‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · LETTRE CLXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXIV

Suite de la conversation avec le mufti de ]Mansoura. — Visite à une femme

française qui a épousé un clieik.

Mansoura, a>ril 183L

J’ai eu plusieurs conversations avec le mufti de Mansoura ; à mesure qu’il parlait, j’oubliais le manuscrit dont je voulais avoir la traduction, car je trouvais qu’il y avait bien plus d’instruction dans ses paroles qu’il n’y en avait dans le meilleur des livres ; le bon mufti est un des docteurs d’Élazar; il est un de ceux qui ont cueilli des roses et des narcisses dans la mosquée des fleurs, et qui se sont fait un collier avec les perles des bonnes leçons et des bonnes études. Il m’a rappelé ce cadi du temps des croisades, qui, au rapport des historiens, venait visiter saint Louis dans sa prison ; le monarque captif se plaisait ^ns sa conversation, et cherchait quelquefois, dit une chronique contemporaine, à convertir le docteur musulman. De son côté, le cadi admirait la sagesse du roi de France ; il s’étonnait néanmoins que le monarque franc eût quitté un pays où il était roi, pour s’exposer lui et ses compagnons aux périls d’un long voyage sur mer et d’une guerre au milieu d’un pays inconnu. Saint Louis, si nous en croyons Fauteur arabe qui nous rapporte ce fait, riait de l’observation du cadi, et ne pouvait s’empêcher de trouver quelque vérité dans ses paroles. Le mufti de Mansoura ne m’a point témoigné le même étonnement sur mon voyage au-delà des mers, et de mon côté, je n’ai point cherché à le convertir, ce qui servira peut-être à vous expliquer la différence des temps. Non -seulement le mufti de Mansoura n’a point paru surpris de me voir sur les bords du Nil à la recherche des croisés du treizième siècle ; mais il a regretté de ne pouvoir me donner toutes les lumières historiques que je désirais ; peut-être n’en ferait-on pas de même en Europe pour un voyageur parti d’Orient, qui irait

chercher chez nous des documens sur l’histoire de son pays natal. Figurez-vous un mufti, un cadi ou quelque savant uléma du Caire, de Bagdad ou de Bassora, arrivant dans nos provinces méridionales de France pour y suivre les traces des Sarrasins et des soldats d’Abdérame ; y recevrait-il l’accueil que je reçois, y trouverait-il les ressources que je trouve à Mansoura pour l’histoire de saint Louis et de son armée ?

Dans une de nos conversations avec le mufti, je lui disais que ce qui m’avait le plus étonné en Égypte, c’était la tolérance du peuple; je l’ai prié de m’expliquer la cause d’un si grand changement. Sont-ce les lumières qui se trouvent plus répandues qu’autrefois? — L’ignorance qui se mêle à la corruption, a aussi sa tolérance. L’islamisme se perd tous les jours; il vivait par la haine qu’il portait aux autres croyances, et depuis qu’il ne hait plus rien, il s’affaiblit et s’éteint. — J’ai profité de cette occasion pour parler avec le mufti de la morale du Coran ; car pour savoir où en est la société en Orient, il faut savoir d’abord où en sont les idées religieuses.

Comme le mufti se plaignait à moi de la décadence de toutes les institutions, je n’ai pas craint de lui dire qu’il fallait s’en prendre à la religion musulmane telle qu’on l’avait faite ; l’islamisme qui fut d’abord la religion de la victoire, était admirable pour conquérir le monde, mais il a laissé le monde tel qu’il l’a trouvé ; il s’est emparé du cœur de l’homme, et il ne l’a pas rendu meilleur ; il s’est emparé de l’intelligence humaine, et n’en a point reculé les bornes ; de là est venue la corruption, de là est venue la nuit ; car l’homme se déprave lorsqu’il n’avance pas vers la perfection, il recule vers les ténèbres de la barbarie, s’il ne s’avance pas vers la lumière. — Le mufti paraissait frappé de ces observations générales, et comme je l’ai trouvé fort disposé à m’entendre, je lui ai parlé sans ménagement de la religion musulmane, et de ce que j’y avais remarqué de contraire au développement et aux progrès des sociétés humaines.

Le Coran renferme sans doute de fort belles maximes, mais il renferme aussi des principes de décadence ; pour les rapports de l’homme avec Dieu, combien les doctrines du Coran sont au-dessous de celles

de l’Evangile ! dans les prières et les hommages que les musulmans adressent au grand Allah, ils l’appellent, il est vrai, le Dieu clément et miséricordieux ; mais ils ne lui conflent point leurs misères; ils ne lui demandent pas leur jpam quotidien; ils ne le conjurent point deles

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délivrer de tout mal ; ils ne lui ont jamais dit : Notre père qui êtes aux deux. On peut dire que les musulmans parlent à la Divinité comme ils parlent à leurs sultans qu’ils redoutent mais qu’ils n’aiment point. Cette manière de considérer Dieu a quelque chose de froid, et semble ôter à la piété ce qu’elle a de touchant ; à voir les dévots musulmans prier et agir, il me semble que chacun d’eux a un compte ouvert avec la Divinité, et que pour la perfection il ne faut que balancer les chilfres; l’homme a reçu de Dieu, et l’homme doit à Dieu; voilà au fond toute la religion d’un disciple du prophète. Une société religieuse qui en est là, me paraît une société sans vie, et elle a déjà un pied dans le sépulcre.

Pendant que je parlais de la sorte, le mufti a froncé quelquefois le sourcil, et il m’a interrompu enfin par ces paroles : a Dieu a fait » la vérité, et l’homme le mensonge; le Coran est un livre divin» » mais Dieu s’est retiré de son ouvrage, et l’homme seul y est resté.»

- — Non, l’homme n’est point resté dans le Coran comme vous le dites, et le reproche que je fais à ce livre, c’est que l’homme , avec ce qu’il a de sensible et de bon, avec ce que Dieu lui a donné d’affections gé-» néreuses, et de qualités sociales, ne s’y montre point assez ; le Coran n’a point dit à ses disciples : Aimez votre prochain comme vous-même ; pour eux, la charité est une loi et non un précepte d’amour. Un musulman fait l’aumône aux pauvres comme il paie l’impôt au prince, sans une véritable sympathie pour l’humanité souffrante. L’islamisme n’a point de paroles qui consolent le malheureux, et pour aider ceux qui souffrent à supporter leurs misères, il n’a rien à leur dire, si ce n’est qu’elles sont inévitables. Toutes les inspirations de votre charité, ai-je ajouté, sont restées stériles, toutes vos institutions de bienfaisance sont tombées en décadence, et ne peuvent se relever, parce que votre loi religieuse n’a point d’entrailles et qu’elle n’entend point les cris des misérables.

Le mufti me répétait de temps à autre : Dieu a fait la vérité, et Vhomme le mensonge; quand j’ai cessé de parler, il m’a demandé si j’avais lu le Coran tout entier, et si je n’avais pas été frappé des grandes merveilles que ce livre renferme. — On y trouve trop de batailles; on y entend trop le bruit des clairons et des trompettes guerrières; je ne regarde point votre Coran comme un livre divin, mais comme un hymne solennel adressé au dieu des armées, comme un magniflque poème composé à la louange des fds d’ismaël et dont Mahomet s’est

fait le héros. — Dieu seul est grand, a repris le mufti, et les hommes ont partout méconnu ou corrompu ses œuvres. Puis animant sa voix, et s’élevant à la plus haute éloquence, il a déploré la chute et la perte successive de tout ce que l’islamisme avait produit de plus grand et de plus glorieux ; si l’islamisme avait perdu sou éclat, c’était la faute des princes et de tous ceux que Dieu avait mis à la tête des sociétés. Aussi l’ange delà mort, a-t-il ajouté, se promènet-il aujourd’hui dans les empires, semant sur ses pas les ruines et les funérailles. Cet Orient que vous venez visiter, et qui vous paraît encore debout, est maintenant comme le corps mort de Salomon, qui, selon nos légendes musulmanes, resta pendant toute une annee appuyé sur un bâton ; les génies auxquels il commandait, le croyaient vivant et lui obéissaient : mais un ver de terre rongea le bâton qui le soutenait , et les génies furent avertis que le puissant Salomon n’était plus que poussière; ainsi notre Orient est dépouillé de sa gloire et rayé du livre de vie ; il ne s’agit plus que de savoir comment tombera l’immense cadavre, et si le ver qui doit le faire tomber, viendra de l’Occident, de Stamboul ou de l’Arabie.

Le mufti a prononcé plusieurs fois le nom de l’Arabie. Quelle réforme, quelle lumière, lui ai-je dit, peut vous venir de ce coté-là? Il m’a parlé alors de la secte des vahabites ; la secte du réformateur Vahab naquit dans le siècle dernier, et dut ses premiers progrès à la victoire; les vahabites n’adressent qu’à Dieu leur encens et leur& prières; le prophète de la Mecque n’est à leurs yeux qu’un intermédiaire entre l’homme et la Divinité. Dans leur croyance, les maximes les plus austères du Coran sont respectées ; mais la magniflcence des temples, tout ce qui tient à l’appareil extérieur du culte, est regardé comme une idolâtrie. Le mufti m’a raconté comment Méhémet Ali a vaincu la secte nouvelle; mais elle est loin, a-t-il ajouté, d’être anéantie ; il ne manque aux sectateurs de Vahab, pour reparaître sur la scène de l’Orient , qu’une occasion , un chef et des armes : déjà on nous dit qu’ils ont reçu de l’înde beaucoup de fusils. D’un autre côté, toutes les tribus des bédouins sont prêtes à se lever en faveur de la religion nouvelle ; le sang d’Abdala, le dernier chef des vahabites , crie encore au cœur de tous les Arabes de la mer Rouge ; il était brave , et il est mort pour le salut des siens. Après la destruction de son armée, on lui conseillait de fuir ; il aima mieux livrer sa tête ; dans une guerre religieuse, ceux qui succombent avec honneur

d’orient.

et qui laissent un beau souvenir, vivent encore pour leur cause. A la première occasion , lorsqu’une guerre civile troublera l’Ègypte , on doit s’attendre à voir renaître les vababites. Et qui sait si un autre Amrou n’est pas près déjà de soumettre les peuples du Nil à l’islamisme réformé? — Ne croyez-vous pas que la doctrine dont vous me parlez ait quelque chose de trop simple pour des Orientaux ? — La victoire est dans ce pays une religion , et tout le monde y croit; le Coran d’ailleurs est une idée simple, car Mahomet disait : prononcezleur le nom de Dieu et laissez-les. Puisque Dieu a permis que , dans

notre Egypte, les mosquées fussent fermées ou tombassent en ruines, il veut, sans doute, nous apprendre par-là que le ciel avec ses étoiles est un sanctuaire qui suffît à sa gloire , et que sa grandeur ne s’enferme pas sous des voûtes de pierre ou de marbre. — Mais ne craignezvous pas que la secte de Yahab ne livre l’Ègypte aux Arabes bédouins, et la domination de ces peuples barbares ne serait-elle pas un malheur pour le peuple égyptien? — Nous sommes peut-être, m’a répondu le mufti, comme ces malades que la médecine n’a pu guérir, et qui appellent les empiriques. Notre position est telle qu’il n’y a guère qu’ un fléau qui puisse en chasser un autre. Nous ressemblons à ces malheureux que les eaux sont près d’engloutir, et qui appellent l’incendie à leur secours.

Vous m’avez parlé de Stamboul; attendez-vous quelque chose de la Porte ottomane? — Nous n’attendons des osmanlis que des révolutions sans fin et des calamités sans espoir : le sultan voudrait, dit-on, nous délivrer de Méhémet Ali, mais pour nous envoyer d’autres pachas qui nous feraient encore plus de mal. Une brebis remerciait un homme qui l’avait arrachée à la gueule du loup, et cet homme était un boucher qui s’apprêtait à égorger le pauvre animal; l’histoire de cette brebis pourrait bien devenir la nôtre, si jamais la délivrance de l’Ègypte nous venait des Turcs. — Mettez-vous quelques espérances dans les réformes venues de l’Occident ? — Pour que vos lumières pussent arriver jusqu’à nous, il faudrait que déjà nous fussions tant soit peu éclairés , et les ténèbres qui couvrent l’Égypte sont si épaisses qu’on pourrait les toucher ; si nous appelions à notre aide les lumières de votre Europe , nous ressemblerions à cet aveugle qui est tombé dans un bourbier, et qui crie aux passons de lui apporter un flambeau. — Ici le mufti s’est étendu sur l’espèce de répugnance que les peuples de l’Orient auront toujours pour ce qui leur viendrait des sociétés

européennes. Cette répugnance tient surtout à la différence des mœurs et des caractères. Dans votre Europe, vous parlez beaucoup, vous ne faites point de lois sans parler , et cliez nous , la sagesse est dans le silence ; le peuple chez vous est toujours en haleine, toujours en mouvement , et chez nous , le repos est le paradis. Dans nos climats, on redoute plus le travail qu’on n’aime l’indépendance : l’indolence naturelle de nos peuples a reculé devant une liberté qui entraînerait trop de soucis ; la gloire d’enfanter péniblement des lois n’a jamais tenté l’ambition de la foule , et notre Orient est ainsi resté à la discrétion de ceux qui ont bien voulu prendre la peine de le gouverner. On accuse les Orientaux de ne jamais avancer et de rester toujours à la même place ; vous autres Européens, vous ne vous arrêtez jamais, et vous dépassez toujours le but, ce qui est bien pire que de ne pas l’atteindre. Jusqu’ici vos doctrines nouvelles, si j’en crois la renommée qui nous en parle quelquefois, ont plus bouleversé les sociétés qu’elles ne les ont éclairées, et votre civilisation, qui fermente sans cesse, est semblable à ces liqueurs spiritueuses, toujours prêtes à briser le vase qui les a reçues.

Notre conversation en est restée là. La voix du mufti était altérée ; son visage était pâle; il avait la fièvre, et il s’est retiré. Je lui ai fait mes adieux ; il est probable que nous ne nous reverrons plus qu’au jour de la résurrection générale, et je lui ai donné rendez-vous dans la vallée de Josaphat , où le monde et ses lois , les révolutions et ceux qui les font , ceux qui accablent les peuples et ceux qui leur promettent le bonheur et la liberté , seront enfin jugés selon leur mérite.

Le mufti , en nous quittant , a fait présent à M. Canova de son manuscrit, et M. Canova me l’a donné. Je l’emporterai avec moi en France, et je le déposerai dans la Bibliothèque du Roi L

‘ Pendant mon séjour à Alexandrie, j’ai remis le volume que nous avait donné le mufti à M. Dantan , vice-consul français; cet orientaliste distingué a bien voulu me traduire dans ce volume tout ce qui concerne les croisades. Voici l’analyse succincte du manuscrit.

On lit sur la première feuille :

« Nuzhétulénam fi tarikhilislam ( titre qui pourrait se traduire : Évènemens intéressans de l’histoire musulmane), écrit de la main de l’auteur îhrahim-henn Mohammed-hen-Eydémor-Toqmaq , ainsi qu’il l’a marqué lui-même à la fin, 19 depuis 628 jusqu’en Co9, »

On lit à la dernière page :

d’orient.

Avant de finir cette lettre , je veux vous parler d’une femme fran* çaise qui a épousé un cheik dans le voisinage de Mansoura. Elle habite un village appelé Mit-el-Ahmed , à trois lieues du Nil. On a débité sur cette femme beaucoup de contes , qui ne figureraient pas mal dans les Mille et une Nuits, Je me bornerai à la simple vérité : cette femme française, que les Francs appellent la signora, était

venue en Egypte, à l’âge de dix à douze ans, avec l’armée de Bonaparte ; elle avait suivi sa mère, épouse d’un soldat de dragons. Après le massacre de la garnison de Mansoura, elle resta seule avec sa mère, et tomba au pouvoir des Arabes. La mère fut rendue, et repartit pour la France, avec l’armée. La fille, âgée de douze ans, devint la propriété du cheik Ahou-Kourah , moyennant cent thalaris , à peu près cinq cents francs. Le cheik la plaça dans son harem, la fit élever dans la religion musulmane et l’épousa. Abou-Kourah mourut en 1808, et sa femme resta veuve avec trois enfans. J’avais envie d’aller voir cette femme, dont la destinée avait été si singulière; mais j’étais fatigué de mes courses autour de Mansoura ; j’ai chargé Antoine d’y aller et de me rendre un compte fidèle de ce qu’il aurait vu. Je vous donne ici la relation qu’il m’a faite à son retour.

Il est parti hier matin de Mansoura avec notre cavasi et le beaufrère de M. Canova ; ils ont traversé beaucoup de campagnes trèsbien cultivées ; ils ont vu partout des troupeaux de buffles et de bœufs. Sur les onze heures, la bourgade de Mit-el-Ahmed leur a montré de loin son minaret. Le village est entouré d’une muraille en briques crues. Lorsqu’ils sont arrivés, on était à la mosquée , pour la prière de midi. Nos voyageurs ont demandé d’abord le cheik du village, qui est le frère d’Abou-el-Kourah ; ils sont entrés dans la cour, où ils ont remarqué, à leur droite, une galerie de bois, qu’on appelle le mandar, ou salle de réception, et dans le fond, une enceinte environnée de palissades, où les bestiaux avaient passé la nuit. Ils ont attendu là

« Fin du sixième volume du Nuzhétulénam fi tarikhilislam, manuscrit auto- » graphe de l’auteur Ibrahim-hen-Mohammed-hen-Eydémor-Toqmaq. » Ici manque une ligne contenant sans doute la date à laquelle s’est terminée la transcription 'de l’ouvrage.

Autant qu’on en peut juger par le titre, cette histoire doit être le récit, par ordre chronologique, des évènemens remarquables de l’islamisme, depuis l’origine du califat jusqu’au siècle oii vivait l’auteur. Il cite souvent les historiens Ibn- Khilkan et Aboulmoud-Haffar. Il renvoie aussi à une espèce de biographie composée par lui-même, sous le titre de Terdjumanuzzaman fi tévadjimélâyan.

le cheik, qui n’a pas tardé à revenir. Antoine lui a trouvé une bonne figure de cheik; il a la barbe blanche et le turban blanc, oinquantecinq ou soixante ans. Avant de parler de rien , on a fumé la pipe; après la pipe et le café, on en est venu à la femme française ; le cheik a répondu d’une manière énigmatique ; pressé de questions, il a dit que la femme qu’on voulait voir était morte. Alors le cavasi qui accompagnait Antoine a imaginé de dire que le pacha prenait beaucoup d’intérêt à la femme d’Abou-el-Kourah, et qu’il apprendrait sa mort avec chagrin. Au nom du pacha , le cheik a pris peur , et il a promis de conduire Antoine auprès de la signera. En attendant, on a servi le dîner dans la galerie qui donne sur la cour ; un serviteur de la maison a apporté, sur son dos, une natte ronde, ployée en deux, dans laquelle étaient des pains ; la natte a été étendue à terre , et le dîner a été servi ; il consistait en petits pains ronds, des galettes non cuites, des dattes en compote, du fromage, du lait caillé et un pilau,. Quand le cheik et ses convives ont eu pris leur repas , le même dîner est resté servi, d’abord pour les principaux serviteurs de la maison, ensuite pour les valets et les pauvres. Le cheik a fort bien fait les honneurs de son dîner. On a pris une seconde fois le café ; la pipe du cheik a circulé parmi les assistans , et chacun l’a portée a sa bouche ; puis il a été décidé qu’on irait voir la signora qui demeure à l’extrémité du village. Le beau-frère de M. Ganova et le cavasi sont restés à la maison; Antoine est parti seul avec le cheik; il est entré dans une cour, et s’est assis sur un banc, tandis que le cheik est allé chercher la signora , qui n’a pas tardé d’arriver. Elle avait une robe noire , des gants noirs ; son voile couvrait tout son visage ; elle a une taille élancée, une démarche vive, un son de voix agréable ; elle peut avoir de quarante à quarante-cinq ans. Elle s’est approchée d’Antoine , et lui a tendu la main. Voici mot pour mot la conversation qui s’est établie :

Bonjour , madame , comment vous portez-vous î — Je me porte bien. — Des voyageurs français n’ont pas voulu passer par Mansoura sans avoir l’honneur de vous voir. — Trêve de complimens. — Gomment vous trouvez-vous dans ce pays? — Je ne vous entends pas. — Puisque vous êtes Française, vous devez savoir parler notre langue. — Je ne m’en souviens plus. — La conversation a fini là, et la signora s’est retirée. Antoine est revenu chez le cheik où il a trouvé les enfans de la femme française ; le plus âgé qui a vingt-trois ans, a entendu dire

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à sa mère qu’elle était née à Gonesse près Paris, et qu’elle lisait quelquefois des livres français. Voilà tout ce que nous avons pu savoir sur la signora.

Cette histoire d’une femme française mariée à un cheik de la province de Mansoura, m’a rappelé ces femmes grecques dont j’ai déploré les malheurs dans une de mes lettres ; tombées entre les mains des soldats d’ibrahim, elles ont été obligées de suivre leurs vainqueurs ‘musulmans sur les bords du Nil ; elles se trouvent maintenant dans les harems d’Égypte, où la plupart sont plus malheureuses sans doute que la veuve d’Abou-el-Kourah. J’aurais voulu que les historiens qui nous ont parlé des dernières révolutions de l’Égypte et de la Grèce eussent parlé plus qu’ils ne l’ont fait des femmes qui ont pu y prendre part’, et surtout de celles qui en ont été les victimes. On ne peut se faire une idée des maux qu’un sexe faihle a soufferts à cette époque malheureuse; que de pauvres créatures ont été, après la guerre, immolées à la barbarie jalouse des musulmans ! J’ai entendu des Francs qui se trouvaient en Égypte, lorsque l’armée française abandonna ce pays ; ils m’ont raconté les scènes horribles qui s’y passèrent alors dans les harems ; ils font monter à plusieurs milles le nombre des femmes qui furent massacrées, empoisonnées, noyées dans le Nil. Le crime de ces malheureuses était de n’avoir pas quitté les lieux occupés par les Français, ou de s’être trouvées sur leur passage.

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