LETTRE CLXVII
De îa propriété foncière en Égypte.
Delta.^ avril 1031
J’ai parlé plusieurs fois de la culture et de la propriété des terres en Égypte ; je ne veux pas quitter le Delta sans en parler encore, et sans réunir dans cette lettre tout ce que j’ai pu recueillir de faits nouveaux et de notions positives sur une matière aussi importante. Je commencerai par quelques observations générales.
L’histoire a beaucoup loué Sésostris pour avoir remis les terres entre les mains de leurs véritables possesseurs ; ce fait historique, quoiqu’il n’ait jamais été bien éclairci, nous prouve du moins que les droits de la propriété foncière avaient été méconnus. Nous lisons aussi dans l’histoire, qu’après le règne de Sésostris la propriété territoriale éprouva de nouvelles révolutions ; d’où il est facile de conclure qu’elle ne fut jamais pleinement respectée chez les anciens.
Si la propriété foncière a toujours été précaire et incertaine dans ce pays, il ne faut pas exclusivement en chercher la cause dans les violences du despotisme, dans les révolutions des gouvernemens, dans les invasions et la conquête des barbares. En examinant avec attention à quoi tient la fertilité ou la stérilité du sol, on conçoit d’abord que la propriété des terres n’a pas dû être soumise aux mêmes conditions et aux mêmes lois que dans d’autres contrées ; partout ailleurs la propriété territoriale reçoit sa valeur de la nature et de l’exposition des terrains, de l’influence et des pluies du ciel, du travail et de l’industrie de l’homme; ici tout vient du Nil, et les terres avec leurs riches productions, pour nous servir d’une expression d’Hérodote,
’ Cette lettre est adressée à mon ami, M. le baron de Marguerit, qui, maintenant dans la retraite, partage sa vie entre la culture des lettres et les travaux agricoles.
d’orient.
sont un véritable présent du ileuve. Toutefois , pour répandre ses bienfaits sur l’Egypte, le Nil avait besoin d’une main puissante qui lui creusât des canaux et qui put diriger ses eaux fécondantes ; la distribution des eaux du fleuve exigeait le concours de la puissance publique et de l’autorité souveraine ; il fallait que le pouvoir des gouvernemens intervînt, et la nécessité de cette intervention dut changer en quelque sorte, et modifier les droits de la propriété foncière.
Il me semble qu’on pourrait comparer la culture du territoire égyptien, telle qu’elle s’est établie par la suite des temps, à une grande industrie dont le succès dépend de la protection et même des privi-
légcsqui lui ont été ou qui lui sont accordés. L’Egypte avec ses terres, ses canaux, et tous les moyens industriels qu’elle emploie pour ses moissons, pourrait être considérée comme une vaste manufacture, comme une usine immense où se fabriquent du blé, du coton, de l’indigo, etc., etc. Si cette manufacture n’eût pas été puissamment secondée, il est assez probable qu’elle n’aurait rien produit ; si les cultivateurs, dès le principe, avaient été réduits à leurs propres moyens, quelle justice puissante eut réparti les eaux qui sont le principe de la propriété ou plutôt la propriété même? Quelle voix aurait pu dire aux cultivateurs : Restez dans vos limites; au désert : Tu
n’iras pas plus loin! Ajoutez que les habitans de l’Egypte ont toujours été un peuple indolent, et que la chaleur du climat les a toujours disposés à l’oisiveté. Si les terres eussent appartenu à ceux qui les cultivaient, on doit croire qu’ils en auraient laissé une grande partie sans culture. Aussi dans l’ancienne Égypte , Diodore de Sicile nous le dit formellement , les terres n’appartenaient point à la classe des laboureurs : il fallait donc qu’une autorité quelconque poussât le peuple à travailler pour que l’Égypte ne devînt pas une solitude. Par tous ces motifs , les gouvernemens ou ceux qui durent être appelés à se mêler de l’exploitation des terres, ont fini par s’en déclarer les maîtres, ce qui ne doit pas trop nous étonner.
Si on fait jamais Thistoire de la propriété foncière en Égypte , toutes ces observations ne devront pas être négligées ; elles ne suffisent pas cependant pour nous expliquer et pour nous faire connaître le véritable état de la propriété foncière dans les temps anciens et dans le moyen âge, encore moins dans le temps présent. De tout temps , on a fait , pour la propriété foncière , des réglcmens sans nombre; ces réglemens ont été renouvelés, modifiés d’âge en âge;
la iégislation pour la possession des terres a subi cent révolutions , fîlle a changé à chaque règne , à chaque gouvernement nouveau. Toutes les lois ont été en outre discutées, commentées, expliquées fie mille manières par les historiens, les docteurs et les érudits. Je me rappelle avoir lu sur la propriété foncière, en Orient, de très-savantes dissertations que je me garderai bien de prendre pour la mesure de ce qui existe , ou de ce qui a existé. Une pareille érudition ne manquerait pas de dérider le front d’un cadi, d’un mollah, si on la débitait devant eux dans un procès. Qu’est-ce, en effet , que la propriété foncière sous des gouvernemens despotiques , qui sont toujours les maîtres d’imposer les terres quand ils veulent et comme ils veulent. La terre n’appartient-elle pas à celui qui peut lui demander ce qu’elle produit, et plus qu’elle ne produit?
Dans toute la Turquie, on ne sait pas ce que c’est que la possession des terres. Je n’ai pas rencontré ni à Smyrne, ni à Constantinople, îii dans toute l’Asie mineure, un pacha, un bey, un grand seigneur, qui comptât des terres cultivées au nombre de ses richesses ; à l’exception de quelques chifflik ou timar , auxquels le gouvernement accorde une protection particulière, on ne connaît point ce que nous appelons des domaines fonciers , des terres qu’on puisse affermer ou faire valoir avec quelque avantage. La population villageoise vit dans les campagnes qu’elle cultive sans trop savoir à qui appartient le sol qui la fait vivre. Les terres qui annoncent le plus la fécondité ne se vendent pas et ne sont jamais évaluées qu’à un prix fort médiocre. Dans toutes les provinces ottomanes, lorsqu’on veut jouir avec quelque sécurité d’une propriété foncière, et qu’on veut la transmettre à ses enfans, on l’engage presque toujours à une mosquée. Les mosquées sont devenues comme une compagnie d’assurances pour toutes les propriétés que le soleil éclaire et que le possesseur ne peut cacher. Je ne veux pas dire par-là que la propriété territoriale soit tout-àfait inconnue ; mais les précautions qu’on prend ainsi pour s’en assurer la jouissance, prouvent au moins qu’elle est peu respectée, et qu’on la regarde comme une de ces choses qui se conservent comme elles peuvent, et qu’on laisse à la garde de Dieu.
Au reste, la propriété foncière n’est pas plus respectée par le peuple que par les gouvernemens. J’ai remarqué dans tout mon voyage que nulle part on ne se faisait scrupule de s’approprier ce que la terre produit. C’est ce qui fait que le territoire de Stamboul, qui se couvri-
p’OKTENT.
rait de moissons, si on le cultivait , reste presque entièrement sans culture , et que la capitale d’un grand empire est environnée d’un désert de plusieurs lieues. Le cultivateur , dans tous les lieux où il s’est établi , ne défend pas plus ses fruits ou ses grains contre les déprédations de tout genre , qu’il ne les défend contre les fléaux ou les oiseaux du ciel. Dans nos promenades autour du Caire, j’ai vu souvent nos ânierssejeter dans des champs d’oignons et deconcombres> dans des terres semées de légumes, enlever tout ce qu’ils trouvaient^ et revenir paisiblement à la ville, chargés de leur butin ; cette espèce de brigandage est continuel et reste presque toujours impuni.
Ce qui étonne et ce qui afflige le plus les voyageurs dans tous les pays d’Orient, c’est de voir partout de magnifiques campagnes changées en solitudes incultes. Combien de fois, à l’aspect d’une belle vallée ou d’une plaine favorisée du ciel, n’ai-je pas entendu des Européens s’écrier : « Ah ! s’il y a avait là quelque industrie ! si la civilisation » avait passé par là ! » Je ne crois pas , toutefois , qu’on eût absolument besoin des progrès de notre industrie et des lumières de notre civilisation, pour que les terres abandonnées se couvrissent de moissons, pour que le désert pût devenir fertile; il suffirait, je pense, que le despotisme entendît ses vrais intérêts et protégeât les propriétés des particuliers ; il suffirait que le peuple et ceux qui le gouvernent s’accoutumassent à respecter le bien d’autrui ; il suffirait, en un mot, que celui qui cultive la terre pût être sûr de moissonner et de recueillir en paix ce qu’il a semé.
Revenons à l’Égypte : Méhémet Ali , en s’emparant de tous les pouvoirs , s’est mis à la place de tous ceux qui , avant lui , s’étaient rendus maîtres de la propriété foncière ; il s’est d’abord emparé de toutes les terres possédées par les moultezims ; il s’est contenté de leur faire une pension viagère ; et cette révolution dans la propriété, s’est faite sans beaucoup de résistance, parce que les possesseurs avaient peu d’influence et de crédit dans le pays ; le pacha s’est emparé aussi de toutes les terres qui appartiennent aux villes saintes de la Mecque et de Médine, de toutes les terres dont le revenu avait une destination pieuse , et servait à l’entretien du culte et des établissemens de charité ; il s’est chargé, il est vrai, d’entretenir les mosquées et les écoles; mais Dieu sait comment il a rempli cette condition. Jleaucoup d’hospices , de sanctuaires et d’écoles publiques sont fermées ; les ulémas et les docteurs sont partout réduits à de modiques
pensions. Personne n’a fait entendre de réclamations sérieuses, ce qui prouve que la religion et l’humanité n’ont guère plus de crédit en Egypte que les moultezims.
Au milieu de toutes ces mutations de la propriété foncière ; quel a été le sort des fellahs? Au temps des mamelucks, les fellahs avaient des terres qu’ils possédaient moyennant certaines redevances ; mais ils ne pouvaient ni les transmettre à leurs enfans, ni les vendre ; ils ne pouvaient en disposer d’aucune manière. A le bien prendre , les paysans d’Égypte n’ont jamais eu d’autres propriétés que leurs chaumières, leurs colombiers, leurs bœufs, leurs charrues et quelques terrains situés autour des villages. On a dû toujours les considérer comme des manouvriers employés aux travaux champêtres ou comme des espèces de métayers qui cultivent le bien d’autrui.
Méhémet Ali a laissé les fellahs à peu près comme il les a trouvés ; au lieu de cultiver la terre pour le compte des moultezims et des mosquées, ils la cultivent seulement pour le compte du pacha. Si les impôts n’avaient pas été augmentés, la génération actuelle des cultivateurs serait peut-être moins malheureuse que celles qui l’ont précédée. Le fellah n’est plus tenu de payer aucun tribut, aucune redevance à des hommes puissans et privilégiés; il ne doit plus rien qu’au pacha; mais le pacha n’a supprimé les abus qu’au profit du fisc; tout l’argent que le peuple donnait à la multitude de ses oppresseurs arrive maintenant dans le kesné ou trésor de Méhémet xVli, et les nouveaux percepteurs sont plus impitoyables que les anciens. Le gouvernement vient de faire arpenter une grande partie des terres cultivables , et pour cela, on s’est servi d’une mesure nouvelle, d’une mesure plus petite que l’ancienne ; le nombre des feddans s’est trouvé augmenté, et comme on fait payer le miri en proportion du nombre des feddans, l’accroissement de l’impôt a dû s’ensuivre. Chaque feddan de terre, qui répond à peu près à notre arpent, rapporte au kesné du vice-roi la valeur de quarante à quatre-vingts piastres, bonnes ou mauvaises récoltes. Le miri n’est pas seulement établi sur les terres ; les fellahs paient encore pour leurs bestiaux, pour leurs palmiers, pour leurs colombiers; les maisons et jusqu’à la cabane où le pauvre abrite sa misère, sont aussi soumises à l’impôt. Vous le dirai-je! les pierres qui couvrent les sépulcres n’ont pas échappé aux exigences du fisc, et la terre où reposent les fellahs ne leur appartient pas plus que celle qui fut cultivée par leurs mains ; les impôts sont perçus avec une
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rigueur que rien n’égale, et le fisc s’arrange de inanière a ce que l’argent ne lui manque jamais. S’il arrive que des villages, par suite de trop de misère, ne puissent payer leurs contributions, les villages voisins sont obligés de payer pour eux ; en un mot, les impôts sont si considérables, leur mode de perception si tyrannique, que plusieurs villages du Delta sont abandonnés chaque année, et surtout dans les temps de disette.
L’énormité du miri n’est pas encore la plus grande des misères que les fellahs aient à souffrir ; le cultivateur d’Égypte ne peut disposer des produits de son travail ; je crois vous l’avoir dit dans mes premières lettres, les fellahs sont obligés de livrer la plus grande partie de leurs récoltes au gouvernement; il ne croît pas un arbre, une plante, un épi de blé, dont Méhémet Ali ne puisse demander compte; mais ce n’est point assez que le laboureur abandonne tout le fruit de ses travaux, que la terre donne toutes ses moissons à l’unique propriétaire du sol égyptien ; il faut encore que tous ceux qui exercent un métier dans les villages, que tous ceux qui filent le coton et la laine, qui tressent des nattes, qui tissent des étoffes, soient placés sous la surveillance des préposés du fisc, et travaillent pour le maître absolu de toutes les industries.
Le régime des corvées vient compléter cet horrible système d’oppression. Quand le gouvernement a des constructions ou des travaux à faire , il donne aux chefs des provinces des ordres pour qu’üs lui amènent tel nombre d’hommes dont il a besoin ; alors les populations tout entières de plusieurs villages, hommes, femmes, enfans, jeunes filles, sont prises et garottées, f^t s’acheminent péniblement aux lieux marqués sous la conduite du cheik-el-beled ; l’autorité ne s’inquiète point de fournir à leurs besoins, de donner à manger à ceux qui ont faim durant la route ; il arrive souvent que les plus pauvres meurent de faim , et que des cadavres gisent sur les chemins où ces malheureuses bandes ont passé.
Au milieu d’un tel état de choses, ne serait-ce pas perdre son temps que de pousser plus loin nos recherches sur la propriété foncière en Égypte? Toutefois il arrive, dans cette violation de tous les droits, dans cet oubli général des lois les plus sacrées, qu’on retrouve de temps à autre une faible image de la justice. Je me rappelle que, lorsque j’allai visiter le palais et le jardin d’Ibrahim-pacha, dans le voisinage du Caire, M. Beaufort, l’intendant du prince, me montra un terrain
adjacent quibrahim avait voulu acheter et qu'on avait obstinément refusé de lui vendre; le propriétaire était resté en possession de sou champ : ce fait m’a paru singulier ; il prouve du moins qu’il y a dans ce pays des propriétés respectées par le despotisme ; il y a de même
autour du Caire et des autres villes de l’Egypte, beaucoup de terrains, des jardins, des enclos, dont Méhémet Ali n’a jamais songé à dépouiller ïes possesseurs ; il n’a véritablement mis la main que sur les terres des moultezims et des mosquées ; il ne s’est véritablement emparé que des terres situées dans les pays de grande culture , comme le Fayoum , le Delta, la province de Mansoura , etc. Il lui importait surtout d’avoir à sa disposition les vastes plaines où croissent le coton, le blé et les productions qu’il a coutume de fournir aux marchés de l’Europe ; il permet, d’ailleurs, que d'autres possèdent des terres dont les produits ne sont pas nécessaires à ses spéculations. Il faut dire aussi que le pouvoir absolu admet quelquefois des exceptions aux règles qu’il a lui-même établies ; il est arrivé au pacha de concéder des terres à certaines conditions et pour des services rendus : ne faut-il pas qu’il respecte les nouveaux propriétaires qu’il a faits? Ajoutez que, dans certains cantons, des Arabes bédouins , quelques hommes puissans , sont restés en possession des domaines qu’on leur avait donnés ou qu’ils avaient envahis en d’autres temps, parce qu’on les redoutait et qu’on voulait les ménager.
Je terminerai ma lettre par une observation fondée sur l’histoire de l’Egypte depuis les Pharaons. Pour savoir à qui la terre appartenait, il a toujours suffi de savoir de quel côté était la puissance. Les choses se passent aujourd’hui comme autrefois, et les terres sont et seront toujours le premier butin de la victoire, et pour s’en emparer, Méhémet Ali, comme les sultans, comme les mamelucks, n’a pas eu d’autre loi à invoquer, d’autre raison à donner que celle du lion de la fable, quia nominor leo. Voilà le fond de toute législation sur la propriété foncière dans ce pays que le ciel et le Nil ont comblé de leurs dons, mais que Dieu abandonne au pouvoir des sultans, des mamelucks ou des pachas. Reste à savoir comment pourra s’opérer avec cela la civilisation qu’oo attend.