‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 20 sur 64 · EM · texte numérisé non relu

EM

LETTRE CLXVÎII.

Une noce de fellahs. — Cérémonies du mariage chez les Arabes du Delta. Costumes, mœurs, caractère des femmes égyptiennes.

Delta, avril 1031.

Le jour de notre arrivée au bourg d’Hapeir, on a célébré une noce; nous avons pu être témoins de plusieurs cérémonies; la fiancée a été conduite vers le soir dans la maison de son époux ; des tambourina et toutes sortes d’instrumens bruyans se faisaient entendre; la mariée s’avançait lentement sous un dais de couleur rouge : elle était soutenue à droite par sa mère, à gauche par la mère de son mari; une troisième femme la soutenait par le milieu de la taille ; la jeune fille portait sur le front une espèce de diadème formé de petites pièces d’or ; des. feuilles d’or découpées avec symétrie brillaient sur son front et parmi la teinte rouge de ses joues; de jeunes filles la suivaient portant sa. garde-robes, c’est-à-dire des mouchoirs, des chemises, des robes, la boîte du henné , une autre boîte qui renfermait des bijoux : tout le cortège répétait en chœur : Qu'elle est belle, quelle est heureuse ï quelques voix disaient : Heureux ceux qui vivent sous la loi du pro-phète ! J’ai remarqué dans la foule des femmes dont les gestes paraissaient fort animés ; elles formaient avec les roulemens de leur langue des sons inarticulés qui ressemblaient au gloussement de la poule ; ces sortes de femmes qui se mettent au service du public, ont coutume d’assister à toutes les cérémonies villageoises. On les paie pour pleurer aux enterremens comme pour exprimer la joie dans les mariages., Un grand mât avait été planté au milieu d’une place ; on y avait suspendu des verres de couleur pour une illumination. Quand la nuit est tombée, tout paraissait en feu dans le village. Nous avons vu distribuer aux assistans un énorme pilau et deux moutons rôtis. Des jeunes gens ont dansé en rond autour du mât , en se tenant par la main ; les aimées avec leurs danses obscènes n’ont pas manqué à la

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joie publique. Plusieurs baladins représentaient des scènes burlesques que je regrette de n'avoir pu suivre , car elles m’auraient appris où en est l’art de la comédie dans le Delta.

Pendant que tout le village d’Hapeir se livrait ainsi à l’alégresse, la maison des époux avait aussi ses divertissemens ; c’étaient des chants, des danses, des banquets ; je n’y ai point assisté et je ne vous en parlerai point ; toutefois, je n’ai pas ménagé fës questions sur tout ce qui se-passe dans un mariage de fellahs, et je veux vous dire tout ce que j’ai pu savoir.

L’union des époux commence par l’accord des deux familles ; la mère du jeune homme qui veut devenir époux, se rend d’abord dans la maison de la fille à marier; quand elle arrive, la jeune fille quitte son voile et lui baise la main ; si la mère est satisfaite de ce qu’elle a vu, le jeune homme va demander la fille à son père ; celui-ci fait des questions sur la dot qu’on veut donner ; si les propositions lui conviennent, il répond au jeune homme qu’il lui donnera une esclave pour faire son ménage , ce qui veut dire qu’il consent à lui donner sa fille pour épouse. On va ensuite au mekemé, ou bien on fait venir le faki , ou l’homme de la loi , pour passer le contrat ; la fille est représentée par son père ou par son fondé de pouvoir qui explique ses intentions. Le faki dresse l’acte et prononce un discours sur le lien du mariage. Si le futur époux donne une dot à sa femme, il en paie d’abord la moitié ; en cas de divorce motivé , il est tenu de payer toute la somme avec un tiers en sus; si la femme demande elle-même le divorce, ou si le divorce est fondé sur un motif grave, le mari ne doit rien à la femme qu’il renvoie. Après le contrat passé et la première cérémonie devant l’homme de la loi, la fiancée est conduite aux bains ; le lendemain, les voisines et les parentes sont invitées à une fête ; les femmes dont je vous ai parlé plus haut, vont faire les invitations , et pour cela, elles s’arrêtent devant la porte des maisons en imitant le gloussement de la poule. Lorsque les invitées arrivent , la mariée , assise sur un coussin , tient un mouchoir étendu sur ses genoux , et fermant les yeux, elle reçoit les pièces de monnaie qu’on lui donne, puis les assistantes prennent le café, le sorbet et se placent au festin. Dans le même temps les amis et les parens du futur se rendent chez lui où les attend un banquet solennel ; les convives lui donnent aussi des pièces de monnaie pour payer la musique et les divertissemens de la noce.

d’oiuent. 22I>

Au jour marqué pour la célébration du mariage, la future s’habille richement et se rend chez son mari; les fiancées ne vont pas toujours à pied comme celle que nous avons vue ; elles montent quelquefois sur un chameau et font le tour du village, accompagnées 4e la musique et d’un cortège nombreux ; si le futur est un militaire , la fiancée porte sur la tète un sabre attaché avec des cordons de soie. Lorsque la mariée arrive dans la maison de son époux, on répand sur le seuil de la porte le sang d’un mouton qui vient d’être immolé ; si elle pose d’abord le pied droit sur la place arrosée du sang de la victime, c’est un heureux présage pour l’union qu’elle a contractée. L’épouse est présentée à son mari qu’elle voit pour la première fois ; elle se montre h plusieurs reprises, dans une parure différente, à tous les gens invités à la noce ; la soirée se passe en cérémonies, en spectacles, en divertisscmens qui ne sont pas partout les mêmes , mais qui trouvent toujours les cœurs disposés à la joie. Enfin, vers le milieu de la nuit, le père de la jeune fille mène son gendre dans la chambre nuptiale ; les femmes restent dans une salle voisine jusqu’au jour. La mère de répouse vient dès le matin donner un baiser à sa fille, et se retire sansk dire un mot; la mariée reste pendant trois jours assise sur un divau et tenant un bouquet de fleurs à la main ; elle ne sort plus de la maison qu’après ses couches , car on lui a souvent répété que le grand air n’était pas bon aux jeunes épouses.

Les cérémonies pour le mariage des Coptes ont beaucoup de ressemblance avec celles des Arabes et des fellahs ; le jeune Copte charge d’abord une de ses parentes de voir la fille qu’il veut épouser; si sa proposition est agréée , il envoie à la jeune fille une bourse avec des pièces d’or ou d’argent ; un prêtre qui remplit les fonctions de curé , rédige le contrat et célèbre le mariage ; si le futur s’engage à donner une dot, il en paie d’abord la moitié , qu’on appelle le dakhleh ou l’entrée ; il garde par devers lui l’autre m(3itié, dite ehkhageh ou la sortie du monde. Cette dernière moitié est destinée à l’enterrement de l’épouse, si elle meurt avant son mari ; si le mari meurt le premier, la femme prélève le khageh sur la succession.

Les Coptes montrent moins leur joie au public , leurs cérémonies, ont moins d’appareil extérieur ; mais les baladins, les aimées sont convoqués à leurs fêtes ; leurs banquets sont même plus animés que ceux des Arabes qui ne boivent que de l’eau, et n’ont pour s’enivrer que la liqueur extraite du chanvre. Le jour de la noce, les Coptes passent vu. 11

ordinairement leur temps à table , et ils y restent bien avant dans la nuit. On m’a raconté qu’à la fin du repas, on apporte une petite cage en pâtisserie, dans laquelle se trouve renfermée une colombe ; un des convives brise la cage, et si la colombe prend sa volée, le mariage qu’on célèbre doit être heureux; si l’oiseau, au contraire, reste blotti parmi les débris de sa prison, l’augure est sinistre. Les jeunes épouses coptes ne sortent point avant leurs couches, et ne craignent pas moins le grand air que les épouses musulmanes.

Ce que je viens de vous dire sur les mariages m’amène naturellement à vous parler des femmes égyptiennes; l’état et la condition des femmes, leur éducation, leurs mœurs, les rapports entre les deux sexes sont presque toute la physionomie d’un pays. Je vais donc rassembler ici tout ce que j’ai pu recueillir de notes et vous dire tout ce que j’ai observé par moi-même, tout ce que m’ont appris des Européens depuis long-temps établis en Égypte.

Nous commencerons par les femmes du Delta ; je vous dirai d’abord ce que j’ai remarqué de leur costume ; elles portent sur la tête uii bonnet rouge recouvert d’un mouchoir de couleur noire^ ou brune; elles ont une robe bleue qui leur tombe jusqu’aux talons , et qui est liée au milieu du corps par une simple corde ; leurs manches , ordinairement très-larges, sont retroussées derrière les épaules; la plupart vont pieds nus, quelques-unes avec des babouches rouges ou bleues ; leur collier , leurs bracelets sont le plus souvent des verroteries du couleur ; des anneaux de métal pendent à leurs oreilles; quelquefois de petites pièces de monnaie , attachées les unes aux autres par un fil, leur descendent du front à droite et à gauche , et viennent se renouer sous le menton ; leurs cheveux sont partagés en nattes et flottent sur leur dos ; un voile noir leur couvre le bas du visage, laissant voir leurs yeux et leur front; elles ne sont pas voilées dans la maison, surtout les jeunes; le Coran permet aux vieilles femmes de se découvrir le visage , et je dois vous dire que j’en ai peu vu qui abusent de la permission ; toutes les femmes sans exception ont des caractères, des signes empreints sur le menton, sur les joues, quelquefois sur le sein ; ces signes pour les musulmanes sont le plus souvent des croissans, des étoiles, pour les femmes coptes des croix ou des images de la Yierge; les femmes jeunes ou vieilles, à quelque religion qu’elles appartiennent, ont toujours les sourcils et les paupières noircis comme avec du charbon, ce qui ote à leur physionomie l’expression naturelle

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de la douceur ; je vous ai déjà parlé de la couleur orange du henné, si indispensable à la parure du beau sexe dans tout l’Orient ; rien n’est plus désagréable aux yeux d’un Européen, et toutes les fois que je vois des femmes avec cette teinture sur les ongles et même sur les doigls, il me semble toujours qu’elles ont oublié de se laver les mains.

Ce n’est pas dans le Delta qu’il faut chercher des modèles de beauté et de grâce ; les traits des femmes offrent en général peu de régularité ; elles ont la bouche grande, le nez gros et aplati ; leur physionomie est sans expression , leur regard terne , leur teint hâlé ; leur longue robe se drape assez bien sur leur corps , et lorsqu’on les voit de loin, portant sur leur tète des vases remplis d'eau, on les prendrait volontiers pour quelques nymphes des bois et des fontaines, mais lorsqu’on approche d’elles, toute illusion se dissipe. Quand elles parlent, leurs gestes sont nombreux et précipités; le son de leur voix est aigre, leur prononciation a quelque chose de dur.

Les femmes de ce pays mènent une vie plus active et plus laborieuse que la plupart des femmes turques que nous avons vues dans l’Asie mineure et dans la Syrie ; on les voit occupées de certains travaux des champs ; elles sont employées dans plusieurs sortes de récoltes, comme celles du henné, du carthame, du lin et du chanvre. Ce sont les femmes qui préparent et qui filent la laine, le coton , le lin ; elles vont quelquefois dans les marchés à la place des hommes ; elles ont de plus les soins de la famille et du ménage.

J’aurais voulu suivre les femmes des fellahs dans la vie domestique, mais les faits me manquent ; il m’est arrivé un jour d’entrer dans une chaumière , et d’entendre une femme s’emporter contre son mari ; elle lui reprochait entre autres choses de ne point travailler ; <"e reproche était sans doute mérité , mais ce ton d’autorité dans une femme musulmane me surprenait d’autant plus, que le Coran dit eu plusieurs occasions que les femmes doivent être obéissantes ; le même Coran ajoute que les maris peuvent punir leurs femmes, et même les battre en certains cas. Aussi notre interprète m’a-t-il fait observer que ce que j’avais vu n’était point une règle, mais une exception à la règle ; les femmes égyptiennes , en général , sont soumises comme de véritables esclaves. Un mari est ordinairement appelé par sa femme sidi , qui veut dire mailre, seigneur; et très-rarement il arrive à uu époux de renoncer aux privilèges qu’il tient du Coran.

Ce qui rend la condition des femmes de ce pays très-malheureuse^

c’est la facilité qu’ont les hommes de les répudier ; nulle part on abuse plus qu’en Egypte de la faculté de changer de femme ; un Arabe, dans sa jeunesse, n’aspire qu’à avoir assez d’argent pour payer les frais d’une noce et se marier. Quand il a pris une épouse et qu’il est resté quelque temps avec elle , il est rare qu’il ne songe à en prendre une autre. Je demandais ces jours derniers à un Arabe avancé en âge s’il avait vu l’expédition de Bonaparte ; j’en étais déjà à ma dix-septième femme, me répondit-il, quand votre grand sultan [sultan kébir) arriva en Égypte. Pendant notre séjour à Mansoura, nous fûmes réveillés la nuit par des cris qui se faisaient entendre dans la rue ; c’était une jeune femme , avec sa mère , qu’un mari furieux venait de jeter hors de sa maison. Cette pauvre femme était accouchée la veille ; elle avait mis au monde une fille ; son mari lui reprochait de n’avoir pas fait un garçon, et c’est pour cette cause qu’il ne voulait plus l’avoir pour épouse. Chez les gens riches, le divorce est un peu moins fréquent, car l’obligation de payer à la femme la dot qu’on lui doit, retient les époux , et les oblige de prendre patience, îl y a toujours, d’ailleurs, dans un harem nombreux, une' place pour une femme délaissée ; au lieu de répudier sa femme , un époux s’arrange pour lui donner une rivale, et se trouve ainsi d’accord avec la loi du prophète qui a dit : Épousez une femme , e'pousez-en deux , épousez-en trois et même quatre.

Les femmes de l’Égypte, même dans les campagnes , ne passent pas pour être d’une fidélité exemplaire à leurs maris, mais dans leurs infidélités elles cèdent moins, dit-on, à l’entraînement d’une passion qu’à la cupidité ; pour les femmes de la basse classe, il n’y a rien de plus séduisant que la vue d’une piastre, et leur beauté est comme ce qui se vend ou s’achète dans les bazars. Dans une de nos courses, nous passions devant le tombeau d’un santon , où nous aperçûmes un groupe de femmes qui venaient invoquer le patron du lieu ; un jeune homme de notre caravane se mit à leur crier en arabe : Voulez-vous vendre vos charmes? Je grondai notre jeune étourdi de son indiscrétion ; mais les dévotes du santon ne parurent point blessées de ce qu’on leur avait dit, et plusieurs d’entre elles, soulevant leurs voiles, se contentèrent de répondre : Nous ne pouvons vendre nos charmes, car nous nen n avons plus.

Chose digne de remarque, c’est que l’opinion ne juge pas avec trop de sévérité les femmes qui se conduisent mal ; j’ai cru remarquer,

d’orient.

dans les villages, que les courtisanes n’y sont pas même un objet de mépris; ce sont elles qu’on charge le plus souvent de l’éducation des jeunes ülles, auxquelles on n’apprend guère, dans ce pays, que ce qu’il leur est défendu de savoir dans le nôtre. Il n’est pas de femme

en Egypte qui n’ait appris à danser comme les aimées ; et voilà à peu près toute l’éducation qu’on leur donne. Je dois dire néanmoins que les jeunes filles arabes ont presque toutes une conduite irréprochable; tout ce qui a rapport à la galanterie, elles le renvoient après le mariage. Un Arabe , qui me servait d’interprète , disait devant moi à une jeune fille d’Abouzabel, qu’il était passionné pour sa beauté; en ce cas, répondit-elle, revenez plus tard; je vous écouterai quand je serai mariée.

Vous savez , mon cher ami , ce que le bon Hérodote , Plutarque et Pline nous disent des femmes de la vieille Égypte, de leur attitude licencieuse devant le bœuf Apis, de leur commerce avec les boucs du nome de Mendès et même avec les crocodiles sacrés. Grâce au ciel, je n’ai rien de semblable à vous raconter aujourd’hui ; l’Égypte moderne a néanmoins conservé plusieurs des vices de l’antiquité : le vice qu’on reprochait à Sapho est très-connu dans les harems; celui pour lequel les femmes de la Thrace , jalouses des privilèges de leur sexe, poursuivirent Orphée et le mirent en pièces, est fort répandu dans tout l’Orient. Enfin la corruption en ce pays est presque la même que chez les anciens, et elle a pour frein et pour punition un mal que les anciens ne connaissaient pas : la syphilis a fait des progrès efFrayans dans les Haute et Basse-Égypte, et ses ravages se sont étendus jusque dans le désert.

Toutes les fois que je vous ai parlé des femmes d’Orient, je ne vous ai point épargné les détails, parce je suis presque sûr d’intéresser votre curiosité ; les femmes de ce pays ont si peu de ressemblance pour leurs mœurs, leurs habitudes et leur destinée avec celles de notre Europe, que ce sujet doit vous paraître toujours nouveau. Ici', la tendresse conjugale n’est point la même que chez nous; la femme n’y est point une compagne pour un homme ; un homme n’est jamais pour sa femme un ami, un compagnon fidèle dans le voyage de la vie; la femme ne voit dans son époux qu’un être dont elle dépend, qu’une autorité qui doit régler son sort. Aussi, les termes dans lesquels les femmes musulmanes expriment leurs sentimens d’épouses, tiennent moins de la tendresse que du respect : on peut dire qu’elles adorent

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leurs époux comme les disciples du prophète adorent le grand Allah dont iis révèrent la puissance, mais pour lequel ils ne montrentjamais line piété affectueuse; les qualités qu’une femme d’Orient recherche dans le lien conjugal ne sont pas toujours les mêmes que celles qui captivent le plus les femmes de notre Occident; elles mettent moins de prix qu’on n’en met parmi nous à la beauté, à la jeunesse, et leur jnéfèrent ce qui peut rendre la vie agréable, douce et commode. La plupart des femmes et surtout celles des riches sont des esclaves qu’on achète au bazar: lorsqu’une jeune femme est exposée en vente, elle s’occupe peu de savoir si celui qui l’achète est un jeune homme, un liomrae.avaocé en âge, un homme beau ou laid; ce qui lui importe, c’est qu’elle entre dans une bonne maison, et qu’elle tombe sous la domination d’un maître qui ne rendra pas son esclavage trop dur.

Les hommes de ces climats ne voient pas non plus les femmes comme nous les voyons ; ils n’ont pas la même idée de la beauté. Il suffit de voir quelle est la parure des femmes de ce pays , quels sont leurs moyens de séduction , pour juger qu’en Orient on a des goûts fort différens des nôtres, et que l’art de plaire n’a pas les mêmes règles que dans nos sociétés européennes. Aussi l’amour y a-t-il un autre langage, et la galanterie d’autres mœurs.

Les Orientaux et surtout les musulmans ne se sont réservé dans leurs rapports avec les femmes que les plaisirs sensuels ; la chaleur du climat ne les dispose que trop aux excès de ce genre, et rien ne peut lesen distraire; car ils n’ont pour amuser leurs loisirs ni la promenade, ni les spectacles, ni la conversation, ni l’étude. Aussi ne

voit-on en Egypte, surtout dans les classes élevées, que des gens qui sont épuisés de bonne heure, et qui, déjà vieux à trente ans, redemandent à la médecine la jeunesse qu’ils ont perdue. Tout le monde sait que Toussoun-pacha , le second fils de Méhémet Ali , a péri à la fleur de l’àge, victime de ses voluptueux penchans, et que l’amour d’une belle Gircassienne devint pour lui comme un poison mortel ; Ibrahim-pacha a failli périr de même, et pour l’arracher aux périlleux excès de son harem, il a fallu plus d’une fois faire intervenir les avertissemens des médecins et l’autorité paternelle.

Au reste, on ne voit point ces excès parmi les fellahs. Comment concevoir l’amour avec ses sentimens tendres , ou même avec son ivresse brutale , sous des huttes de terre et de boue qu’habitent la misère et la faim? il y a là, sans doute, bien des tristesses qui pour-

d’oihent.

raient nous émouvoir, mais au moins on n’y souffre pas des suites de la volupté. Il n’existe point, dans les villages du Delta, de harems proprement dits, et ce n’est que dans les harems, dans ceux des grands, qu’on peut juger les femmes d’Orient telles que l’histoire nous les représente, l’amour et l’hymen tels que le Coran les a faits; c’est là surtout qu’on peut juger la polygamie avec les étranges passions qu’elle enfante et les vices qu’elle amène à sa suite.

Je voudrais vous dire ici quelque chose de la chroni(Jue scandaleuse des harems, mais je n’ai entendu parler d’aucune aventure romanesque qui mérite de passer les mers ; si j’en avais le temps, je pourrais vous raconter une histoire un peu singulière, celle d’un harem en pleine révolte. Pendant que j’étais au Caire , on parlait beaucoup d’une insurrection qui avait éclaté parmi les femmes d’un grand personnage; l’émeute féminine avait eu le dessus, et le maître du logis avait été battu et mis à la porte de sa maison. Quelle était la cause de cette révolution? on en citait mille, car pour les plus petites révolutions comme pour les plus grandes, il est toujours difficile de savoir comment elles ont commencé. Méhémet Ali , auquel l’époux maltraité a porté ses plaintes, lui a reproché d’avoir lui-même préparé sa honte, et s’est contenté de lui lire le Coran, où il est écrit que le mari de plusieurs femmes doit être, en toute occasion , sage et prudent. Méhémet Ali , d’ailleurs, aurait pu se donner pour exemple, car on vante la modération et la prudence qu’il met dans le gouvernement de ses odalisques; quoiqu’il ait, dit-on, plus de cinq cents femmes, il est aussi traîiquille que s’il n’en avait qu’une, ce qui tient plus encore à son habileté qu’à sa bonne étoile ; aussi lui a-t-on souvent entendu dire que deux choses dans sa vie lui avaient paru difficiles, établir la discipline dans son armée et maintenir la paix dans son harem.

Tous me demanderez sans doute où en est la réforme dans ce pays, pour ce qui concerne les femmes; je la crois fort peu avancée, et par une raison toute simple; le livre du prophète de la Mecque a consacré tout un chapitre aux femmes ; leurs costumes, leur vie domestique, leurs destinées, leurs droits, leurs devoirs, tout est réglé dans le Coran ; or, rien n’est plus difficile que de modifier, d’améliorer ce qui est regardé comme une loi de Dieu, et qui fait une partie essentielle de la loi ‘religieuse ; aussi ne voit-on rien de nouveau jusqu’ici dans le costume, les mœurs et la vie des femmes musulmanes, ni en Turquie, ni en Égypte.

On pourrait étendre cette observation, et dire avec quelque cer^ litude que le Coran sera toujours un grand obstacle à toute réforme dans les mœurs domestiques et dans la société civile de TOrient, parce que la religion musulmane a voulu tout ordonner d’avance et îi’a rien laissé à faire au temps ; elle a dit à l’avenir : tu ressembleras au passé ; elle a dit à l’intelligence humaine : tu n’avanceras pas. Le Coran n’est autre chose que l’état barbare de la société au temps de Mahomet, et cet état de la société est devenu comme une religion à laquelle on ne peut toucher. On peut expliquer par-là cet esprit de fatalisme qui répugne à réparer ce qui dépérit, et qui laisse tout tomber.

P. S. Je vais quitter Hapeir ; mes premières lettres seront datées ’des bords du Nil.

d’orient.

LETTRE CLXIX.

Itinéraire de Laodicce à Antioche.

Antioche, juin 1831.

Je regrette d’être obligé de reprendre mon itinéraire depuis Laodicée, avant de vous parler de cette ville d’Antioche qui dit tant de choses à l’historien des croisades, de cette ville où chaque pierre raconte la gloire de la France, la gloire des champions de la croix, aussi éloquemment que vous l’avez racontée vous-même dans un livre qui ne périra point. Je n’ai point, comme vous, vécu de longs jours dans le camp des croisés, au milieu de leurs victoires ou de leurs misères ; je n’ai point consacré vingt-cinq ans à suivre les destinées de leur bannière ; c’est à peine si ma vie se compose d’autant d’années que vous en avez passé avec les compagnons de Godefroy, de Richard et de saint Louis ; pourtant à l’aspect d’Antioche j’ai été ému comme vous l’auriez été vous-même. Quel plaisir pour moi de vous écrire en face de l’Oronte qui coule sous ma fenêtre, en face de ce fleuve dont cliaque flot qui passe murmure comme un hymne à l’héroïsme de nos premiers croisés !

Pour venir de Laodicée à Antioche , on marche vingt-six heures toujours vers le nord ; la route , si toutefois on peut donner ce nom à un sentier plus ou moins étroit, plus ou moins praticable, passe continuellement à travers des montagnes, excepté pendant les trois premières et les deux dernières heures du trajet. Je suis parti de Latakié, le 15 juin, à sept heures du matin, muni d’un bouiourdi du mutzelin de celte ville , dans lequel on me traite d’émir ; le gouverneur de Latakié me recommande à tous les cheiks et les agas de

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son territoire comme étant la fleur de la religion chrélienne. Je n’avais pris aucune escorte ; j’étais seul avec mon drogman Béraut et l’Arabe qui m’avait loué les montures. Après quatre heures de marche, nous avons déjeuné au bord d’un ruisseau qui traverse le chemin, au milieu de grands lauriers roses à fleurs purpurines. A une heure après-midi, nous sommes entrés dans un vallon nommé Kandil , arrosé par une rivière de ce nom , qui va se jeter dans la mer à deux heures de là ; un peu avant d’entrer dans le vallon , nous avions vu une tribu de Turcomans campés sous des tentes noires semblables aux tentes des bédouins. Je n’ai rien rencontré de plus charmant en Syrie que le vallon de Kandil ; on y trouve tous les arbres qui servent de plus belle parure aux paysages ; l’arbousier dont les fruits ressemblent à de grosses fraises, le saule aux rameaux pendans, de majestueux platanes, des caroubiers, beaucoup d’arbustes, de plantes et de fleurs, répandent l’ombre sur tous les points, et offrent à l’œil des formes, des couleurs, des nuances variées à l’infini ; le Nahr-Kandil, roulant ses limpides eaux dans un lit peu profond , mais large et semé de cailloux, exhale une délicieuse fraîcheur et paraît comme l’ame vivifiante de ce vallon. J’ai fait une halte d’une demi -heure aux bords de la rivière, sous l’ombrage d’un caroubier; un pâtre turcoman, dont les chèvres paissaient là, nous a donné du lait à discrétion moyennant une piastre. Quand je serai de retour en Europe, et que je repasserai dans mon esprit les contrées syriennes , mes souvenirs aimeront à s’arrêter dans les riantes solitudes du vallon de Kandil.

Nous avons poursuivi notre route à travers des montagnes boisées sans rencontrer aucun vestige d’homme, si ce n’est, à différens intervalles, quelques chiffons de linge suspendus aux arbustes du chemin, annonçant que des santons musulmans avaient passé par là ; les derviches et les fous réputés saints ont coutume de porter un bâton léger entouré de longs chiffons de différentes couleurs, et quelquefois ils suspendent de ces débris d’étoffes aux arbustes du chemin, dans la pensée que les vrais croyans qui ramasseront ces reliques pourront en obtenir des effets merveilleux.

Au coucher du soleil nous nous sommes arrêtés au milieu de sapins et de chênes pour y passer la nuit; nos provisions étaient épuisées, et pas un village, pas une trace dliabitation ne s’offrait à nous ; mon drogman et mon mukre se plaignaient de mon imprévoyance et me reprochaient d’avoir emporté trop peu de provisions deLatakié;

d’orient.

moi qui, dans mes voyages d’Orient, ai pris à la lettre certain conseil de l’Evangile fort commode : « Ne soUicili skis animœ vestrœ qiiid manducetîs y » (ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez) je n’avais pas grand’chose à répondre à mes pauvres compagnons; ce que j’ai pu faire, c’est de les envoyer à la recherche, avec l’autori» sation d’acheter tout ce qu’ils trouveraient. Pendant que Béraut et Mahmed couraient dans le voisinage, les derniers feux du couchant avaient disparu du sommet des montagnes, et je jouissais de la beauté du soir au milieu de ces bois. Bientôt des accens retentissent ; c’étaient deux rossignols qui, perchés sur les rameaux d’un mélèse, chantaient des mélodies inconnues ; la voix humaine avec tous ses charmes, la lyre avec ses plus ravissans accords, le ruisseau avec son plus doux murmure et les feuilles des bois avec leurs vagues harmonies ne m’ont jamais fait entendre des accens plus divins. Dans un pays où la croyance à la transmigration des âmes est commune, ne pouvais-je pas un moment penser que ces deux oiseaux étaient deux intelligences qui s’étaient aimées dans leur première vie, deux âmes humaines long-temps perdues qui se retrouvaient enfin, et qui exprimaient par des mélodies le bonheur d’une réunion inespérée? Béraut et Mahmed n’ont pas tardé à revenir, mais hélas! les mains vides. Je les ai engagés à prendre courage ; après leur avoir souhaité bonne nuit sur l’herbe du vallon , je me suis endormi au pied d’un sapin , rêvant aux deux oiseaux qui m’avaient charmé et qui déjà s’étaient envolés bien loin de moi.

Le lendemain , nous étions montés sur nos mulets avant le lever du soleil. La Providence nous a envoyé un pâtre turcoman qui conduisait des chèvres, et nous avons eu du lait en abondance. Six heures de marche dans des montagnes boisées nous ont conduits à un bourg appelé Ourdit; c’était le premier lieu habité que nous rencontrions depuis Laodicée. Nous avons gagné la maison de l’aga, jeune homme d’environ vingt-cinq ans, dédaigneux, taciturne et d’un regard stupide ; il y a six mois que son père a péri sous le yatagan, parce que ses exigences fiscales ruinaient le pays. N’ayant reçu de l’aga qu’un froid accueil, je lui ai fait lire les bouiourdi du pacha d’Acre et du mutselin deLatakié; « mon village ne dépend pas de ces homraeslâ, » m’a-t-il répondu. J’ai demandé à l’aga si son village dépendait du sultan Mahmoud, et j’ai déployé sous ses yeux le firraan impérial qui nous recommande à tous les agas des régions de l’islamisme ; le

ioura de Mahmoud n’a pas produit beaucoup d’effet sur son esprit ; toutefois, grâce au firman, nous avons obtenu du riz au lait, du miel «t du fromage; il est vrai que tout cela était en très-petite quantité. Durant le repas , l’aga inhospitalier a rompu le silence pour dire qu’il avait vu, il y a deux ans, un voyageur anglais qui faisait du café sans feu , ajoutant qu’il ne comprenait rien à une telle merveille. Mon drogman qui, en pareille matière, n’en sait guère plus que l’aga d’Ourdil , m’a demandé l’explication de ce mystère ; je n’ai point essayé de leur expliquer comment on peut faire du café avec de l’esprit de vin, et je me suis contenté de répondre que les Francs savent de grands secrets.

Il y avait déjà une demi -heure que nous avions dîné, et nous n’avions point encore reçu les honneurs de la pipe ; le plus pauvre des fellahs qui m’eût accueilli dans sa cabane n’eût pas manqué de m’offrir le narguillet ou le cassabeh , et j’étais fâché de voir le jeune aga négliger ce qu’il y a de plus simple et de plus vulgaire dans la politesse orientale. Je lui ai fait dire par mon drogman que, dans mes voyages en Syrie, j’avais fumé la pipe avec des princes et des pachas', et que je tiendrais à honneur de fumer avec le noble aga d’Ourdil ; il a été facile d’apercevoir dans la figure du jeune aga de l’embarras et du dépit, et aussitôt une longue pipe de cerisier, surmontée d’une embouchure d’ambre, m’a été apportée. Après avoir lancé dans l’air quelques gorgées de fumée, j’ai remercié l’aga de son riz au lait, de son fromage et de son miel, et j’ai pressé le départ. L’aga d’Ourdil ïi’est pas aussi bon hôte que les agas de Chirkingé et de Sultan-Hissar dans l’Anatolie.

Je dois noter que le bourg ou village d’Ourdil, composé d’environ deux cents maisons, dont une vingtaine sont chrétiennes, appartient au territoire d’Antioche, et que là se termine le pachalik de Saint- Jean d’Acre ; là finit aussi la langue arabe et commence la langue des osmanlis; les familles chrétiennes seules parlent encore l’arabe.

Nous avons remarqué à gauche, vers la mer, le mont Piérius, appelé en arabe Gehel-eUKerad (montagne des Curdes). En sortant de la Vallée d’Ourdil, nous sommes montés péniblement, par un chemin très-rude, sur un vaste plateau appartenant à des montagnes appelées Ham-el-Hamar. Nous avons passé la nuit sur ce plateau, à côté d’un amas d’eau formant un petit étang ; sur notre tête et autour de nous î'égnaient d’épais brouillards, tels que je n’en avais jamais vu en Orient .

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J’ai eu froid toute la nuit, malgré un feu de bois de chêne que nous avions allumé ; l’humidité nous atteignait partout. Un soldat d’Ahdallah-pacha qui se rendait dans son pays, s’était joint à notre petite caravane, pour faire route jusqu’à Antioche; c’était un Turc d’humeur joyeuse, il nous a raconté quelques plaisantes histoires avant de s’endormir. Enveloppé de mon caban, j’ai veillé seul à coté de mestrois compagnons livrés au sommeil. Cette nuit a été triste pour moi ; les. brouillards m.’avaient voilé le ciel, mes yeux cherchaient une étoile, et ne trouvaient partout que de froides ténèbres. Si j’avais vu briller au ciel les astres que j’aime, je ne me serais pas cru seul sur ce plateau inhabité ; une étoile est une amie qui me sourit et qui veille avec moi, je me plais avec elle, et je la regarde d’un œil joyeux. Voilà pourquoi les nuits d’Orient m’ont toujours paru si douces, et voilà aussi pourquoi j’étais si triste cette nuit-là dans les montagnes de Ram-el-Hamar, car de sombres vapeurs s’étendaient sous les deux, et mes regards errans ne rencontraient pas un astre ami.

Le 17 juin, à la première aube, nous continuons notre route à travers des bois touffus, humides des brouillards de la nuit comme après la pluie ; nous-mêmes nous grelottions sous nos vêtemens. trempés , et les premiers rayons du soleil ne pouvaient nous réchauffer. Après deux heures de marche, nous sommes descendus dans des vallées d’une effrayante profondeur, par un sentier étroit et rocailleux qui courait dansl’abyme; je tremblais qu’un malheur ne m’arrivât sur ces chemins horribles, et je songeais à cheminer à pied, lorsque tout à coup mon mulet, glissant au bord d’une cavité remplie de rocs aigus, a roulé dans le précipice, et m’a entraîné avec lui. Si je fusse tombé la tête en avant, je me serais brisé la tête. Je suis tombé sur les reins en tournant sur moi-même, et je ne sais quel ange protecteur n’a pas voulu que je me sols rompu les côtes. Mon mukre et mon drogman restés un peu en arrière, m’ont trouvé au fond du précipice, respirant à peine, et m’ont porté au pied d’un sapin ; Mahmed est allé à la recherche d’un peu d’eau pour me ranimer ; mais pas une source, pas un peu d’eau autour de nous. Je suis resté une heure et demie au pied du sapin, sans pouvoir reprendre tout-àfait la respiration. Lorsque, enfin, j’ai eu assez de force pour me tenir debout, on m’a aidé à remonter sur mon mulet, pour gagner un v illage situé à une heure de là, nommé Gheik-Keui (village du cheik), habité par des Turcomans. Le bon mukre me soutenait lui-même

avec son bras, de peur que le moindre faux pas du mulet no me fît tomber encore. Arrivé au village, nous avons fait balte dans un jardin ; Je me suis couché au pied d’un mûrier, à coté d’une fontaine. J’étais è six heures d’Antioche.

Si je ne craignais pas de vous parler un peu trop de moi , je vous 'dirais que je ne puis m’expliquer comment cette chute n’a point mis lin à mes jours ; c’est un vrai miracle dont je dois remercier le dieu des voyageurs. C’eût été bien triste de mourir à six lieues d’Antioche, sans avoir vu le fleuve, les terres et les murailles que je cherchais; c’eût été bien triste de mourir ainsi , loin de tous ceux qu’on aime, sans avoir rien fait pour recommander sa mémoire aux hommes! Les Turcomans du village de Cheik-Keui auraient montré aux voyageurs avenir la tombe d’un inconnu du pays des Francs, et tandis que l’herbe de l’oubli croîtrait sur ma poussière, vous seul peut-être dans le monde, auriez gardé mon souvenir.

Trois heures de repos à l’ombre du mûrier m’ont permis de continuer ma route ; j’étais si impatient d’arriver à Antioche , que , dans la même journée, malgré ma faiblesse et mes souffrances aiguës, j’ai |)u faire encore trois lieues. Nous avons couché au milieu d’Agnus- Castus, à trois quarts d’heure à l’ouest d’un château du moyen âge , désigné dans le pays sous le nom vague de kala (le château); ce pourrait bien être le château de Cursat, cité par Jacques de Yitry dans le premier livre de sa chronique.

Le 18 juin, je me suis réveillé joyeux par la seule pensée que je n’étais plus qu’à trois lieues d’Antioche. Il me semblait que mes souffrances s’adoucissaient à chaque pas qui me rapprochait de la cité célèbre. Nous avons traversé, après une heure de marche, les montagnes qui nous séparaient de la vallée d’Antioche. Descendus des monts, nous avons vu, à gauche, un étroit vallon, au fond duquel coule un ruisseau qui fait tourner deux moulins. En regardant au loin devant moi, j’ai distingué, dans une échappée de vallée, l’Oronte serpentant sous une ligne de verdure, et cet aspect m’a fait tressaillir. Il y a dans l’Orient trois villes dont l’approche m’a fait battre le cœur : Athènes, dont le nom résume toutes les gloires de la Grèce; Jérusalem, la plus sainte et la plus poétique des cités; Antioche, où la bravoure française fit des miracles.

Un quart d’heure après la sortie des montagnes, nous avons pris la route à droite, laissant à main gauche les jardins de Daphné, dont je

d’orient.

vous parlerai ailleurs. Au bout de deux heures, nous sommes arrivés è Antioche. Les inégalités de terrain qui coupent la-vallée en diiïérens endroits, empêchent le voyageur de découvrir Antioche à une distance éloignée. Le chemin passe entre l’Oronte et les montagnes, sur un sol pierreux. Quand on aperçoit les tours et les murailles baignées par le fleuve, les grands jardins répandus dans l’enceinte de la vieille Antioche, les hautes tours et les remparts entiers courant audessus des quatre mamelons de montagnes qui dominent la cité, on Jouit alors d’un beau spectacle. Je suis logé dans la maison d’un Grec, appelé Georges Dip, agent de toutes les nations d’Europe, et, de la chambre où je vous écris, je vois couler l’Oronte.

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