‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 12 sur 64 · LETTRE CLX · texte numérisé non relu

LETTRE CLX

De Tripoli à Latakié. Tortose. — Méraclée et Valénia. — Le château de

Markab. — Djebali, l’ancienne Gabala.

Juin 183L

On pourrait difficilement trouver une terre qui, sur un espace de vingt-cinq lieues, renfermât autant de noms historiques et de vieilles ruines , que la côte depuis Tripoli jusqu’à Latakié , l’ancienne Laodicée ad mare. Le pays compris entre Laodicée et Tortose avait à lui seul huit villes; toutes ces cités, il est vrai, ne devaient pas avoir une très-grande importance, mais pourtant ces cités ont laissé un nom dans l’histoire. Remarquons d’ailleurs que les plaines de cette côte égalent en fécondité les plus heureux cantons de la Syrie ; des rivières sorties des flancs du Liban portent de tous côtés leurs eaux bienfaisantes, et ces riches campagnes , ces belles eaux et le voisinage dq la mer invitaient l’homme à s’y bâtir des demeures.

Il faut compter huit heures de marche de Tripoli à Tortose ; on rencontre dans ce trajet le village de Ménié, après deux heures de chemin ; ensuite, le Nahr-el-Baarid {rivière froide), le village à'Ahou- Hamien, les rivières Nahr-Akkar, Nahr-el-Habrak, Nahr-el~Kébir ; cette dernière , qu’on passe sur un pont à trois arches , représente,

l’Eleuthère des anciens ; elle marque , du côté du nord , les limites^des montagnes du Liban et du pays de Phénicie. Une distance dctrois heures sépare le Nahr-el-Kébir de Tortose ; avant d’arriver à cette ville , le voyageur trouve d’intéressantes ruines à visiter ; ce sont des tours d’une forme étrange , de grands sépulcres et des sanc-^

tuaires pratiqués dans le roc, et d’autres antiquités à demi cachéesvu. 8

dans d’épaisses broussailles ; ces curieuses ruines, situées à une heure au sud de Tortose, près d’une fontaine nommée Aïn-el-Hya (fontaine des serpens) , semblent appartenir à des époques fort reculées ; vous en verrez une description dans les voyages de Maundrell et de Pocoke.

ïortose, l’ancienne Antaradus, peut-être aussi l’ancienne Orthosia, montre ses ruines au bord de la mer et regarde en face le rocher d’Aradus , célèbre autrefois par ses rameurs intrépides , renommé aujourd’hui encore par son peuple de marins. Le silence de Strabon à l’égard de Tortose ne permet pas de penser que cette, ville soit d’une antiquité reculée ; Pocoke place sa fondation vers le cinquième ou le sixième siècle. A l’époque de la première croisade, le chevalier Raymond Pelet, à la tête d’une troupe de braves, s’empara de Tortose, abandonnée de ses habitans. En 1188 , au temps des conquêtes de Saladin, Tortose retomba sous le pouvoir des musulmans; elle fut prise et brûlée par les soldats de Pierre de Lusignan en 1366, et ne se releva plus.

Yoiis avez parlé dans votre Histoire de la Vierge de Tortose , dont les miracles furent tant vanté au moyen âge ; on allait en pèlerinage à l’église de Tortose , la première qui eût été bâtie en l’honneur de Marie. Si nous en croyons Jacques de Vitry , les musulmans euxmêmes conduisaient leurs enfans dans ce sanctuaire, pour leur faire donner le baptême , persuadés que cette cérémonie , grâce à la protection de la Vierge , devait prolonger la vie de leurs enfans et les défendre contre toute maladie. Vous avez lu dans les Mémoires du sire de Joinville que le bon sénéchal se rendit en pèlerinage à Nostre- Dame de Tourtouze ; l’historien de saint Louis rapporte un miracle qui eut lieu de son temps, d*un pauvre home de'moniacle , lequel un jour fut amené devant cet autel de Nostre-Dame de Tourtouze ; et ai nsi f poursuit le sire Joinville, comme V on priait Dieu et Nostre-Dame pour sa guérison, le diable que le pauvre home avait dedans le corps, respondit : Nostre-Dame nest pas ici, elle est en Égypte, pour aider au roi de France et aux chrétiens, qui aujourd'hui arrivent à la terre sainte, à pied, contre lespayens, qui sont à cheval. Le sénéchal ajoute que le jour même où le démon prononçait ces paroles, l’armée française débarquait en Égypte. Cette vierge de Tortose, qui abandonne son sanctuaire pour aller en Égypte porter secours au roi de France, n’est-ce pas là le sublime du merveilleux? Trouvez-vous quelque chose de pareil dans les plus brillantes fables homériques? Ce trait

d’ouient.

(le la vierge de Tortose me paraît l’imitation d’un trait que vous connaissez sans doute , et qui appartient à nos vieilles chroniques françaises. Dans le treizième siècle , à l’époque même de la bataille de Bouvines, l’église de Saint- Germain d’Auxerre fut la proie des flammes, et comme on demandait à saint Germain pourquoi il avait laissé brûler son sanctuaire, le saint répondit que ce jour là il était à Bouvines. Vraiment ce n’est pas seulement dans les traditions religieuses de l’antique Orient qu’il faut chercher la poésie ; la muse de l’épopée aimerait aussi les vieilles annales de votre pays.

L’église de Tortose , maintenant convertie en étable et en caravansérail, est le seul édiOce de l’ancienne ville que le temps n’ait pas trop endommagé ; l’édihce, situé à l’orient du château, est formé de trois nefs et conserve ses voûtes, ses piliers et ses murailles dont les pierres ont la beauté du marbre. Maundrell, qui a mesuré ce monument, lui a trouvé cent trente pieds de long, quatre-vingt-treize pieds de large et soixante et un pieds de hauteur. Le château subsiste sous le nom de Palais de la fille du roi. Lors du passage de Pocoke, toute la nouvelle ville était renfermée dans l’intérieur de ce château ; aujourd’hui quelques pauvres famdlles seulement vivent au milieu des débris du kala ; le gros de la population , composé d’une centaine de familles musulmanes et de huit ou dix familles chrétiennes, habite à côté du château. Les musulmans ont une mosquée et un oratoire de santon ; les chrétiens n’ont pas de sanctuaire ; l’aga de Tortose dépend du nautselin de Tripoli.

L’ÎIe de Rouad (l’Aradus des anciens), séparée du continent par un intervalle de deux milles, n’a guère plus d’une demi-lieue de circuit; et cependant, sur cette étroite roche subsiste une population de près de quinze cents habitans, tous marins ou pêcheurs ; des oliviers, des figuiers et des palmiers couvrent le peu de terre susceptible de plantations. L’an dernier, par un de cesrnouvemens si rares dans ce pays, on a réparé deux vieilles tours placées sur le rivage oriental, et un château du moyen âge situé au milieu de file. Des soldats gardent les deux tours et le château ; ce château sert de demeure à quelques pauvres familles. J’ajouterai qu’on a aussi construit, l’an dernier, deux tours pour défendre le côté occidental de file ; ces deux tours ont aussi une garnison. C’est dans l’île de Rouad qu’on envoie les exilés de Syrie, et c’est probablement pour mieux garder les proscrits, que l’autorité a déployé sur le rocher d’Aradus une sorte

CORÏIESPONDANCE

d’appareil militaire. Vous vous rappellerez à ce sujet que cette île eut pour premiers habitans des exilés de Sidon ; la colonie sidonienne, long-temps gouvernée par des chefs qu’elle se choisissait ellemême, subit à la fin la commune destinée des peuples de Syrie. Plus tard, Aradus, devenu un lieu de refuge, vit accourir dans son sein une si grande multitude d’hommes qu’on fut obligé, au rapport de Strabon, de multiplier les étages des maisons. L’île de Rouad est placée sous l’autorité d’un aga, soumis au mutselin de Tripoli comme l’aga de Tortose.

On marche neuf heures pour venir de Tortose à Banias qui nous représente Valénia; notons dans l’intervalle le village à' Hussein et la rivière qui porte son nom (Nahr-Hussein) ; à une heure de Tortose, à quatre heures plus loin le village à'Alaria et le Nahr-Alaria ; à deux heures plus au nord, le village, moitié maronite moitié musulman, appelé Marahia; ce village occupe l’emplacement de Méraclée; des restes du château se voient encore. En face du château de Méraclée, à deux portées de trait du rivage, au milieu même des eaux de la mer, une grande tour s’élevait, construite après la mort du sultan Bibars. Cette grande tour, ouvrage de Barthélemy, seigneur de Méraclée, a été décrite avec de précieux détails par l’auteur de V Histoire de Kelaoun; je trouve ces détails dans le volume des Chroniques arabes f traduites par notre savant ami M. Reinaud, qui voyage partout avec moi en Syrie, Cette tour était bâtie sur des barques chargées de pierres et coulées à fond ; les pierres des murailles tenaient les unes aux autres par des barres de fer, et chaque assise était couverte d’une couche de plomb ; la tour, de forme carrée, haute de sept étages, presque aussi large que longue, avait sur chaque face vingt-cinq coudées et demie dans œuvre, et les murs avaient sept coudées d’épaisseur. Une citerne pratiquée dans l’intérieur suffisait aux besoins de la garnison, composée de cent guerriers ; derrière cette tour s’élevait une seconde tour qui, au besoin, pouvait servir de retraite. C’était, comme vous voyez, un grand et beau travail qui eût été digne des compagnons d’Alexandre. Aussi le sultan Kelaoun, qui, avait triomphé comme en courant, des places les plus fortes de la côte, désespéra de prendre cette tour, faute de navires pour tenir la mer. Mais le seigneur Barthélemy, pressé par le comte de Tripoli, finit par céder aux prières et aux menaces ; l’édifice croula sous le marteau des musulmans, et maintenant les bateaux arabes glissent sur les

vagues qui battaient la grande tour, comme si rien n’avait jamais été là. De cette époque date aussi le renversement du château de Méraclée. Cette forteresse avait pris la place de la ville de Marathus dont parle Strabon.

Avant d’arriver aux ruines de Yalénia, à deux heures au nord de Marakia, nous traversons une petite rivière (Nahr-Banias) qui, au temps du royaume de Jérusalem, servait de limite à la principauté d’Antioche et commençait la principauté de Tripoli. Le ruisseau de Banias fait tourner deux moulins. Les restes du château de Yalénia sont répandus sur une hauteur qui s’incline jusqu’à la mer; les bateaux qui viennent charger du bois à Banias trouvent un petit port au bas de la colline, au sud, et les caravanes qui vont de Tripoli à Alep se reposent dans un khan près des moulins de la rivière.

Là-haut, sur la montagne qui domine la côte de Yalénia et de Méraclée, voyez cette citadelle entourée de rochers inaccessibles, menaçante et terrible comme si le dieu de la guerre en avait fait son éternelle demeure ; il semble que l’aigle et le vautour aient seuls le privilège d’arriver à ses murailles, et que l’homme ne puisse y atteindre que par la pensée ou le regard ; cette forteresse, qui se vantait d’avoir de plus hautes colonnes et de plus grands blocs de pierre que Palmyre, et qui plane encore en souveraine au-dessus des monts, c’est Markab ; un auteur arabe ne craint pas de dire que le démon lui-même s’était plu à consolider ce fort, tant son aspect épouvantait les guerriers de Saladin et de Kelaoun.

Les chroniqueurs latins de la première croisade ne nomment point Markab, mais à la manière dont ils parlent d’un château que les croisés conquirent en s’avançant vers Tripoli, on voit bien qu’il s’agit de cette grande forteresse. Merkabou ou Markab, appelé par les latins Margat^ appartenait aux chevaliers de l’hôpital; ils s’y maintinrent bien long-temps. Ce fut en 1283 que le sultan Kelaoun, aidé des anges mocaarahms et des milices célestes, força les hospitaliers à lui ouvrir les portes de la citadelle, et arbora sur ses murailles le sangiac^chérif, ce même étendard sacré qui, après avoir flotté victorieux en toutes les régions orientales, se repose maintenant de ses conquêtes, enfermé dans le sérail des sultans.

Le château de Markab présente la forme d’un triangle, dont un angle fait face à l’occident; les pierres à teinte noirâtre qui ont servi à sa construction, sont autant de masses difficiles à ébranler.

La forteresse a un mille et demi de circonférence ; elle est formée d’un double mur, mur intérieur, mur extérieur ; deux grandes tours, de forme ronde, surmontent les murailles de Markab du côté de l’est et du côté de l’ouest. L’ensemble de ces fortifications à demi ruinées remplit l’esprit d’admiration et de terreur. Jamais citadelle n’a été placée dans un lieu plus propice à la défense ; nulle part la guerre n’a laissé un plus curieux et plus redoutable monument. L’aga de Banias réside à Markab, avec une garnison moitié maronite et moitié musulmane ; ne me demandez pas si cette milice montagnarde sait quelque chose des vieux conquérails qui ont passé par le château fort dont elle garde les débris. Cinq ou six familles habitent autour de la citadelle ou dans l’intérieur. Markab occupe le dernier point d’une chaîne de montagnes ; au sud du château la montagne s’abaisse, et puis se relevant tout à coup, décrit à l’horizon comme un large croissant ; l’espace compris dans cet abaissement de montagne, est planté d’arbres fruitiers qui forment des jardins. A une heure de Markab, au sud, se trouve un assez gros village maronite appelé du nom du château. Au pied delà montagne de Markab est un village grec avec un cheik maronite ; ce village se nomme Besak (pays des limaces).

Encore quatre heures de marche, et nous voilà à Djebali, l’ancienne Gabala, appelée Gibel ou Gibelet au temps des croisades. De Banias à Djebali, cinq petites rivières ; la première Nahr-el-Jobar, la seconde Nahr-el-Huchoum, la troisième Nahr-el-Sin ou Sir, la quatrième Nahr-el-Malek , la cinquième Nahr-el-Djebali ; le Nahr-eh Malek coule auprès d’anciennes ruines qui portent dans le pays le nom de Baldo ou Boldo ; là fut sans doute la cité de Paltos mentionnée par Strabon ; l’alphabet arabe n’ayant point dep, remplace cette lettre par le b; on a dit ainsi Baldo ou Boldo au lieu de Paltos. Ces ruines sont à deux heures au sud de Djebali.

Le bourg de Djebali, peuplé de trois on quatre mille habitans, presque tous musulmans, est un des endroits les plus pauvres de la côte ; son port ne reçoit que de petits bateaux. Gibelet était une des seigneuries du royaume latin fondé par Godefroy. Après avoir jeté un coup d’œil sur les restes des murailles de l’ancienne cité et sur les chambres sépulcrales pratiquées dans les rochers du voisinage , le voyageur donne toute son attention à un théâtre situé au nord de Djebali , un des plus curieux monumens qu’on puisse voir. Nous savons tous que les anciens théâtres d’Orient sont taillés au penchant

d’orient.

des montagnes ou des collines, et que les peuples de ces régions ne s’enfermaient point dans des édifices de pierre pour assister à des représentations dramatiques; le théâtre de Gabala est construit en pierre de taille. Maundrell, qui a soigneusement décrit le monument, avait ouï dire aux gens du pays, toujours prêts à exagérer, que jadis ce théâtre appelé par eux il-Kala (le château) était d’une hauteur telle qu’un cavalier, au soleil levant, aurait pu marcher pendant une heure sous son ombre. La moitié du monument subsiste seule encore; Maundrell a trouvé trois cents pieds de long à ce qui reste de l’édifice. Les sièges des spectateurs n’ont point disparu. Des maisons arabes occupent les deux tiers de l’enceinte du théâtre. Quand nos premiers croisés traversèrent Djebali, ce monument n’avait subi peut-être que des dégradations légères; il n’avait point perdu la beauté majestueuse de son ensemble ; quel bonheur pour l’histoire des arts si nos chroniqueurs pèlerins se fussent donné la peine de tracer une description complète du théâtre ! mais, vous le savez, les croisés traversaient l’Orient, s’inquiétant peu des chefs-d’œuvre de l’architecture antique.

On visite à Djebali la mosquée du sultan ïbrahim, composée de trois nefs, qui fut au moyen âge une église chrétienne. J’ignore quel est cet Ibrahim dont il s’agit ici ; les auteurs s’accordent peu là-dessus. J’ai entendu parler de legs pieux faits par les sultans de Constantinople à la mosquée de Djebali ; le tombeau d’ibrahim placé auprès de la mosquée, est un but de pèlerinage pour les disciples du prophète ; ces pèlerinages forment à peu près les seuls revenus de Djebali. Un oratoire voisin du tombeau d’ibrahim renferme, selon les uns, les cendres de son visir, selon les autres, les cendres de la sultane sa femme. Un jardin d’orangers avoisine la mosquée.

De Djebali à Latakié, cinq heures de distance ; marquons, pour la géographie de cette côte, à une heure de Djebali, le Nahr-el- Snobar qui passe près d’une tour avant de se jeter dans la mer ; à deux heures plus au nord, des chambres sépulcrales taillées dans le roc; une demi-heure après, le Nahr-el-Kébir (rivière grande), puis après une autre heure , la ville de Latakié dont je vous parlerai d’ici à peu de jours.

Au temps de Strabon, le voyageur rencontrait sur le chemin de Djebali à Latakié les cités à'Héracleum et de Posidium; depuis long-temps , les deux cités n’apparaissent plus aux regards, et je

n’appellerai point ruines d’Héracleum et de Posidium quelques débris de masures répandues par intervalle sur les rivages de la mer* ^

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