‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 14 sur 64 · SUITE DE LA LETTRE CLXII · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTRE CLXII

Mœurs et religion des ansariens. — Les Ismaéliens.

Latakié, 1831,

J’arrive maintenant à ce qui m’a semblé le plus curieux , le plus digne d’attention dans le pays de Latakié ; j’ai à vous parler des peuplades connues sous le nom diensyriens, de nosaïm, ou d’ansariens, qui habitent dans les montagnes depuis Tortose jusqu’à Antioche. Les ansariens , de nature soupçonneuse et sauvage , enfermés dans leurs montagnes comme dans des forêts inaccessibles ou comme dans des sanctuaires interdits aux profanes , vivent entourés de mystère. Jamais ansarien n’a fait entendre d’imprudentes paroles, car le premier devoir d’un initié c’est de garder le secret, et la violation de ce serment serait suivie d’une mort inévitable. Ce que je vais vous rapporter, c’est le fruit des conjectures les plus probables, le résultat de longues observations faites par les chrétiens du pays; c’est surtout ce que les gens les plus éclairés de la côte ont pu comprendre par la lecture de quelques livres ansariens qu’un heureux hasard a fait tomber entre leurs mains.

Les ansariens sont partagés en cinq sectes : V les chamsiés (adorateurs du soleil) ; 2° les kamariés (adorateurs de la lune) ; 3° les kadmomiés (adorateurs de la femme); 4” les chemeliés ; 5° lesklésiés ; Yolney parle de la secte des kelbiés (adorateurs du chien .) Tous ces sectaires forment une population d’environ cent mille âmes; le nombre des villages qu’ils habitent s’élève à plus de sept cents. Les ansariens du voisinage de Latakié appartiennent tous à la secte deschemelié etdesklésié ; ils sont moins sauvages et moins inabordables que les ansariens des

d’orient.

montagnes. Les kadmousié ont donné leur nom au canton qu’ils habitent ; le chef-lieu de ce canton s’appelle Kadmous, ancien château situé dans les montagnes. Ce district est composé de douze ou quinze villages.

Cette nation a des fêtes qui correspondent aux fêtes chrétiennes, Leschemelié et les klésié célèbrent la Noël, la Pâques, l’Épiphanie, la fête de la Circoncision et la Pentecôte. Les autres sectes ne célèbrent que la fête de Noël. De plus, on retrouve chez ce peuple des solennités musulmanes, telles que le ed-elhalyat [h fête des douceurs) et le chaaban. Yoici quelques cérémonies en usage chez les ansariens, le jour des fêtes chrétiennes. Ce jour-là les travaux cessent, on se pare des plus beaux habits ; les hommes choisissent pour lieu de rendez-vous un des villages qui possèdent un cheik eulm ou prêtre savant. Ils se réunissent dans une maison dont la porte est sévèrement gardée ; l’approche en est défendue aux femmes, aux enfans et aux étrangers. Là chaque homme fait son oraison. Le cheik qui préside à la prière a devant lui un grand vase rempli de vin ; le prêtre boit de ce vin et en offre ensuite à tous les assistons ; c’est , comme vous voyez, une espèce de communion. Ceux qui, dansle courant de l’année, pour obtenir des grâces particulières, ont promis des dons , tels qu’un bœuf, un mouton ou une chèvre, apportent ce jour-là l’offrande promise. Après la prière, tous ces animaux sont immolés en manière d’holocaustes ; puis on les fait rôtir, et ungrand^banquet est préparé pour tout le v illage, hommes, femmes et enfans. Des danses, des chants et des cris d’aiégresse remplissent le reste de la journée.

Les prêtres ansariens ne mangent que ce qui sort de leur propre demeure ; quand ils ont une route à faire , ils emportent avec eux toutes les provisions , car ils n’accepteraient rien de personne , pas même de leurs plus proches parens. Il y a des sectes dont les cheiks vont jusqu’à s’interdire l’usage de la pipe. On reconnaît un cheik à l’écritoire qu’il porte à sa ceinture, au turban blanc qu’il arrange sur sa tête d’une manière distinctive. Quand un cheik meurt, les fidèles de sa religion lui élèvent un tombeau et le révèrent comme un saint : pour chaque prêtre qui s’éteint, on voit un oratoire de plus dans les montagnes, on compte un saint de plus dans le ciel. Le jour de la mort d’un cheik, on distribue des aumônes à tous les pauvres.

Les ansariens prient indifféremment debout, assis et même à cheval ; ayant la prière, ils font des ablutions comme les musulmans.

Les ansariens ne prient qa’ avant le lever du soleil, et jamais dans le courant de la journée. Pendant l’oraison , l’ansarien se couvre tout entier de son manteau , il ne regarde ni à droite ni à gauche ; si un chrétien, un nègre, un chameau ou une gazelle venait à passer en ce moment devant lui, sa prière ne serait pas valable ; il serait obligé de recommencer les ablutions et la prière. Les premiers mots de l’oraison sont ordinairement des malédictions contre les chrétiens et les Turcs, et contre Aba-Baker et Omar; dans le cours de sa prière, i’ansarien invoque quelques-uns des saints de notre calendrier. Si un ansarieo se trouve par nécessité au milieu de Turcs ou de chrétiens, il est dispensé de prier, dût-il rester un mois sans remplir ses devoirs religieux.

Lorsqu’une femme met au monde un enfant , le mari va trouver un cheik, et lui demande quel nom il donnera au nouveau né. Alors le prêtre ouvre un livre, et , après l’avoir parcouru un moment, dit le nom que doit porter l’enfant ; c’est quelquefois le nom d’un saint chrétien, et le plus souvent le nom d’un prophète. Dans leurs relations avec les musulmans, les ansariens prennent des noms musulmans, tels que Mahomet , Ali , etc. On circoncit les enfans , huit ou dix jours après leur naissance, et cette cérémonie est une fête pour la famille.

Les ansariens kadmousié , ceux qui rendent à la femme un culte particulier, ont une étrange et odieuse cérémonie qui prouve jusqu’à quelles aberrations l’esprit de l’homme peut descendre. Durant la nuit du premier jour de l’an , les hommes de chaque village s’enferment dans une maison et murmurent dévotement une prière à la lueur de quelques flambeaux ; quand la prière est achevée, on éteint les flambeaux, et la porte s’ouvre pour laisser entrer confusément les femmes et les jeunes filles du village. Au milieu de profondes ténèbres, chaque homme se saisit de la première femme que le hasard lui donne, et dans cet affreux désordre peut-être arrive-t-il que le frère rencontre la sœur et le fils la mère. Cette fête si révoltante se nomme hoc-hech ( fête, d’empoignement ). Je voudrais demander à nos savans s’il ne pourrait pas se faire que hoc-hech fût la première étymologie de notre mot hamhoche; les langues franques ne manquent pas de mots dérivant des langues orientales, et peut-être l’étymologie que je risque en passant vous paraîtra-t-elle assez plausible.

Comme les ansariens ont fait de leur religion un secret qu’il importe de garder, ils ont voulu que leurs femmes restassent étrangères

d’orient.

à la connaissance de la doctrine , et c’est pour cela aussi qu’ils n’ini- ' tient leurs enfans qu’à l’âge de raison. Alors un homme s’empare de l’adolescent et l’entraîne dans des lieux déserts. Là, séparé du bruit et des choses humaines , le jeune homme esi instruit dans la science sacrée ; tous les mystères lui sont dévoilés, on tire devant lui cet épais rideau qui lui dérobait le tabernacle de la vérité, et l’enfant devenu homme reçoit en dépôt le grand secret. Le jeune ansarien, qui jus^ qu’alors n’avait porté qu’un simple bonnet entouré d’un fichu , est admis à l’honneur de porter le turban et de participer à toutes les cérémonies.

Quoiqu’il se trouve parmi les peuplades ansariennes une secte pour qui la femme est un objet d’adoration, la femme n’est comptée pour rien dans cette étrange société. Ce n’est point à la noble et douce compagne de l’homme que les kadmousié rendent hommage ; ce qu’ils adorent, ce n’est point la femme avec ses enivrantes séductions, la femme née d’une pensée d’amour pour aider l’habitant de la terre à supporter ses maux ; les ansariens adorent simplement en elle l’instrument sacré dont Dieu se sert pour multiplier les humains. Les femmes ansariennes n’ont aucun devoir religieux à remplir, puisque toute connaissance de la religion leur est interdite ; leur salut dans la vie à venir est une question dont les cheiks ne se sont jamais occupés ; elles vivent comme les animaux grossiers incessamment courbés vers la terre ; pourquoi lèveraient-elles les yeux en haut? les portes du ciel leur ont été fermées.

D’après cela, vous ne serez point étonné d’apprendre que la fidélité conjugale est comptée pour peu de chose au milieu de cette nation ; un mari ne s’inquiète pas beaucoup que sa femme lui soit fidèle ou non , pourvu toutefois qu’il ne la surprenne pas lui-mème entre les bras d’un autre. Aux yeux d’un ansarien, le commerce avec les femmes est une chose sainte. Les lois du pays ne défendent point la polygamie ; un homme peut épouser jusqu’à quatre femmes, mais il ne peut en répudier aucune. La chasteté n’est point une vertu dans l’opinion des

ansariens ; cette fleur de virginité, première parure d’un jeune front, charme divin qui fait tant aimer l’adolescence , l’aimable naïveté d’une ame qui ne s’ouvre que timidement aux premiers regards du monde, tout cela n’est rien dans ces montagnes.

Les ansariens croient à la magie et à la métempsycose ; un homme de cette nation disait qu’il se souvenait d’avoir été tour-à-tour Anglais, chèvre et gazelle.

Les ansariens ayant su que les Anglais ne sont point catholiques , en ont conclu que la nation britannique professait la même religion qu’eux. J’ai vu dans la maison de notre agent consulaire un cheik ansarien, et comme je lui demandais en souriant quel était son dieu, il m’a répondu d’un ton sérieux : Ensariiy Inglizy sava, sava (les ansariens et les Anglais c’est tout un). Le même prêtre me demandait pourquoi la France n’envoyait pas une armée en Syrie pour en chasser les musulmans : « Comptez sur les ansariens , ajoutait-il ; écrivez » nn simple billet d’avis et vous aurez vingt mille cavaliers à vos » ordres. » Pour comprendre cette énergique protestation contre les Turcs, il faut que vous sachiez que les ansariens , devenus pour les musulmans un objet de mépris et de haine, gémissent sous le poids d’énormes impôts, sous les coups de perpétuelles vexations; ils ne viennent à Latakié qu’avec un teskéré du gouverneur; ce sauf-conduit leur est nécessaire pour traverser une ville dont les habitons pourraient leur faire impunément tout le mal qu’ils voudraient. En revanche , un musulman qui voyage dans un district de ces montagnards, ne doit pas s’attendre à de bons traitemens , et sa vie n’est pas toujours à l’abri du kangiar ansarien.

Une constitution forte, de la régularité dans les traits, un courage peu commun , distinguent les hommes de cette peuplade ; leurs femmes sont en général grandes et belles. C’est une race d’un sang pur et généreux comme la race maronite. Si la peuplade ansarienne vivait en paix avec elle-même , si elle pouvait se former en corps de nation bien unie, bien compacte, elle serait invincible dans ses montagnes et facilement elle secouerait le joug des Turcs. Telle qu’elle est aujourd’hui , elle deviendrait redoutable en un moment de révolution. L’invasion égyptienne trouvera dans les ansariens de rudes ennemis ; malheur aux autorités musulmanes de Latakié , quand les cris de la révolte retentiront dans les districts de Kadmous, de Semt- Koblé, de Méelbé, et de Kardaaî

Il y a dix ans que le grand-seigneur demanda au pacha de Saint- Jean d'Acre la tête des trente principaux cheiks ansariens ; le visir d’Acre signifia au mutselin de Latakié les intentions du souverain ; c’était une terrible commission pour le mutselin ; il aurait fallu une armée pour mettre à exécution des ordres pareils. Le gouverneur de Latakié coupa court à la difficulté; il fit venir une vingtaine de soldats de sa garde et leur dit : « Le sultan, notre maître, nous de-

d’orient.

mande les trente premières tètes ansariennes; nous ne pouvons pas songer h mettre la main sur les cheiks; allez, répandez-vous dans les oampagnes , et coupez la tète des ansariens que vous rencontrerez , jusqu’au nombre de trente. » Et les soldats se répandirent dans les champs voisins de Latakié , tirant le yatagan sur des ansariens isolés , occupés paisiblement de rustiques travaux ; trente tètes tombèrent çà et là dans le territoire; le mutselin de Latakié les expédia comme étant celles des principaux cheiks ansariens, et le grandseigneur, en recevant ces odieuses dépouilles, s’en applaudit ainsi que d’une bataille remportée sur l’ennemi. Des atrocités de ce genre ont allumé chez les ansariens de violentes haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang des Turcs.

D’Herbelot, dans sa Bibliothèque orientale, nous apprend l’origine des ansariens. Le père de leurs doctrines fut un vieillard du village de Nasar , aux environs de Gufa , que ses jeunes et ses austérités faisaient passer pour un saint; il avait choisi parmi les gens du peuple douze disciples chargés de répandre sa doctrine; le gouverneur du lieu, alarmé de ces prédications nouvelles, enferma le vieillard dans une prison. Une jeune fille, esclave du geôlier, touchée du sort de l’apotre , l’ayant délivré une nuit pendant que le geôlier dormait, celui-ci, pour éviter tout blâme, annonça qu’un ange du ciel avait rendu la liberté au vieillard, et le vieillard raconta le même miracle à ses disciples. Le saint de Nasar, appuyant dès lors ses doctrines sur un prodige, prêcha avec une ardeur nouvelle, et consigna dans un livre les vérités que Dieu lui avait révélées. Le vieillard passa en Syrie , et ses prédications furent surtout accueillies dans les montagnes de Laodicée et de Tortose. Telle fut l’origine des ansariens. Le vieillard de Nasar vivait à la fin du neuvième siècle del’èrfi chrétienne. Tous les ansariens maudissent Mahomet et vénèrent Alt qu’ils surnomment Emir-el-Nahel (le prince des abeilles) ; c’est de là que leur vient leur grand respect pour les abeilles. Ils reconnaissent aussi comme ami de Dieu Mohamed , fils de Hanéfia, de la race d’Alî . Les ansariens regardent Jésus-Christ comme un prophète; ils bénissent sa mémoire comme ils maudissent celle du prophète arabe, et c’est pour cela aussi qu’ils aiment mieux les chrétiens que les musulmans.

Jacques de Yitry, dans le tableau qu’il fait des différentes nations de la Syrie, parle des ansariens sans les nommer; les détails qu’il

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