‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 18 sur 64 · LETTRE CLXV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXV

Départ de Mansoura. — Arrivée à Samanhoud. — Description de Méhallé-el-Kébir» — Itinéraire à travers le Delta. — Arrivée au bourg d’Hapeir.

Du Delta, avril 1831.

Nous voici au milieu du Delta ; nous avons quitté notre kanje à Samanhoud, et nous avons pris des ânes , pour gagner par terre la branche de Rosette. Méhallé-el-Kébir était sur notre route ; nous nous sommes arrêtés quelque temps dans cette capitale de la province de Garbieh ; elle est bâtie au milieu d’une vaste campagne, toute couverte de moissons; son enceinte est plus étendue que celle de Damiette; le voyageur qui visite pour la première fois cette métropole de l’industrie égyptienne, s’étonne du silence et même de la solitude qu’il remarque dans les principaux quartiers de la cité.

La ville de Méhallé-el-Kébir et son territoire reçoivent les eaux dont ils ont besoin du canal de Mélig, qui, après avoir traversé le Delta^ va se jeter dans le lac Rourlos. Dans ce pays toute la population se partage entre les travaux des champs et ceux des manufactures ; l’industrie trouve dans les productions du sol ses matières premières, et les campagnes voisines lui fournissent des ouvriers ; la plupart des étoffes qui servent à la parure des femmes égyptiennes, sortent des manufactures de Méhallé-el-Kébir ; on y fabrique les mouchoirs dont les femmes se couvrent la tête, leurs chemises fines de lin , les serviettes brodées de soie qu’on emploie dans les bains , les tissus précieux qui couvrent les divans des riches, etc., etc. Le gouvernement s’est beaucoup occupé, dans les derniers temps , des fabriques de Méhallé-el- Kébir, et principalement des fabriques de soie ; une grande quantité de mûriers ont été plantés dans la riche vallée de Thomlah ; une colonie de Syriens s’est établie dans le même lieu pour l’éducation des vers à soie ; on a fait venir d’Europe des ouvriers habiles, qui devaient

d’orient. 203

reproduire en Égypte les merveilles de Lyon et de Florence. Le pacha a fait de plus établir à Méhallé-el-Kébir plusieurs filatures de coton ; j’ai voulu savoir quel progrès avaient fait toutes ces industries. On m’a répondu que les manufactures nouvelles avaient peu réussi ; une poussière subtile se glisse dans les ressorts des machines ; la chaleur du climat fait déjeter le bois ; le fer même est altéré par l’air toujours imprégné de parties nitreuses ; ajoutez h cela que lorsqu’une machine se dérange, les ouvriers manquent pour la réparer ; ainsi ^ l’Égypte ne profite pas de l’industrie étrangère, et souvent les innovations qu’on veut introduire, n’ont pour résultat que de décourager l’industrie indigène. Toutes les nouvelles machines coûtent beaucoup au pacha ; il faut payer une foule d’inspecteurs, faire venir des ouvriers d’Europe; les infidélités, les non-valeurs, les expériences qui ne réussissent point ont enlevé au trésor de Méhémet Ali plus de dix mille bourses , et je crois qu’il en aurait gagné le double, en protégeant, mais en laissant faire l’industrie. Les manufactures de soie ont une assez grande activité; toutefois, on consomme moins qu’on ne fabrique, et les objets manufacturés ont peu de débit ; au lieu d’éveiller et d’entretenir le zèle , une administration cupide a détruit l’émulation et fait disparaître la confiance ; on n’a rien perfectionné ; l’art de tisser les belles étoffes a fait peu de progrès, a même dégénéré ; on a tellement pressé l’industrie de ce pays, on s’est montré si impatient de lui voir produire à la fois tous ses trésors, qu’au lieu de l’améliorer, on l’a peut-être frappée d’un coup mortel, et bien des gens se persuadent que cette riche industrie finira comme la poule aux; œufs d’or.

La population de Méhallé-el-Kébir ne s’élève pas maintenant à plus de huit à neuf mille âmes. Dans cette population, il y a beaucoup de fellahs , des Syriens et des Coptes, quelques familles grecques , quelques juifs ; on compte à peu près trois mille ouvriers, femmes et enfans, employés aux diverses manufactures ; nous avons trouvé à Méhallé-el- Kébir, plusieurs familles italiennes et suisses, qui s’occupent des fabriques de coton et de soie ; on y voit aussi un assez grand nombre de Turcs, ceux-là ne font rien; plusieurs ont été renvoyés des manufactures du pacha, parce qu’on les a trouvés mal-adroits et inhabiles i l’inhabilité des Turcs dans les arts mécaniques a passé en proverbe, et ce qui vous paraîtra piquant, c’est qu’ils s’en applaudissent; l’un deux à qui j’adressai là-dessus quelques questions , m’a répondu par cet

CORRESPO]SDA>’CE

apologue : « La main droite disait à la main gauche : Partout mon » adresse est connue, et ta mal-adresse est un objet de risée. Cela est » vrai, répliqua la main gauche, mais aussi est-ce toujours toi qu’on » choisit, lorsqu’il y a quelque chose à faire, tandis que mon peu » d’habileté fait qu’on ne pense pas à moi . Le repos est plus doux que » la gloire. »

Il n’y a rien qu’on redoute plus en Orient, et surtout en Turquie, qu’une réputation d’habileté dans un genre de travail ; cette renommée -vous fait rechercher des hommes puissans, et vous met quelquefois dans l’obligation de travailler sans salaire. De même qu’on cache ses propriétés, on cache aussi son intelligence, son aptitude, son savoirfaire; vous savez que, dans nos villes d’Europe, bien des gens se font une grande popularité pour avoir donné, comme on dit, du travail aux malheureux ; dans tous les pays que je viens de parcourir, la popularité ne s’obtiendrait pas à ce prix. Ce qui m’étonne, c’est que la religion musulmane n’ait point de jours de repos dans son calendrier ; la loi du prophète n’ordonne pas même aux vrais croyans de se reposer pendant la solennité du vendredi. Si la loi , me disait un osmanlis, nous commandait le repos le vendredi, elle semblerait nous dire que nous devons travailler tous les autres jours de la semaine, ce qui serait bien rigoureux.

Les Arabes n’aiment guère plus le travail que les Turcs , mais ils sont plus dociles à la voix de leurs chefs. La population ouvrière de Méhallé-el-Kébir pourrait servir d’exemple à celle de nos cités les plus industrieuses; les ouvriers ne quittent leurs métiers que pour aller à la mosquée et pour faire la sieste ; du reste, pas le moindre bruit dans les lieux les plus fréquentés , point de querelles, point de scènes violentes, jamais d’émeutes. En visitant les manufactures les plus occupées, on croirait voir un cloître ou une maison de derviches. Méhémet Ali a discipliné ses ouvriers comme il a discipliné ses soldats, et tout le monde est soumis, tant bien que mal.

La tranquillité de cette population ouvrière étonne d’autant plus, que Méhallé-el-Kébir a dans ses murs un grand nombre d’almées ou de courtisanes. J’ai remarqué qu’en Égypte , chaque vice , chaque mauvaise passion, avait son cheik, son bachi, chargé de prévenir les scandales et les désordres. Nous avons vu au Caire que les voleurs avaient une corporation soumise à un chef nommé par le gouvernement ; les filles de joie ont aussi le leur. Les aimées habitent à elles seules un grand

d’orient. 205

i^uartier de Méhallé-el-Kébir, et ce quartier n’est pas plus bruyant que les autres ; ce qu’il y a de curieux, c’est que tout le monde travaille pour enrichir le pacha ; le libertinage, l’industrie, la joie, la misère, tout paie tribut; on lève très-régulièrement un impôt sur les aimées. Tous savez que nos gouvernemens d’Europe se ruinent quelquefois pour amuser le peuple ; ici le peuple est obligé de payer les frais de ses amusemens. Le trésor de l’État a un compte ouvert avec toutes les joies de ce monde, même avec les plaisirs défendus. Il y a une taxe pour les baladins , les escamoteurs , les conteurs , pour ceux qui vendent du vin et des liqueurs interdites par la loi religieuse, pour ceux qui tiennent des maisons de débauche. Lorsqu’on parle au pacha des misères publiques, il fait venir les fermiers de ces sortes d’impôts ; il leur demande s’ils font de bonnes affaires, et s’ils répondent affirmativement, il est persuadé que tout va bien.

Je ne vous parlerai point des antiquités de Méhallé-el-Kébir ; on y trouve çà et là quelques fragmens de pierre sculptés , qui viennent d’un ancien temple d’Isis, dont les ruines se voient encore près du village de Babehyt; quelques savans pensent que la ville moderne occupe remplacement de Xoïs, mentionnée par les vieux historiens. Les Arabes, après la conquête d’Amrou , appelèrent le Delta Jfehallé-eUKébir , la grande île , et la capitale du pays prit le même nom.

Nous sommes partis ce matin de Méhallé-el-Kébir, en prenant la route de Tantah ; de petits canaux, provenant du canal de Mélig, traversent de toutes parts cette contrée. Notre caravane a passé sur plusieurs ponts, qui n’ont de nom que pour les gens du pays. Il faut remarquer ici que les campagnes du Delta n’offrent point de chemins pefmanens; car la plupart des chemins sont effacés chaque année par l’inondation du Nil ; il ne reste que les digues et les chaussées, qu’on est obligé de suivre en marchant sur les berges. Très-souvent le voyageur fait mille détours pour parcourir un petit espace ; on ne compte ici les lieues que par le temps qu’on met à marcher ; on n’évalue la longueur d’une route que parle nombre des villages qu’on a traversés, A mesure qu’on s’éloigne du Nil, le pays est moins boisé; en plusieurs endroits, la campagne est tout-à-fait découverte, et ne laisse voir que des champs cultivés; seulement quelques palmiers, le mimosa, ^ le sycomore, des saules, quelquefois la vigne, ombragent le voisinage (les lieux habités. En quelques endroits, la terre est semée d’énormes

yii. iO

crevasses, produites par la sécheresse, et nos ânes ont delà peine à faire leur chemin ; nous côtoyons quelquefois des étangs, de petits lacs bordés de roseaux ; des milliers de sarcelles et de canards s’y rassemblent, et leurs caravanes aériennes se préparent à traverser les mers ; elles battront de leurs ailes les eaux limpides de nos lacs de la Suisse, ou feront retentir de leurs cris sauvages le Rhône ou le Rhin avant que j’aie pu quitter les bords du Nil. Je m’étonne de voir tant de marécages, tant de lieux couverts d’eau dans un pays où il ne pleut presque jamais, et dans lequel il n’y a pas une source. Toutes ces régions brûlantes et si bien arrosées, n’ont pas une goutte d’eau qui ne vienne des montagnes bleues, des montagnes de la Lune, et qui n’ait fait plus de huit cents lieues pour arriver dans le Delta ; si le Nil venait à changer son cours , tout ce pays n’aurait plus que des sables comme la Lybie.

Partout nous voyons des troupeaux de buffles qui paissent paisiblement dans des champs de trèfle. Près des villages, nous remarquons des buttes ou des amas de terre que les Arabes appellent coums; ces buttes sont presque toujours des cimetières. Dans les lieux déserts, nous remarquons souvent une chapelle de santon, et, près du tombeau sacré, quelques femmes en prières. Ce qu’un voyageur doit le plus remarquer, lorsqu’il parcourt les campagnes du Delta, ce sont les travaux des champs, ce sont les semailles et les récoltes , tout ce qui concerne l’agriculture ; ce spectacle se renouvelle sans cesse, on peut en jouir dans toutes les saisons, et jamais la terre d’Égypte ne se repose.

Les plaines que nous traversons sont couvertes de froment ; on le sème à la fin de novembre, on le moissonne à la fin de mai ; la tige n’a guère que deux pieds et demi ; l’épi est long, épais et bien garni. Le seigle n’est pas connu en Égypte. Depuis quelques jours, les fellahs s’occupent de la récolte de l’orge et des fèves ; on arrache l’orge avec la main, comme le froment ; on coupe les fèves avec la faucille ; la moisson est transportée dans Faire, où le soreg sépare le grain de la tige et de la paille, l’orge et les fèves sont la nourriture habituelle des bestiaux et des fellahs ; l’orge nourrit les chevaux, les chameaux, les ânes; les fèves, le peuple des campagnes et des cités. Le doura est aussi une ressource commune et abondante pour les Égyptiens ; les Arabes l’appellent seiffry, c’est-à-dire été, soit à cause de sa couleur d’or, soit à cause de la saison où il mûrit. Il y a peu de jours qu’on

d’orient.

a semé le doura, et la récolte s’en fera au mois de juillet. On vient de récolter le dourah-chamy y ou le doura syrien : le maïs est ainsi nommé parce qu’il vient de Syrie ; il est aussi appelé nili, parce qu’on le cultive à l’époque de la crue du Nil.

La saison où nous sommes est celle qu’on choisit pour semer ou planter le coton ; c’est la saison du solstice d’été ou du grand soleil , comme disent les Arabes : ce genre de culture , comme je vous l’ai déjà dit, a reçu une grande amélioration depuis quelques années. Une autre culture non moins précieuse, est celle du carthameou safran ; depuis le commencement d’avril , les femmes et les enfans vont chaque soir et chaque matin cueillir les fleurs qui naissent sur cette plante, et dont on tire une forte belle teinture. Nous avons reconnu aussi l’arbuste de l’indigo dont la récolte ne se fait qu’en juin.

J’étais curieux de voir l’arbrisseau qui produit le henné; on l’a comparé au troène avec lequel il a en effet quelque ressemblance; ses feuilles sont en ovale alongé ; les fleurs croissent à l’extrémité des branches et se déploient en grappes comme celles du lilas : toutes les dames égyptiennes portent ces fleurs sur leur sein ; elles en tapissent leurs divans. Avec les feuilles du henné, qu’on réduit en poudre, on compose une pâte avec laquelle les femmes se teignent les ongles et la paume des mains, les orteils et la plante des pieds. Cette pâte, qui laisse sur la peau une teinte rouge orange, est indispensable dans la toilette de la beauté, à quelque religion qu’elle appartienne ; il n’est point de harem qui n’ait sa provision de cette poudre précieuse, et tout ce qui s’en consomme en Orient vient de l’Égypte. Un des plus beaux bazars de Stamboul, où se vend le henné, porte le nom de bazar égyptien.

Nous avons vu sur notre route la récolte du chanvre et du lin ; on en recueille la graine dont les fellahs font une boisson enivrante à leur usage; les tiges sont rassemblées en javelles qu’on fait rouir dans les canaux et dans les étangs, ce qui répand, m’a-t-on dit , beaucoup de maladies épidémiques. On récoltait en plusieurs endroits un tabac à feuilles jaunes, qui ne vaut pas celui deLatakié, mais qui n’en fait pas moins les délices des fellahs. On coupait aussi les cannes à sucre qu’on arrangeait en faisceaux pour les porter dans les marchés et les vendre en détail. En traversant des forêts de palmiers, j’ai vu beaucoup de fellahs montés sur les arbres ; ils attachaient la fleur de l’arbre mâle aux branches de l’arbre femelle. Cette opération , qui

prépare la récolte des dattes , est presque toujours accompagnée d'hymnes joyeux.

J’ai remarqué dans les champs plusieurs instrumens d’agriculture; la charrue, la faucille, la pioche, le soreg, le crible, ressemblent à certaines images retracés dans les vieux hypogées ; la facilité qu’on a de cultiver la terre, a fait que l’esprit de l’homme s’est reposé et que toute chose est restée comme au temps primitif ; on a voulu introduire dans ce pays de nouveaux instrumens, entre autres les charrues américaines ; mais les charrues américaines que nous avions déjà vues

à Smyrne et dans d’autres pays, n’ont pas été accueillies en Egypte. Notre Europe n’a pas manqué de gens à projets qui sont venus proposer des innovations, soit pour le labourage, soit pour l’arrosement des terres ; aucune de ces inventions n’a fait fortune sur les bords du

Nil, aucune nouveauté n’a pu s’y accréditer. L’Egypte a consenti à recevoir des arbres, des plantes que son sol ne connaissait point, telles que le mûrier, le tabac, etc. ; mais elle a repoussé obstinément toutes les découvertes faites dans d’autres contrées ; sa charrue est restée la même qu’au temps du roi Ménès, et la structure en est si simple, qu’il me suffira de quelques lignes tracées à la plume pour la mettre sous vos yeux :

Non-seulement la charrue égyptienne ne s’est point perfectionnée et n’a point participé au progrès des lumières, mais les puits à roue, les châtoufs, toutes les machines hydrauliques que nous voyons ici à chaque pas, et qui répandent l’eau sur les terres, sont encore ce

qu’elles étaient lorsque le sol d’Egypte donna aux hommes ses premières moissons; l’année des agriculteurs égyptiens est toujours divisée comme au temps des Pharaons, en trois parties, l’hiver, l’été et l’automne ; les phases de la lune, les révolutions du soleil se mêlent encore aux superstitions du peuple agricole , comme au temps d’Isis et d’Osiris.

Je me rappelle que nous étions l’année dernière dans les campagnes

b’ortent.

de la Troade au temps de la moisson ; nous avons vu les paysans de rilellespont arracher le blé avec la main comme on le fait sur les bords du Nil ; nous avons vu le soreg traîné de même par des bœufs et foulant les gerbes pour séparer le grain de la paille ; dans l’Asie mineure la récolte du froment se fait à peu près de la même manière qu’en Égypte, et la seule différence que nous puissions indiquer, c’est que dans l’Anatolie les gerbes sont transportées par des voitures à deux roues qui ressemblent aux chars décrits dans l’Iliade; si nous en croyons les vieux historiens, l’Égypte avait autrefois des voitures, mais depuis bien long-temps, elle n’en a plus, et tous les transports s’y font par des chevaux, des chameaux ou des ânes.

Nous avons marché plusieurs heures et traversé beaucoup de villages dont je n’essaierai point de vous dire les noms. Vers la moitié de la journée, nous sommes arrivés à Hapeir, gros bourg situé sur un petit canal venant du canal deMélig, à cinq lieues de Méhallé-el-Kébir, et à trois lieues de Tantah. Notre cavasi , qui conduisait la caravane, nous a fait descendre chez le cheik-el-beled, auquel il a dit que nous étions recommandés par le pacha du Caire : Soyez les bien-venus , nous a dit le cheik; nous coucherons sous le même toit, et nous mangerons ensemble le pain et le sel. Nous sommes entrés dans la maison ; on nous a fait asseoir sur un divan ; et peu de temps après, deux petits garçons d’une figure intéressante sont venus nous présenter la pipe et le café ; c’étaient les enfans du cheik ; je l’ai félicité d’avoir d’aussi beaux enfans. — Ils sont vos esclaves, m’a-t-il répondu ; — j’ai prié notre interprète de dire à notre hôte combien j’étais touché de son accueil. — Tous ceux qui viennent de si loin pour nous voir sont des amis que Dieu nous envoie. Si j’allais dans votre Europe, a-t-il ajouté, j’ai la persuasion que j’y trouverais partout l’hospitalité. — J’ai cru devoir faire les honneurs de mon pays, et je lui ai dit que si jamais il venait en Italie, en France ou en Angleterre, on le recevrait partout comme il me recevait moi-même. Je n’ai pu, néanmoins, prononcer ces paroles sans rougir un peu ; car, entre nous, je ne répondrais pas de l’accueil qui serait fait à notre bon cheikel-beled dans nos villages ou nos cités, à moins qu’il n’apportât avec lui une certaine quantité de piastres et de thalaris ou toute autre monnaie de bon aloi.

Je dois répéter ici une remarque que j’ai faite souvent dans mon voyage : parmi les merveilles de l’antiquité que le temps a respectées

COllRESPOKDANCE

îusqu’id, il faut placer en première ligne les mœurs hospitalières du vieil Orient: ces mœurs hospitalières sont accompagnées d’un esprit d’urbanité qu’on trouverait à peine chez nous parmi les gens qui ont reçu la meilleure éducation. Dans tous les pays que j’ai parcourus, 00 enseigne aux hommes la politesse en même temps qu’on leur enseigne la religion et la morale. Là, toute la jeunesse apprend, dans les écoles primaires, comment les hommes doivent vivre entre eux, quels égards ils doivent avoir les uns pour les autres, comment ils doivent se traiter dans toutes les occasions, comment ils doivent recevoir les étrangers. Le sentiment des convenances est dans tout l’Orient comme une religion , et personne n’y manque. Vous pouvez rencontrer un Arabe bédouin qui vous dépouillera , un musulman fanatique qui insultera à votre costume; mais s’il vous reçoit comme hôte, vous ne trouverez en lui que des procédés généreux , et vous n’entendrez dans sa maison que des paroles affectueuses. J’ai visité des gens de toutes les classes, des pauvres et des riches, des artisans, des paysans, des pachas , des ulémas , des derviches , des hommes du désert, des hommes des cités ; on m’a fait partout la même réception. Je n’ai pas rencontré sur mon chemin , depuis que je parcours l’Orient , un homme impoli et grossier, un homme comme ceux que nous appelons chez nous des rustres et des gens mal élevés,

Yers le soir on a servi le souper; des poulets, un mouton ont fait les frais du festin ; notre boisson était le lait de buffle et une eau de puits tantsoit peu saumâtre. J’ai demandé à me retirer de bonne heure; on m’a conduit dans une chambre du rez de chaussée; mon lit a été tiré d’une armoire : il consistait en un matelas très-mince et très-dur Ksur lequel on avait jeté une courte-pointe ; ma chambre n’a qu’une fenêtre ou grillage de bois ; du reste, aucun ornement, aucun meuble ; on avait placé auprès de mon lit une lampe ou kandil, et des vases remplis d’eau qu’on appelle koulets ou bardaks. J’ai déposé mes habits sur une natte de palmier, et je me suis étendu sur mon matelas, où J’ai fort bien passé la nuit.

Les premiers rayons du soleil m’ont trouvé debout ; je me suis promené dans la cour du cheik, où j’ai vu couchés pêle-mêle les valets de la ferme, les chameaux, les ânes, les buffles ; d’un côté est la paille hachée qu’on donne aux bestiaux , de l’autre, de nombreuses cages à poulets; là on fait cailler le lait deszamous; ici se conservent les provisions de grains. Je n’ai point vu de jardin, car je ne puis donner

d’ohîent.

ce nom à un petit enclos où croissent deux ou trois orangers et de la mauve sauvage. J’ai visité sous une galerie couverte le moulin où les grains sont réduits en farine ; il est mu par un âne : chaque famille a le sien. Ce qu’il y a déplus remarquable et de plus apparent dans la cour et la maison d’un cheik, c’est le pigeonnier qui plane sur tous les hangars et sur tous les édifices du voisinage. Je n’ai jamais vu une si grande quantité de pigeons ; on n’a point de dépenses à faire pour leur entretien, et toutes les moissons de froment et de doura leur appartiennent. Pendant que je visitais le colombier, j’ai vu venir à moi le cheik-el-beled , qui m’a témoigné son vif regret de ce que j’étais sorti de ma chambre sans avoir pris la liqueur hospitalière ; je suis rentré avec lui dans la maison où ses serviteurs nous ont apporté le café.Kotre conversation s’est faite par signes , car notre interprète n’avait point encore paru. Je ne vous parlerai point des femmes du cheik ; elles habitent le premier étage de la maison , et je ne les ai point vues.

LETTRE CLXVL

XJn village du Delta. — Ceux qui le gouvernent. ■— Sa population. ■— Mœurs des

habitans.

Delta, avril "183L

Je regrette plus que jamais en ce moment que les voyageurs les plus éclairés se soient bornés à côtoyer le Nil, et n’aient point parcouru avec attention les pays que je viens de traverser. Ne \ous attendez pas toutefois que je vous apporte plus de lumières que mille autres, car je n’ai fait que passer sur cette terre ignorée. Je vous dirai de plus que je suis triste etqu’une mélancolie sombre m/accompagne dans mes courses rapides. Quand j^étais au Caire ou à Damiette , je voyais des Européens, j’entendais les langues de l’Occident ; maintenant je ne vois plus que des figures étrangères, et je n’entends plus qu’un idiome inconnu ; la renommée qui parcourt le monde et qui va porter en tous lieux des nouvelles de la France, ne passe point par le Delta ; les feuilles publiques que vous lisez tous les matins, et qui portent votre attention sur tous les points du globe, ne vous parlent pas des bords du Mélig. Vous m’avez suivi aux rives du Nil, dans les cités égyptiennes, mais comment me suivre dans les villages duSaft, d’Abnouy, d’Abouali, etc. ? Souvent, lorsque je me réveille d’un sommeil pénible, et que mes yeux revoient le soleil d’Égypte, je m’étonne d’etre venu si loin, et cette surprise est toujours accompagnée de quelque tristesse. En vain les Arabes qui me reçoivent sous leur toit liospitalier me comblent de prévenances et de soins généreux ; cette hospitalité meme m’attriste, car elle me rappelle que je suis parmi des peuples étrangers. Dans cette situation d’esprit, il m’est impossible de ne pas oublier quelquefois ma géographie, et de n’avoir pas au moins de fréquentes distractions, quand j’étudie les lieux où je me trouve, et que j’observe ce qui se passe autour de moi.

d’orient.

Je veux vous dire pourtant ce que je sais, et ce que j’ai vu en passant ; il ne faut pas que ma traversée soit tout-à-fait perdue pour vous, et qu’elle n’offre rien à votre curiosité. Voyons d’abord ce que sont les bourgs et les villages de ce pays. Voici au premier aspect ce qu’un voyageur peut y remarquer : une ou deux mosquées avec leurs minarets, une école pour les petits enfans, une aire publique, où chacun vient faire passer sa récolte sous le soreg : une maison (choun) où sont entreposés les produits de l’agriculture réservés au pacha, un four dans lequel on fait éclore les poulets, un bain à l’usage des habitans, une prison pour ceux qui refusent de payer l’impôt, ou qui commettent quelques désordres, une butte ou un cimetière, où se trouvent entassés ensemble les décombres du bourg et les ossemens des générations qui se sont succédé dans le même lieu. Après cela on peut voir des habitations bâties çà et là, les unes de briques crues, avec une terrasse, les autres, qui ne sont que de misérables huttes, formées de terre et de boue ; figurez-vous ensuite de nombreuses tourelles habitées par les pigeons, quelques bouquets de palmiers, quelques acacias opposant leur verdure à la couleur grisâtre des maisons ; des chemins ou des rues poudreuses où sont entassés des décombres, quelquefois des remparts comme autour d’une place forte, des citernes, des puits remplis d’une eau saumâtre , des machines hydrauliques auxquelles sont attelés des bœufs, et qui puisent l’eau dans un canal ; une mare d’eau, un étang où vont s’abreuver les troupeaux ; figurez-vous toutes ces choses, et vous aurez une image assez fidèle d’un village ou d’une bourgade du Delta.

Jetons maintenant un coup d’œil sur la population des campagnes ; au temps des mamelucks, il y avait dans chaque village un seigneur feudataire, untimariot auquel appartenait la plus grande partie des terres et qui exerçait certains droits seigneuriaux; ces sortes de seigneurs s’appelaient moultezims. Quoique leur possession ne fût que viagère, elle passait néanmoins de père en fils moyennant un certain droit payé au sultan. Cette aristocratie territoriale n’existe plus; les moultezims ont été dépouillés de leurs biens ainsi que de leurs privilèges; tous ces seigneurs feudataires, faibles images de nos seigneurs féodaux, perdus maintenant dans la foule, et n’ayant plus ni puissance ni crédit, vivent modestement d’une pension qu’on leur fait et de quelques terres qu’on leur a laissées.

Aujourd’hui, les personnages les plus importans des villages sont

d’abord les cheiks-el-beled. La fonction d’un clieik-eî-beîed consiste à maintenir l’ordre, à faire exécuter les lois et les ordres du pacha ; il est chargé de surveiller la conduite des fellahs, et d’empêcher qu’ils ne négligent leurs terres et qu’ils n’abandonnent le pays ; il prononce quelquefois sur les querelles qui s’élèvent entre les habitans. Son pouvoir ressemble un peu, sous quelques rapports , à celui d’un maire dans nos communes de France. Après le cheik-ehbeled vient le séraf ou percepteur du miri ; il est pris parmi les écrivains coptes. 11 reçoit l’argent des tributs, et le fait passer au mammour de la province, qui le fait parvenir au deftecdar ou trésorier du pacha. A côté du séraf, il faut placer le mecheed, dont la charge est de contraindre les habitans à payer l’impôt. C’est lui qui fait donner la bastonnade aux fellahs qui refusent de payer. C’est par ses ordres que s’ouvrent et se ferment les portes de la prison, et c’est chez lui qu’est déposé le courhaje ou le fouet de cuir qui, de temps immémorial, est en possession de punir la résistance et les retards des contribuables. Chaque chef-lieu d’arrondissement a un officier qui tient registre des terres et de leurs qualités productives. Après l’inondation du Nil , il doit vérifier si les terres, dans le débordement, ont changé de nature et de valeur, quelles sont celles qui ont été arrosées et celles qui n’ont point été visitées par l’eau du fleuve ; cet officier public s’appelle chaeed, et quelquefois on ajoute à son nom celui à'adel, qui veut dire juste. Un autre officier, qu’on nomme kouali, est chargé de l’arpentage des terres ; il sait les limites des villages, les limitesdes propriétés ou des terres cultivées par chaque fellah ; comme l’inondation change souvent l’aspect de la campagne et la forme des terrains, il s’élève beaucoup de contestations parmi les laboureurs, et c’est le kouali qui est appelé à les juger; on implore sa justice comme chez les anciens on implorait celle du dieu Terme ; les canaux et les digues sont sous sa surveillance ; il décide le moment où chaque canal doit s’ouvrir, et quelle quantité d’eau appartient à chaque terre. Un autre personnage de la commune, qui a aussi une certaine importance, et que les fellahs appellent oukil, préside au labourage, aux semailles et à la récolte ; il est chargé de veiller à ce que les produits de chaque récolte que se réserve le pacha soient enfermés dans les magasins. Le hallof ou berger a la surveillance des troupeaux et des pâturages; il est consulté comme médecin vétérinaire, et tient registre de l’état des bestiaux comme le chaeed tient registre des terres.

d’orient.

La grande affaire pour ceux qui gouvernent un village du Delta

comme pour ceux qui gouvernent l’Egypte, c’est de savoir ce qui doit être payé au pacha en argent, et ce qui doit être livré en pro^ ductions du sol. Toutes les terres sont divisées en trois classes selon leur fertilité : l’état exact et détaillé en est envoyé chaque année au mammour ou chef deflnances qui l’envoie au Caire ; là, un divan nommé par le pacha s’occupe de répartir l’impôt du miri ; puis le même conseil décide comment les terres doivent être ensemencées, ce que chaque canton doit de froment, d’orge, de fèves, de doura, de coton, d’indigo, de carthame, etc. La décision suprême ou le budget agricole est envoyé dans les provinces, et le mammour le fait parvenir dans chaque village, où le divan municipal doit le mettre à exécution. Dans tous les arrondissemens il y a un divan pour la répartition du miri ; il y en a un pour la distribution des terres à cultiver, pour la distribution des eaux et l’ouverture des digues, etc.

Je ne vous ai point nommé tous ceux qui exercent quelque autorité dans un village égyptien, soit au nom du pacha, soit dans les intérêts de la commune ou de la loi religieuse. Chaque arrondissement a son faki ou juge, son akem-el-kot ou chef de canton, son zahet, chargé de la police, son cheik spirituel ; ce dernier remplît à la fois la fonction d’iman , de lecteur du Coran et de muézin ; souvent même il est le codja ou le maître d’école. Comme le pacha d’Égypte s’est emparé des biens des mosquées, les dépenses du culte se trouvent payées par le trésor de l’État ; ces dépenses dans les villages se réduisent à entretenir les murailles du sanctuaire, à fournir l’huile pour les lampes et à payer le desservant, dont le traitement ne s’élève jamais au-dessus de quatre ou cinq cents piastres (cent cinquante ou deux cents francs de notre monnaie). Le trésor du pacha ne dépense pas dix-huit cents bourses (six cent mille francs) pour fournir à l’entretien des établissemens pieux et de toutes les mosquées de la Haute et de la Basse-Égypte. Si la religion musulmane n’est pas la meilleure de toutes, elle a du moins l’avantage d’être au meilleur marché possible, et le pacha a trouvé le moyen d’en rabattre encore quelque chose.

Chaque village, comme je viens de le dire, a son médecin vétérinaire, qui est le berger ou le kalaf du lieu ; mais les fellahs n’ont point de médecins pour leur compte; dans les maladies ordinaires, ils ont des remèdes qui se transmettent de génération en génération,

et que tout le monde connaît. On sort quelquefois de cette médecine traditionnelle, pour consulter les sorciers, ou pour implorer le secours miraculeux des santons. Les communes du Delta ont chacune leur barbier qui doit ses services au public, et qui reçoit un traitement comme le cheik de la mosquée. Chacun des villages a son maître-charron, chargé de raccommoder les instrumens du labourage, et payé pour cela par la communauté. Je ne dois point oublier ici les ghafirs, espèce d’employés qui tiennent du gendarme et du garde-champêtre ; ils sont les gardiens des digues, et veillent à ce qu’elles ne soient ouvertes qu’au temps prescrit ; iis font la guerre aux pigeons, aux maraudeurs ; ils gardent les magasins du pacha,, et sont presque toujours les exécuteurs des arrêts rendus contre les pauvres fellahs. Je pourrais vous parler encore des kaimakans ou lieutenans du mammour et du katechef, qui viennent faire leur tournée dans les villages ; des inspecteurs qui veillent à ce que la partie de la récolte réservée au pacha soit livrée exactement, et que rien n’en soit détourné ; je pourrais citer d’autres agens subalternes qui viennent visiter les terres pour savoir si elles sont .ensemencées conformément aux ordres du divan suprême, ou qui surveillent le travail de la population industrieuse, occupée de filer le lin, la laine, le coton, et de tisser les étofles. Nous rencontrons partout des écrixains coptes qu’on reconnaît à leurs écritoires de cuivre ou d’argent qu’ils portent à leur ceinture comme un yatagan. Ce sont les Coptes qui sont presque seuls chargés de la recette des impôts ; eux seuls ont conservé les traditions du passé pour l’étendue et la valeur des terres ; eux seuls ont l’instruction nécessaire pour la perception du miri, et pour une comptabilité souvent très-compliquée. Tous ces Coptes prennent le titre de malletn, qui veut dire maître; ils ne sont pas aimés des fellahs : on les tolère dans l’exercice de leurs fonctions % mais lorsqu’ils attirent sur eux les rigueurs de l’autorité, personne ne les plaint ; les malédictions du peuple accompagnent ordinairement leur disgrâce.

Quoique les Arabes en général se plaisent dans l’oisiveté, la plupart des habitans des villages vivent de leur travail ; la population est partagée en deux classes, ceux qui cultivent les terres ou travaillent aux canaux et ceux qui exercent une profession mécanique ; on distribue les terres aux fellahs, à raison de six feddans par homme en état de travailler. Beaucoup d’habitans n’ont point de terres à faire

d’orient.

valoir, et se mettent au service de ceux qui en ont ; quelques-uns ont des bœufs qu’ils louent aux principaux cultivateurs. Le travail du labour n’est pas celui qui occupe le plus cette population agricole, car la terre est facile à cultiver; la plus grande difficulté est d’arroser les campagnes ; aussi les plus robustes des fellahs sont-ils employés à élever l’eau et à donner cours aux irrigations. Dans les plaines que nous avons parcourues, nous avons vu plus de bœufs attelés aux machines hydrauliques que nous n’en avons vu d’attelés à la charrue.

La partie des habitans occupés de quelque industrie, est peut-être la plus nombreuse ; chaque village a plusieurs tisserands ; les femmes , les enfans, préparent le lin, la laine ou le coton. Pendant l’inondation, et lorsque les campagnes sont couvertes d’eau, les travaux de l’agriculture se trouvent tout-à-fait interrompus ; alors tout le monde file dans les villages; il n’est pas rare, m’a-t-on dit, de voir des cheiks, la quenouille et le fuseau à la main.

On nous a beaucoup parlé des Arabes du désert, mais tout le monde a gardé le silence sur la population villageoise de l’Égypte, qui serait peut-être plus intéressante à observer. Tout ce que j’ai pu savoir des fellahs du Delta, c’est qu’ils paraissent meilleurs pour les étrangers que dans les autres parties de l’Égypte, où les voyageurs sont quelquefois mal accueillis, parce qu’on les soupçonne de venir chercher des trésors. Il y a plusieurs années, peut-être, que les villages où nous avons passé n’ont pas vu un Européen, et je puis vous assurer que personne, sur notre passage, n’a laissé voir la moindre malveillance, pas même de la surprise. Les fellahs, dans les provinces du Delta comme partout ailleurs, prennent toujours un grand soin de se montrer misérables, et le gouvernement du pacha, il faut en convenir, fait tout ce qu’il faut pour que ces pauvres gens soient véritablement ce qu’ils désirent paraître ; ils ont des cachettes pour tout ce qu’ils possèdent de précieux, et surtout pour leurs grains; lorsqu’ils vendent quelque chose, c’est presque toujours avec un air de mystère ; notre cuisinier Ibrahim a acheté du blé dans quelques villages , et toujours on est venu le lui apporter au milieu de la nuit.

L’argent des fellahs ne sort guère d’un village que pour entrer dans le trésor du pacha; leurs besoins, qui sont très-bornés, ne les rendent jamais tributaires du commerce et de l’industrie des cités;

COrvRESPONDANCE

une étroite cabane suffit à la plus nombreuse famille ; ils n’ont souvent que la terre nue pour reposer leur tête. Dans chaque village on fabrique les étoffes de laine dont ils font leurs vêtemens, et jamais les soies de Méhallé-el-Kébir n’ont composé leur parure. Rien n’égale la sobriété de ce peuple ; au milieu des riches moissons qu’il fait naître, il soutient sa vie comme les anciens anachorètes, avec quelques lierbes, des concombres, des oignons, un mauvais pain de doura ou:;de lentilles ; lorsque le Nil refuse au Delta ses eaux bienfaisantes, la terre ne produit plus ni fruits ni herbes, et la population des champs est dévorée par la faim. Les fellahs sentent parfois leur misère au point de se révolter contre les percepteurs du miri ; mais ces velléités de rébellion se réduisent à des, clameurs, à des démonstrations vaines, et lorsque la force paraît, chacun se retire et se cache dans sa cabane, redoutant encore moins les rigueurs de la faim que la colère du pacha .

Tous me demanderez ce que les fellahs disent de la civilisation qu’on veut donner à l’Orient ; ils n’en ont jamais entendu parler; toutes les améliorations qu’ils désirent dans leur sort, c’est de payer un peu moins d’impôts, d’avoir moins de misère, et de ne pas mourir de faim au milieu de leurs moissons. Quant aux réformes que proclament les cent voix de la renommée, ils n’en ont pas la moindre Idée, et si on lisait devant eux nos gazettes d’Europe qui nous parlent sans cesse de ce que fait le pacha pour les civiliser, je suis bien persuadé que leur surprise serait grande et que les plus habiles n’y comprendraient rien.

On trouve cependant là des partis, des factions comme dans notre Europe civilisée; la discorde est partout un spectacle affligeant, mais surtout chez un peuple qui a tant d’autres maux à souffrir ; tout le Delta est divisé en deux partis, connus sous le nom de Sad et de Haram; il n’y a point de village qui ne soit d’un de ces partis, et, pour le moindre prétexte on en vient aux mains ; j’ai fait beaucoup de questions sur l’origine de ces discordes ; je n’ai pu recueillir aucun renseignement ; ainsi depuis plusieurs siècles on se bat sans savoir pourquoi. Il faut dire néanmoins que ces animosités réciproques, que ces antipathies que Thistoire n’explique point, tendent à s’affaiblir.

Les fellahs sont superstitieux; ils croient aux devins, aux talismans, à l’influence du mauvais œil, au pouvoir des démons; ils croient à une multitude de génies, et leur esprit crédule reconnaît

d’orient. 219

pour le moins autant d’êtres surnaturels qu’on en reconnaissait dans

l’Egypte des Pharaons. Les hommes seuls vont à la mosquée, les femmes vont visiter les tombeaux des santons et le cimetière du village; ainsi les deux sexes se partagent entre le culte de Dieu et celui des saints et des morts. On peut observer à peu près la même chose dans tout l’Orient.

Les fellahs sont à mon avis le peuple le plus misérable delà terre, et ce qui m’a souvent étonné, c’est qu’ils n’en aiment pas moins les divertissemens et les spectacles; ils ont plusieurs jours de l’année qu’ils ne laissent pas passer sans se réjouir. Dans chaque village on tue un, deux ou trois moutons, au temps des grandes récoltes; et ces moutons destinés à un festin public, sont achetés par la commune. Il y a une fête pour la moisson, il y en a une autre lorsqu’on ramasse les dattes. Nous avons été témoins au village de Saft d’une fête pour la circoncision des enfans : c’était une troupe de petits garçons qu’on menait en triomphe dans les rues ; ils entraient dans les maisons où chacun leur faisait un présent. On leur donnait des pigeons, des oies, des poulets, des oranges, des cannes à sucre ; ils montraient ces présens comme des trophées; la musique les accom-» pagnait, et tout le village paraissait dans la joie.

Page 1