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d’orient.
LETTRE CLXL
yille de Latakié, l’ancienne Laodicée.
Lataliié^ juin 1031.
Notre \ice-consul de Tripoli avait eu l’obligeance de me remettre une lettre de recommandation pour M. Geoffroy, agent consulaire de France à Latakié. Je suis traité avec une inexprimable bienveillance dans cette nouvelle famille que vient de me donner mon heureux destin de voyageur. J’habite une maison entièrement française , une maison où chacun parle notre langue, et si madame Geoffroy et ses filles ne portaient le costume syrien, si je n’entendais continuellement le bruit de leurs nalines et le tintement des pièces d’or et d’argent, suspendues à de longues tresses noires qui flottent sur leurs épaules, je pourrais me croire sur les rives de France, entouré de mes meilleurs amis. J’ai plusieurs fois parcouru la ville et les alentours, ayant pour guide M. Bélier, jeune Français, qui connaît fort bien l’arabe, et qui, après avoir voyagé tour-à-tour avec M. deLaborde et M. Taylor, en qualité de drogman, est venu épouser à Laodicée une sœur de notre agent consulaire. Il remplit ici les fonctions de chancelier, demandant aux vents et à Mercure, de pousser dans le port des navires européens, par la raison que la loi les oblige à laisser tomber quelques thalaris dans les coffres de la chancellerie. M. Bélier se recommande par un aimable caractère et par de l’instruction : ce qui m’a d’abord prévenu en sa faveur, c’est qu’il a conservé un souvenir tendre et reconnaissant des voyageurs
dont il a été le compagnon et l’interprète. J’aimais à l’entendre faire
réloge de M. le baron Taylor, dont l’album oriental doit être si riche S et qui nous a précédés sur tous les chemins où nous passons ; de M. Léon de Laborde, qui probablement ne tardera pas à livrer à la curiosité des savans d’Europe, les résultats de son voyage de Pétra.
Latakié, dans le siècle dernier, une des villes les plus florissantes de la côte, a été tant de fois bouleversée par des tremblemens de terre, qu’on n’y peut faire un pas sans rencontrer des décombres. La ville de Seleucus, assise sur un sol volcanisé, qui semble trembler sans cesse, a de la peine à se tenir debout. Sa plus grande occupation consiste à se relever de ses propres ruines. Le tremblement de terre de 1822, fut surtout funeste à cette cité; la secousse renversa des quartiers tout entiers, et le grand khan de Latakié ne put résister. La population est réduite à six mille habitans environ : musulmans, 3,300, grecs schismatiques, 5 ou 600 ; une cinquantaine de maronites et autant de juifs. Les grecs ont cinq chapelles; l’église du couvent de Terre-Sainte sert de sanctuaire aux familles catholiques de Latakié ; le couvent de Terre-Sainte n’est habité que par un seul religieux. Les musulmans de cette ville ne sont pas d’humeur facile et tolérante ; leur piétié fanatique leur donne des traits de ressemblance avec les musulmans de Damas et de Tripoli. Non contens des onze mosquées qu’ils avaient déjà, ils viennent d’en bâtir une douzième en l’honneur d’un cheik maugrabin mort de la peste depuis quatre ans, et placé par eux au rang des saints de l’islamisme. La mosquée du cheik maugrabin, construite sur une hauteur où fut le château de Latakié, n’est pas entièrement achevée; le luxe et l’élégance remarquables de l’édifice, les ornemens dont on l’entoure, nous annoncent bien vite que c’est la dévotion d’un peuple crédule qui en fait les frais. Les musulmans de Latakié implorent avec autant de confiance le cheik maugrabin que le prophète de Médine. Ils ont voué un culte particulier à sa mémoire, et comptent beaucoup sur sa protection souveraine , pour pouvoir passer au, dernier jour sur le pont de fil jeté à travers les flammes de la Géhenne.
Voici en quelques mots la biographie du cheik maugrabin. Mahomet (c’est le nom du santon), naquit en Barbarie en 1773. Il
* Nous avons reconnu dans le portefeuille de Bî. le baron Taylor les principaux monumens de Jérusalem, les ruines de Baalbeck et la forêt des cèdres du Liban, dessinés avec un talent remarquable.
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choisit la Syrie comme le théâtre le plus digne de ses vertus et de scs miracles, et vint d’abord à Alep ; ce n’est pas là que Mahomet devait avoir le plus de succès ; ayant un jour prêche qu’il était criminel de permettre aux Francs d’aller à cheval dans la cité, parce que le cheval était chéri du prophète, il reçut l’ordre de sortir d’Alep et de n’y jamais reparaître ; le santon se réfugia dans un bourg voisin connu par l’étrange licence de ses moeurs ; le cheik s’obstinant à vouloir convertir les habitans, fut chassé du bourg et vint à Latakié. Une de ses premières œuvres dans cette ville, ce fut de faire assassiner un chef de la secte des ansariens dont je vous parlerai prochainement. Le santon maugrabin trouva à Latakié des cœurs qui recueillirent ses saintes paroles, des bouches qui publièrent ses miracles; il se vantait d’entretenir un commerce habituel avec Dieu et les anges, et les musulmans croyaient cela comme parole du Coran. Il n’est point de maison turque qui ne se fît gloire de recevoir cet autre élu d’Allah ; disons même que la porte des harems ne se fermait jamais pour lui.
Le tombeau du cheik, dressé en manière de catafalque, est renfermé dans la nouvelle mosquée ; il est en marbre et revêtu d’une draperie; aux quatre coins du sépulcre pendent de longs rosaires. J’ai vu une douzaine de musulmans prier autour du tombeau, assis sur leurs talons et branlant la tête. Ils comptaient les quatre-vingtdix-neuf grains de leur cumholiof en répétant à chaque grain avec une endormante monotonie, un des quatre-vingt-dix-neuf attributs d’Allah; quelqu’un qui, passant auprès de la mosquée, eût entendu un pareil bourdonnement, sans en savoir la cause, eût pu croire facilement qu’une ruche d’abeilles était enfermée dans l’édifice, plutôt qu’un sépulcre entouré de dévots musulmans.
Les bazars sont comme l’image du commerce dans une cité asiatique; le dénuement et la solitude des bazars de Latakié, prouvent nssez que les beaux jours de cette ville sont passés. Il n’y a plus guère que le tabac qui soit resté comme richesse du pays. Le tabac de Latakié, si doux, si parfumé, le meilleur et le plus célèbre d’Orient, est cultivé dans les montagnes voisines habitées par les ansariens. Cette peuplade vend tous les ans pour cinq à six cent mille piastres de tabac. Les ansariens donnent à leur toutoun la suave odeur et la couleur noire qui le distinguent, en brûlant d’un bois nommé hezez; ils suspendent le toutoun en feuilles au plancher de leurs cabanes, et
ces feuilles se parfument et se brunissent par la fumée du hezez. En cultivant ainsi la plante fameuse à laquelle la moitié de l’univers a \oué un culte désormais impérissable, que de jouissances, que de tranquilles plaisirs les ansariens préparent ! Pour un véritable Oriental, le bonheur est une plante qui fleurit dans les montagnes de Latakié, et c’est la peuplade ansarienne , peuplade sauvage et sombre, haïe et méprisée des musulmans , qui envoie chaque année aux bords du Bosphore et aux rivages du Nil, les plus aimées des feuilles du toutoun^ source de consolation et de volupté.
Les autres productions de Latakié , telles que la soie , les galles, la laine et la cire, sont trop peu abondantes pour qu’on s^y arrête ; citons seulement le coton de ce pays que les commerçons estiment beaucoup, jet qui forme, après le tabac, la ressource la plus importante des Latakiotes. L’huile d’olive est détestable ; je lui préférerais notre huile de noix, quelque insipide qu’elle puisse paraître. Jadis les vins de Laodicée coulaient dans les banquets d’Alexandrie ; la cite égyptienne n’en connaissait pas de meilleurs. Les mêmes vignobles Sont toujours là, mais la liqueur autrefois tant vantée, aurait en France tout au plus la renommée des vins de Surène. On s’explique difficilement une pareille décadence, surtout quand on a mangé des raisins de Latakié, qui sont délicieux, et que les habitans font sécher au soleil. Les plus beaux raisins, ceux dont les grains sont énormes, proviennent des montagnes de Sahioum, à l’est de Latakié. Cette ville reçoit tous les ans des bords du Nil une grande quantité de la poudre appelée henné, qui occupe tant de place dans la toilette des femmes d’Orient; Latakié se charge d’expédier de cette poudre égyptienne à Antioche, à Alep et aux principales cités de la Perse. La poudre de henné est de couleur verte ; mais elle devient rouge orangé sitôt qu’on l’applique mouillée sur la peau.
L’ancien port de Laodicée, qui pouvait contenir, si l’on en croit l’histoire, plus de mille galères, est aujourd’hui en partie comblé, en partie ceuvert d’orangers, de citronniers, de mûriers et de jujubiers, formant un vaste jardin. Le port où mouillent maintenant les navires, îi’est autre chose qu’un bassin suffisant à peine à dix ou douze bètimens marchands. Si Dolabella revenait à Laodicée avec sa flotte, il ’serait très-embarrassé de lui trouver un logement, et les Romains seraient peut-être assez surpris de pouvoir cueillir des oranges et des Jujubes là où leurs galères se balançaient autrefois sur les eaux. Le
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tremblement de terre de 1822, en renversant une partie du cliàteau construit à l’entrée du port, a encombré de débris cette entrée déjà bien étroite ; de sorte qu’à présent les navires au-dessus de trois cents tonneaux ne peuvent s’engager dans le port. Des mains habiles qui nettoieraient le bassin de Latakié, pourraient en faire un asile commode et sûr; mais avant que des mains habiles se mettent à l’œuvre dans ces pays-ci, par combien d’évènemens il aura fallu passer!
Une distance d’un quart d’heure sépare Latakié de son port ; des vergers d’oliviers et des jardins occupent cet espace. La scala ou la marine se compose de deux rues remplies de vastes entrepôts à moitié renversés par le dernier tremblement de terre; la marine a plusieurs cafés; la douane est là. Le champ des morts de Latakié possède un monument funèbre que je dois vous indiquer, c’est le tombeau de la mère de ce sultan Ibrahim mort à Gibelet, dont je vous ai parlé ; le monument de la sultane est en marbre, et porte une inscription turque. On prétend que la mère d’ibrahim, venue de Constantinople pour voir son fds, expira de douleur à Latakié en apprenant qu’il n’était plus. Les pèlerins musulmans, avant d’aller à Gibelet, viennent prier autour du tombeau de la sultane mère.
Après tant de violentes secousses qui ont agité ce sol, il ne faut point s’attendre à trouver debout les monumens de l’ancienne Lao~ dicée ; le seul débris remarquable des siècles antiques, c’est un édifice carré, aujourd’hui converti en mosquée, revêtu d’insignes militaires tels que des casques, des boucliers, des gardes d’épée; les savans ont pensé que cet édifice était un arc de triomphe élevé en l’honneur de Lucius Yerus ou de Septime Sévère. On peut citer aussi les débris d’une grande église du moyen âge, des restes de portiques et de colonnades, des chambres sépulcrales taillées dans des rochers voisins de la mer. Il est à présumer que le sol de Latakié cache dans son sein des monumens ou d’intéressantes ruines ensevelis à la suite des tremblemens de terre. Les fouilleurs ne creuseraient point en vain dans l’enceinte de la cité rivale d’Apamée et d’Antioche. Les vesti ges circulaires de l’ancienne Laodicée , qu’on peut suivre encore , lui donnent une circonférence de plus d’une lieue et demie. Le tour de la cité nouvelle se fait en trois quarts d’heure. Ainsi donc les voyageurs curieux des ruines du passé, n’auront pas aujourd’hui beaucoup de choses à admirer à Latakié , mais les amans de la belle nature et des rians paysages trouveront ici de quoi satisfaire leur goût; les oll-
viers, les mûriers, les palmiers et les orangers, mêlés à toute espèce d’arbustes et de fleurs, répandus sur un sol inégal, dans les vallons et sur les collines, forment un spectacle dont l’œil ne se lasse point : la cote de Latakié est surtout charmante et pittoresque à voir, quand on y arrive par mer.
L’air de ce pays est très-sain. En été, les habitans dorment sur leurs terrasses faites d’étoupes et de chaux, sans crainte delà fièvre; et leur vue, ainsi exposée à la rosée et au vent des nuits, ne ressent aucune fâcheuse atteinte. Mais la ville est malpropre, et les cadavres d’animaux, et les ordures qu’on entasse dans le quartier grec, exhalent des miasmes impurs qui pourraient nuire à la santé des habitans. Dans ces dernières années on allait jusqu’à jeter dans le quartier grec les corps de ceux qu’on avait pendus, empalés ou crucifiés. L’eau deLaîakié est mauvaise ; la seule bonne fontaine est celle de Saint-Alexis, à peu de distance de la ville, et c’est là que vont puiser la plupart des habitans.
Le pays de Latakié se divise en treize cantons ou moukata; chacun de ces cantons est gouverné par un moukadem ou chef de m.oukata. Les treize cantons dépendent du mutselin de Latakié, lequel dépend lui-même du pacha d’Acre. Voici les noms de ces cantons : 1° Kadmous, habité par des ansariens ; 2°Krouabi, habité par des chrétiens, des musulmans et des ansariens ; 3° Markab, habité par des musulmans, des grecs et des maronites; 4° Semt-Koblé, habité par des ansariens ; 5” Beniali, habité par des ansariens, le plus petit des treize cantons; 6° Kardaa, habité par des ansariens, le plus étendu des treize cantons ; 7'' Méelbé, habité par des ansariens ; 8” Beit-el-Ghilf, habité par des ansariens; 9*" Sahioum, habité par des musulmans; 10" el-Bah-Loulié, habité par des ansariens; 11" Gebel-el-Kerad, habité par des ansariens et des Gurdes; 12° el-Baïr, habité par des ansariens et des Turcomans; 13" ei-Boujac, habité par des ansariens et des Turcomans. On trouve aux alentours de Latakié trente-trois villages, tous ansariens, dont le plus considérable se nomme Dm- Serkou, situé à une demi-heure de la ville ; ce village paie lui seul soixante mille piastres d’impôts par an; calculez approximativement le karatch annuel des treize cantons , et vous verrez que le mutselin , grand fermier de Latakié, ne doit pas faire de trop mauvaises affaires.
Les chrétiens de Latakié m’ont paru avoir un goût particulier pour les plaisirs et les fêtes; à les voir ainsi perpétuellement disposés
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à s’amuser, on ne dirait pas que la domination musulmane étend sur eux de pesantes chaînes. Les femmes que j’ai vues sont presque toutes belles ; Téclat et la noblesse de leur costume ne les servent pas médiocrement. Les chrétiens forment souvent des réunions joyeuses le soir ; au printemps, en été et en automne, les familles ou les amis s’assoient en cercle dans la cour des maisons sur des nattes et des tapis, en hiver, dans une des salles intérieures meublées de divans écarlates^ Là, les heures se passent en causeries, en histoires, en contes merveilleux ; souvent les femmes dansent en cadence à la manière des aimées égyptiennes; les hommes chantent au bruit du psaltérion; karagueuse y donne des représentations tant soit peu licencieuses ; et par-dessus tous les groupes, la fumée odorante du cassabeh ou du narguillet s’élève en nuages blancs. La maison de notre agent consulaire est le rendez-vous de la meilleure compagnie de Latakié , et chaque soir j’assiste comme à des spectacles où se retracent à mes yeux différentes scènes de la vie arabe. Les mœurs et les coutumes locales sont là devant moi sans mystère, sans aucun de ces voiles qui dérobent la vérité au voyageur. On me parlait hier soir de la honte qui s’attache à une jeune fille, arrivée à sa vingtième année sans avoir trouvé un époux ; on me disait que la grande affaire d’une bonne mère est de marier sa fille, n’importe de quelle manière, n’importe avec quel mari ; plus une jeune fille se marie de bonne heure, plus elle a des droits au respect et à l’estime de tous. On imagine facilement que de pareils préjugés doivent faire bien des victimes. Il y a quelques années que la peste enleva la plus jolie femme de Latakié , qui avait été mariée à neuf ans avec un homme de soixante ans ; la petite fille était pauvre ; elle n’avait d’autres ressources que sa voix et ses chansons ; son mari, aussi pauvre qu’elle, accompagnait ses chansons avec un tambour. La jeune épouse, devenue grande, donna son amour à un jeune homme qui l’aimait également ; celui-ci ayant été atteint de la peste , la pauvre femme courut à son chevet ; elle ne voulait pas survivre au trépas de son amant; collant ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, elle prit la peste, et tous deux moururent le même jour^
Souvenirs historiques de Laodicée au temps des croisades.
Latakié^ juin Î83L
Il y a eu en Orient quatre ou cinq villes du nom de Laodicée ; celle d’où je vous écris était connue sous la dénomination de Laodicée sur la mer, et c’était la plus noble et la plus belle des villes de ce nom. Pourtant elle est peu citée dans l’histoire ancienne, et semble n’avoir pris qu’une faible part aux grandes révolutions qui ont éclaté autour d’elle ; quelques médailles frappées en sa mémoire, et le combat de Polabella et de Cassius sur ses rivages, résument à peu près l’histoire de l’antique Laodicée. Dolabella, troisième mari de la fille de Cicéron, marchant contre la Syrie , à la tête d’une flotte, trouva dans Cassius Un ennemi terrible ; ayant perdu ses galères et toute espérance de conquête, il s’immola lui-même sur les débris de sa fortune, et Laodicée vit la chute et la fin dernière d’un des Romains les plus remuans de cette époque.
Si nous feuilletons les chroniques de nos vieux croisés, nous ne Verrons pas non plus de grands évènemens s’accomplir à Laodicée. Dans la première croisade , pendant le siège d’Antioche, vingt-deux navires flamands descendent à Laodicée , qui était alors la seule ville grecque de cette côte ; les pirates francs pillent la cité et massacrent une partie des habitans. Lorsque Godefroy et le comte de Flandre, suivis du peuple chrétien , passèrent à Laodicée en allant d’Antioche è Jérusalem , le duc de Lorraine obtint la liberté de Guinemer de Boulogne, autre pirate qui avait tenté une entreprise contre la ville„ et que les habitans avaient fait prisonnier. L’aventurier Guinemer
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avait rendu des services à Baudouin, après la prise de Tarse, et c’est en reconnaissance de ces services que Godefroy avait sollicité sa délivrance. D’ailleurs le pirate boulonnais avait des hommes et des navires qui pouvaient servir utilement la cause de Jésus-Christ ; Godefroy obtint que ces hommes et ces navires lui fussent rendus, et Guinemer, devenu champion de la croix , reçut le commandement de la flotte chrétienne qui longeait la côte, à mesure que les pèlerins suivaient la route de terre en vue delà mer. Laodicée avait été le point de ralliement des croisés restés en arrière à Antioche ou dans les villes de la Cilicie. La prise ou l’occupation première de cette ville par les croisés est entourée d’obscurité dans nos chroniques ; l’époque précise de cet évènement n’est pas facile à déterminer. D’après le récit d’Albert d’Aix, Guinemer de Boulogne, chef de pirates, dont la troupe se composait de Pisans, de Danois et de Flamands , serait parvenu à s’emparer de Laodicée, et aurait cédé la ville au comteRaymond, qui, peu de temps après, l’aurait rendue à l’empereur de Constantinople. Le même auteur raconte que pendant le siège de Jérusalem, et après la conquête de la ville sainte, Bohémond, aidé des Pisans et des Génois, pressa Laodicée d’un siège opiniâtre , au mépris des traités de paix qui unissaient les croisés à l’empereur grec. Déjà deux tours, situées aux bords de la mer, étaient tombées au pouvoir des assiégeans, et les grecs catholiques, gardiens et défenseurs de ces tours, avaient été les uns massacrés, les autres précipités du haut des tours après avoir eu les yeux crevés. La chronique nous apprend que les Génois et les Pisans avaient deux cents navires, dont les mâts s’élevaient jusqu’aux nues , portant à leur extrémité des corbeilles en osier. Deux ponts avaient été construits sur le fossé qu’il fallait franchir avant d’aborder aux murailles, et la ville, serrée d’aussi près, ne pouvait résister longtemps à Bohémond. Sur ces entrefaites, les princes et le peuple croisé qui revenaient de Jérusalem , et se trouvaient alors sur le territoire de Gibel, apprenant le siège de Laodicée, furent indignés que Bohémond osât insulter ainsi à la fois à l’empereur grec de Constantinople et au comte Raymond , qui avait plus que personne des droits à la possession de la cité. Les princes chrétiens envoyèrent de Gibel une députation à Bohémond pour l’inviter à renoncer au siège, à respecter l’alliance faite avec un empereur qui pouvait inquiéter les pèlerins en marche pour retourner dans leur patrie. Bohémond rejeta les paroles des députés chrétiens , et aussitôt que sa réponse fut.
arrivée au camp de l’armée chrétienne, les croisés prirent les armes pour venir combattre le prince félon. Dans le même temps, l’évêque de Pise , informé de ce qui s’était passé, alla trouver la flotte pisane et génoise, et l’engagea à refuser à Bohémond l’assistance qu’elle lui avait prêtée jusque là. Les Pisans et les Génois s’éloignèrent; Bohémond, réduit à ses propres forces, abandonna le siège, et le lendemain, dit Albert d’Aix, on vit arriver à Laodicée les croisés de Gibel, portant leurs armes et revêtus de leurs cuirasses, leurs bannières de pourpre déployées , et remplissant l’air du son des trompettes. Les pèlerins passèrent quinze jours à Laodicée , au milieu de la joie et dans l’abondance de toutes choses ; une conférence eut lieu dans la plaine entre Bohémond et Raymond ; le prince de Tarente revint à des sentimens de paix et d’amour, et le prince de Toulouse resta en possession de Laodicée.
En 1188, Saladin s’empara de Laodicée sans coup férir ; les habiîans s’étaient retirés dans deux châteaux bâtis sur une montagne voisine; cette montagne est celle de Sahioum , située -à l’est de Latakié ; les forteresses se voient encore^ Durant le séjour de Saladin à Laodicée, une flotte chrétienne de soixante navires, venue de Sicile et commandée par un chef nommé Margarit , se présenta à l’entrée du port. L’amiral sicilien , indigné de la retraite des chrétiens de Laodicée, menaçait de faire passer au fil de l’épée tous ceux qu’il pourrait rencontrer, mais les habitans se mirent sous la protection du sultan et s’obligèrent à lui payer un tribut annuel. L’historien arabe Îbn-Alatir , attaché à l’armée du sultan , parle de Laodicée comme d’une ville bien bâtie et ornée de beaux palais ; « Les musulmans, dit » le même auteur , détruisirent tous les édifices, surtout les églises , » et emportèrent les marbres. » Saladin donna Laodicée à son neveu Tald-Eddin, prince de Hamah, et lui enjoignit de réparer la ville. En 1197, Laodicée fut une des villes que les Sarrasins abandonnèrent , à la suite delà victoire remportée par les croisés sur l’armée de Malek- Adel, près de Tyr et aux bords de la rivière de Kasemieh dont je vous ai parlé dans une de mes lettres.
En 1287, Laodicée, dont le commerce portait ombrage aux habitans d’Alexandrie, vit rassembler contre elles toutes les forces de Kélaoun ; une tour très-forte , bâtie au milieu de la mer, défendait l’approche de la ville, et le sultan hésitait à l’attaquer, mais, au moment du siège, un tremblement de terre renversa une partie de cette
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tour ; la même secousse fit crouler une autre tour appelée la tour des Pigeons, et un phare qui éclairait les navires pendant la nuit. Kélaoun, encouragé par cet évènement qui semblait lui révéler la protection de Dieu, dirigea contre Laodicée ces redoutables machines langues^ dit un auteur arabe, les succès, et les doigts font signe
à la victoire; ces machines avaient été placées sur une chaussée de pierre construite dans la mer , et bientôt une brèche fut ouverte. Les chrétiens, ajoute l’auteur de la vie de Kélaoun , ne songèrent point h se défendre contre une armée ainsi protégée par les anges du ciel et les tremblemens de terre ; ils capitulèrent et sortirent de la ville avec les trésors qu’ils purent emporter. La grande tour, qui servait de citadelle à la ville du côté de la mer, fut sur-le-champ rasée, et Laodicée redevint musulmane. En 1366, Laodicée fut une des cités de la côte que les chrétiens livrèrent aux flammes, dans cette expédition de Pierre de Lusignan, où les nobles chevaliers de Rhodes figuraient à côté d’aventuriers de tons les pays d’Occident , et qui, sans livrer au-' cune bataille , parvint à améliorer pour un moment le sort des latins de Syrie. A partir de 1366, je ne sais rien d’intéressant sur cette ville. Je n’ai point écarté les détails pour ce qui touche au moyen âge de de Laodicée, parce que ces évènemens-là sont très-peu connus ; cette ville, si importante dans les temps anciens et dans le moyen âge, n’a point trouvé dans l’histoire une fidèle gardienne de ses souvenirs ; des nuages nous empêchent de suivre exactement son passé, et les faits épars que je viens de ramasser ressemblent eux-mêmes à ces ruines de Laodicée que j’ai sous les yeux, ruines sans suite, sans physionomie et sans grandeur.