, M. Guys, parvint à le sauver de la potence en le faisant évader dans le Liban , et le dévot kiatib disait partout qu’il n’avait du son salut qu’à la Vierge de Belment. Le culte particulier de la Vierge chez les nations chrétiennes d’Orient , n’est pas une des choses qui frappent le moins le voyageur ; je trouve digne de remarque cette dévotion qui soumet les destinées humaines au pouvoir d’une femme , dans un pays où la femme n’est comptée pour rien.

Aux environs de Tripoli , il est surtout un point que vous aurie^i

d’orient.

loa

aimé à visiter ; c’est Areas qui, lors de la première croisade, vitpeudaat trois mois toute l’armée chrétienne sous ses murailles. Vous avez dit dans votre Histoire comment cette place fut attaquée vainement par les croisés, et comment la famine ramena dans le camp des pèlerins les maux qui les avaient désolés autour des murailles d’Antioche. Là périt Anselme de Kibeaumont dont la mort fut entourée de pieuses fables; là périt aussi Pons de Balazun, chroniqueur chevalier, qui, de concert avec Raymond d’Agiles, chapelain du comte de Toulouse, avait jusque-là fldèlement consigné tous les faits de la croisade, et préparait ainsi la première page de cette grande histoire que votre plume, huit siècles plus tard, devait raconter au monde ; là enfin, dans cette plaine au pied de la colline d’Arcas, Pierre Barthélemy, prêtre de Marseille^ qui avait fini par se laisser convaincre lui-même de ses propres visions^ consentit à subir l’épreuve du feu à laquelle il ne survécut point. Ce fut un spectacle digne des âges les plus poétiques, que celui de quarante mille pèlerins occidentaux rassemblés sur un rivage de la Phénicie autour d’un grand bûcher, pour voir passer à travers les flammes un pauvre prêtre dont les visions avaient trouvé des incrédules; cette lance que beaucoup de croisés prétendaient alors n’être point d’origine merveilleuse, avait sauvé les chrétiens à Antioche par l’enthousiasme que sa découverte excita dans l’armée , et si la découverte de la lance n’avait rien de merveilleux , l’étonnante victoire remportée sur le sultan de Mossoul, n’était-elle pas un assez grand miracle? Le pauvre Barthélemy mourut et fut enseveli dans l’endroit même où il avait subi la terrible épreuve; aujourd’hui vous trouveriez aussi difficilement le tombeau du prêtre que les cendres de son bûcher.

Un petit village appelé Area a succédé au château de ce nom contemporain des croisades; une colline isolée que les gens du pays désignent sous le nom de Tel Arka, présente au voyageur de nombreux débris de la vieille citadelle ; le Tel Arka se trouve à cinq heures au nord de Tripoli , à trois heures de la mer. A peu de distance du petit village d’Arca s’élève un bourg nommé Akkar , chef-lieu d’un district ; la plaine, arrosée par le Nahr-Akkar, se couvre tous les ans de moissons d’orge , de froment et de maïs , les bestiaux y paissent en grand nombre. C’est dans le voisinage d’ Akkar qu’on trouve le monastère de Saint-Georges, indiqué ci-dessus; on m’a parlé d’une foire qui se tient chaque année autour du monastère ; les jeunes gens de Tripoli s’y portent en foule, et les bédouins du désert viennent y

mettre en vente des chevaux et des jumens. Est-il nécessaire devons dire qu’aucun habitant du pays , pas meme l’évêque maronite qui prend le titre d’évêque d’ Areas , ne savent rien des évènemens qui se sont passés dans cette plaine? Areas, comme tous les lieux célèbres de l’Orient, n’a des souvenirs et une histoire que pour le voyageur venu de pays lointains.

d’orient.

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