‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 15 sur 64 · VII · texte numérisé non relu

VII

donne touchant cette peuplade peuvent servir à nous faire connaître l’idée qu’on avait de ses doctrines pendant ie moyen âge. « Il y a dans les montagnes , dit le chroniqueur , quelques hommes misérables qui habitent près de la chaîne du Liban et dans le pays de Tripoli, et qui, bien qu’ils suivent en grande partie la loi de Mahomet^ disent qu’ils possèdent de plus une certaine loi occulte qu’il ne leur est permis de révéler à personne, si ce n’est à leurs fils, lorsqu’ils sont parvenus à l’âge de raison, ou bien encore lorsqu’à l’article de la mort et réduit à la dernière extrémité, un père ne conserve aucun espoir de se sauver. Leurs femmes et leurs filles , qui ignorent complètement cette loi, disent cependant qu’elles ont foi en la loi de leurs maris et de leurs pères. S’il arrivait par hasard qu’un fils révélât imprudemment à sa mère le secret de cette loi, qu’ils nomment la loi occulte, la femme serait mise à mort par son mari, le fils par son père, sans aucun moyen de rémission. Contre l’usage des autres païens, ceux-ci boivent du vin, mangent de la chair de porc, et sont regardés comme des hérétiques par tous les autres Sarrasins. Gomme ils se livrent en secret à des actions honteuses , méchantes , abominables, et contraires aux intérêts des femmes, d’après ce qu’on a ouï dire à ceux qui ont abandonné leur société , ils ont craint que leurs femmes ne voulussent les quitter ou n’eussent un grand mépris pour eux si elles venaient à connaître les rites exécrables et les souillures de cette secte infiniment pervertie. »

Tel est le récit de l’évêque de Saint-Jean d’Acre ; j"ai voulu terminer par la citation de ce passage peu connu ce que j’avais à vous dire touchant la curieuse peuplade des ansariens. Il est toujours intéressant d’étudier et de suivre les races humaines, même au milieu de leurs écarts les plus honteux, des plus déplorables aberrations. Yous avez pu remarquer que les doctrines des ansariens sont un mélange informe de toutes les doctrines d’Orient; chacune des pages qui composent leur Évangile est empruntée à des évangiles divers, et toutes ces pages sont souillées ou défigurées. Parmi les peuples d’Asie, il en est qui ne sont plus aujourd’hui que des ruines, et la croyance à leur résurrection politique ne serait qu’un rêve ; il en est d’autres qui n’ont point encore vécu de la vie des nations et qui se sont arrêtés dans la grossière ignorance d’une enfance de plusieurs siècles de ce nombre sont les ansariens ; qui nous dira leur future destinée? leur existence ne sera-t-elle jamais meilleure? l’avenir ne leur réserve-t-il

d’orient.

aucune lumière? y a-t-il des peuples condamnés à ne point connaître la vérité, semblables à ces nations liyperboréennes, dont nous parlent les poètes, qui ne verront jamais le soleil?

Une peuplade plus célèbre et plus terrible que la peuplade ansarienne, occupait autrefois la partie septentrionale du Liban; ce sont les Ismaéliens ou assassins dont le nom se mêle aux évènemens des guerres saintesque vous avez racontées. Je trouve à la ûn du deuxième volume de votre Histoire des Croisades , une lettre sur les Ismaéliens qui vous a été écrite par M. Jourdain , enlevé de trop bonne heure aux sciences orientales, et qui résume avec beaucoup de précision et de vérité tout ce qu’on a dit au sujet des fanatiques baténiens. La lettre de M. Jourdain nous fait connaître l’origine et les progrès de cette puissance qui eut pour fondateur Hassan, fils deSabbah, né dans le Koraçan ; elle explique les ditférentes dénominations sous lesquelles les ismaéliens étaient connus dans le monde musulman , et nous donne les principaux traits de leurs mœurs et de leur doctrine ^ Quel roi que celui dont les sujets couraient à la mort comme à un banquet ou à une fête! Quelle puissance que celle qui faisait trembler tous les monarques sur leurs trônes , et qui , pendant deux siècles , étendit à travers l’Orient un réseau immense auquel nul homme ne pouvait échapper! Jamais le patriotisme et la vertu n’enfantèrent autant de dévouement et de miracles que le fanatisme des sectaires baténiens.

Les ismaéliens ou ismaélis , qui , au temps de Guillaume de Tyr, possédaient dix forteresses dans les montagnes de Tripoli, de Laodicée et de Hamah , et qui étaient au nombre de soixante mille , ne forment plus aujourd’hui qu’une population d’environ quatre mille liabitans ; ils sont répandus dans une vingtaine de villages dont Mesiat est le chef- lieu; le château de Mesiat est à douze heures à l’occident de Hamah, à quatorze heures à l’orient de Tortose. L’année 1809 fut une année funeste aux ismaéliens; les nosaïris ou ansariens pillèrent Mesiat , égorgèrent une partie de la population, et les villages voisins ne furent point épargnés; j’ai ouï dire que, dans une seule journée, ils firent un butin de plus d’un million de piastres. Bientôt assiégés à leur tour par les troupes du gouverneur de Hamah , les

^ On doit aussi à M. Jourdain la traduction d’une histoire de la dynastie dos ismaéliens de Perse, par Mirkhond. {Voyez le tome IX, page 143 des notions et extraits des manuscrits.)

CORllESPONDANCE

ansariens abandonnèrent Mesiat, et les ismaélis rentrèrent dans la place. Le canton de Mesiat dépend du pachalik de Damas , et c’est le mutselin de Hamah qui nomme le chef du canton. Les Ismaéliens habitent les monts Koulchi, Yarkou , Châra, qui font partie de la chaîne du Semmac. Le château de Kadmous n’appartient point aux Ismaéliens, comme vous l’a dit M. Jourdain dans sa lettre; la forteresse de Kadmous est le chef-lieu du district de Kadmousiés , secte ansarienne dont je vous ai parlé; ce qui a pu induire M. Jourdain en erreur, c’est que la population baténienne est répandue dans les mêmes montagnes que les kadmousiés.

Le chanvre, cette plante dont la décoction produisait des effets si merveilleux sur les sectaires du Vieux de la Montagne, est encore connue dans le pays sous le nom de hachis, Vherhe far excellence; les sectaires d’Hassan s’appelaient hachichin, parce qu’ils faisaient usage de cette herbe enivrante ; le nom Y assassin n’est que la corruption du mot hachichin. On doit à M. Sylvestre de Sacy la découverte de cette étymologie L

Je crois inutile de rappeler ici les faits historiques du temps des croisades, où figurent les assassins; tous ces faits sont consignés dans votre livre. J’ai voulu seulement vous faire connaître l’état présent d’une peuplade qui a conquis dans l’histoire du moyen âge une place toute merveilleuse, et qui a troublé le sommeil de plus de princes et de rois que toutes les révolutions ensemble.

» On peut consulter avec fruit le mémoire de M. de Sacy, sur les assassins et sur l’origine de leurnom; on trouve aussi dans le quatorzième volume des Annales des voyages, un intéressant mémoire de M. Rousseau, ancien consul général de France à Alep, sur les ismaélis et les nosdiris de Syrie. M. Rousseau a donné la traduction de quelques fragmens d'un livre arabe, touchant les dogmes et la morale des ismaélis de Syrie ; ce livre provenait des dépouilles du château de Mesiat, en 1809. Il résulte de ces documens que les ismaélis ont à peu près les mêmes croyances et la même morale que les ansariens. Depuis notre retour d'Orient, M. de Hammer a publié un savant ouvrage sur les assassins.

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