‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 26 sur 64 · SUITE DE LA LETTUE CLXXIII · texte numérisé non relu

SUITE DE LA LETTUE CLXXIII

Juin 1031.

Je veux consigner ici des documens que m’a donnés un grec catholique d’Alep sur le couvent de Saint-Siméon Stylite, situé à six heures au nord-ouest de cette ville. Les ruines du couvent et de l’église de Saint-Siméon occupent un long espace sur une élévation; ces ruines donnent l’idée d’un vaste et beau monument, d’un des plus magniûques ouvrages de la piété chrétienne. On montre encore dans l’église les débris d’une colonne au sommet de laquelle vécut Siméon, et qui lui valut plus tard le surnom de Stylite , du nom grec axuXoç. L’austère Siméon changea cinq fois de colonne ; la première qui lui servit de demeure pendant quatre ans, avait quatre coudées de haut; la seconde, sur laquelle il demeura douze ans, avait douze coudées; la troisième, sur laquelle il passa aussi douze ans, était haute de vingt coudées ; la quatrième avait trente coudées , il y était resté quatre ans ; la cinquième , celle qui le vit mourir après une station de seize ans , avait quarante coudées : il y aurait ici une question impossible à résoudre, la question de savoir à laquelle de ces cinq colonnes appartiennent les débris qu’on montre aujourd’hui dans l’église de Saint-Siméon. La première moitié du sixième siècle , en Orient , n’eut pas de plus intéressant spectacle que celui du chrétien Siméon vivant dans un coin de la Syrie, sur une colonne solitaire ; cette vie d’incommodité, de privation , de misère, ne fut point l’alfaire d’un jour, mais quarantehuit ans s’écoulèrent ainsi dans la plus étrange attitude de souffrance et de prière que le génie de la pénitence ait jamais inventée. Gibbon a parlé de ce célèbre anachorète avec une légèreté philosophique que je me garderai bien d’imiter ; tout ce qui tient au cœur de l’homme,.

COllRESPONDANCE

à ses affections , à ses espérances , mérite qu’on s’y arrête avec respect. L’histoire des anciens solitaires, de leurs pieuses macérations, de leur existence toute pleine de prodiges, m’a toujours semblé l’histoire la plus poétique des temps chrétiens, et aujourd’hui je relis avec charme la vie de saint Siméon Stylite, écrite par son disciple Antoine*. Bans cette légende contemporaine je vois comment Siméon, à l’âge de treize ans , quitta tout à coup les brebis dont il était le gardien pour entrer dans une église où on lisait les Èpîtres de saint Paul, et comment, après quelques paroles d’un vieillard chrétien, il forma soudainement le projet d’embrasser la vie monastique. Je ne m’arrêterai point aux misères auxquelles se condamna Siméon , aux miracles qui, au rapport de la légende, glorifièrent Dieu dans la personne de son serviteur, aux conversions qu’il opéra parmi les Sarrasins, les Perses et les Arméniens infidèles. Le pieux biographe de Siméon rapporte beaucoup de visions merveilleuses ; je ne citerai que celle-ci :

c( Le diable ne pouvant souffrir la vertu de Siméon, prit la forme » d’un ange resplendissant de lumière, qui, avec un chariot et des » chevaux de feu tout étincelans d’éclairs, lui apparut auprès de sa » colonne, et lui dit : Siméon, écoute ce que Dieu te mande par moi; » je suis un de ses anges, et il m’envoie avec ce chariot et ces che- I) vaux de feu pour t’enlever comme j’ai autrefois enlevé Elle... Je » m’acquitte de ma commission ; ne diffère pas davantage à monter ï> sur ce chariot. Siméon, après avoir achevé son oraison, dit : Seigncur, voulez-vous avoir dans le ciel un pécheur tel que je suis? » Et , levant le pied droit pour monter sur ce chariot , il leva en ï) même temps la main droite, et fit le signe de la croix. Aussitôt le » diable disparut avec toute cette vision , ainsi que la poussière est y) emportée par le vent, et Siméon reconnut sa tromperie. »

.Te pourrais vous parler de ce grand dragon dont la demeure était proche de celle de notre solitaire, et qui, devenu aveugle par un morceau de bois entré dans son œil droit, se traîna jusqu’au pied de la colonne de l’homme de Dieu pour implorer son , assistance. Aussitôt qu’un regard du saint homme fut descendu sur le dragon, le morceau de bois, long d’une coudée, sortit de lui-même de l’œil de la bête. Tandis que les assistans, tout en louant Dieu du miracle, s’enfuyaient effrayés devant le dragon, celui-ci, se dressant en face delà colonne.

^ tçs Vies des saints pères des déserts, traduites par Arnaud d’Andilly, t, I.

d’orient.

se tint comme en adoration durant près de deux heures, et s’en retourna ensuite dans sa caverne sans faire du mal à personne. Je passe sous silence plusieurs anecdotes pour ne rappeler que celle du voleur, appelé Jonathas, qui, poursuivi par les officiers de justice d’Antioche, s’en alla embrasser la colonne de saint Simeon et pleurer amèrement. Jonalhas, après être demeuré sept jours au pied de la colonne qu’il tenait embrassée, dit à saint Siméon : M071 père, si vous le trouvez bon, je voudrais bien men aller; — vous avez hâte, lui répliqua le saint, de retourner dans vos crimes. — ISon, mon père, répondit-il; mais mon temps est accompli. Et, en achevant cette parole, il rendit l’esprit, Antoine, qui a écrit la vie de Siméon, fut témoin de sa dernière heure et nous raconte ses funérailles. « Nous vîmes, dit Antoine, nous vîmes » les oiseaux voler sur la colonne avec des voix tristes et plaintives; » et l’on entendait de sept milles de là les pleurs des peuples et les » cris des animaux ; les montagnes mêmes , les campagnes et les » arbres des environs, paraissaient être dans la tristesse, tant le pays » était couvert d’une nuée fort obscure. » Ne croirait-on pas entendre les antiques légendes de la Thrace racontant la mort d’Orphée? Les peuples, les animaux et les voix de l’air gémissent à la mort d’Orphée comme à celle du saint homme du désert. Le corps de saint Siméon, mis dans un cercueil, fut emporté processionnellement à Antioche, Toute la population de cette ville alla au-devant de ces sacrées dépouilles qu’on recouvrit de draps d’or et d’argent. Les fidèles, chantant des psaumes et des hymnes, portèrent le cercueil d’abord dans la cathédrale d’Antioche, ensuite dans une autre église nommée l’église de la Pénitence.

Ce rapide tableau de la vie et de la mort d’un illustre solitaire de Syrie pourra n’être pas sans intérêt pour vous qui avez aimé à ressusciter dans vos lettres les vieilles gloires de la Thébaïde chrétienne, les touchans souvenirs des anachorètes d’Égypte, hommes de pénitence et de prière qui avaient pris le désert pour patrie, parce qu’il y avait alors dans le monde trop de crimes et de malheurs. Dans notre Europe vieille et corrompue, dans nos royaumes d’Occident, où tout tombe, où tout s’en va comme au temps où, devant la face du Christ, croulait tout l’ancien monde, pensez-vous qu’il n’y ait aucune ame atteinte de vague ennui , d’indéfinissable mélancolie, qui s’en irait aussi au désert comme autrefois, s’il y avait en Europe une Thébaïda et s’il y avait encore une croyance vivante ?

Dans mes voyages à travers la Syrie, rarement il m’est arrivé de m’arrêter aux souvenirs de la domination romaine ; dans les choses du passé, j’ai toujours choisi de préférence les évènemens et les souvenirs du moyen âge , parce que cette époque n’avait jamais occupé les voyageurs. Mais aujourd’hui que je parle de la Cilicie , toilà que se présente à moi une ombre romaine si douce, si noble, si grande, entourée de tant d’attraits pour l’ami des belles-lettres, que je m’incline forcément devant elle et m’attache avec amour à ses traces glorieuses. Cicéron, grand homme et hommm vertueux, le prince de l’éloquence, comme Homère est le prince de la poésie, celui dont le génie presque universel foudroya le crime, conduisit les affaires de Home, traça à l’homme ses devoirs, à l’orateur des règles d’une vérité éternelle; celui qui, dans ses enseignemens de morale, semble avoir eu parfois le prophétique instinct de la morale chrétienne , le sage des derniers temps de la république, celui qui mérita le surnom de père de la patrie, l’ami d’Atticus, qui sut si bien parler de l’amitié et qui apprit aux vieillards comment leurs derniers jours pouvaient encore s’écouler pleins de charme, Cicéron gouverna la Cilicie pendant un an, et sous son gouvernement cetfe province respira. Cicéron était alors âgé de cinquante-quatre ans ; il avait prononcé depuis peu sa belle harangue pour Milon, meurtrier de Glaudius, son ennemi, quand il fut nommé au gouvernement de la Cilicie. Appius, son prédécesseur, avait pesé sur ce pays comme un instrument terrible, et Cicéron nous dit que les traces laissées par Appius étaient plutôt celles d’un monstre que d’un homme : Monstra quœdamnon hominis. « Ces pauvres villes sont » maintenant soulagées, écrivait Tullius à son ami, parce qu’elles ne » font aucune dépense ni pour moi, ni pour mes lieutenans, ni pour y> mon questeur, ni en général pour ceux de ma suite. Nous ne pre- » nous ni le foin ni les autres choses que la loi Julia nous accorde, » et nous payons jusqu’au bois. On nous fournit seulement quatre » lits dans les maisons où nous couchons , encore le plus souvent » nous couchons dans nos tentes. Aussi on accourt de tous côtés au- » devant de nous, dans les campagnes et dans les villes ; notre arrivée » leur rend à tous la vie, et ils sont charmés de l’intégrité, de ladou- » ceur et du désintéressement de votre cher ami ; il a surpassé tout » ce qu’on en attendait. »

Le nouveau gouverneur se signala par des exploits contre les Parthes, dans la Cappadoce et le mont Amanus, et fut proclamé par

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son armée imperator; il s’empara de Pindénissum après quarante-sept jours de siège. Cicéron , en annonçant à Atticus cette conquête : c( Qu’est-ce que Pindénissum ? disait-il ; je ne savais pas qu’il y eût » au monde une ville de ce nom. » Tullius regrettait par-là d’avoir conquis une ville sans renommée, et moi je vous dirai aussi : Qu estce que Pindénissum? je cherche vainement quelle est sa véritable position géographique dans la Cilicie, quel est son état présent. Toute la mansuétude, toute l’ame bonne et généreuse de Cicéron se révèle dans ces lettres familières où il parle du soulagement que son administration est venue apporter à la Cilicie long-temps foulée. « Je ne » prétends pas néanmoins m’en faire un mérite, disait-il à Atticus; » pour mériter, il faut faire un effort, et je n’en fais aucun ; jamais, » au contraire, je n’ai senti tant de plaisir ; et je m’y sens porté encore » plus par goût que par honneur , quoique cela m’en fasse beau- » coup. » Ailleurs Cicéron raconte ce qu’il a faitpour mettre lesvilles de la Cilicie à meme de s’acquitter de leurs dettes envers la république, et plusieurs fois il nous dit que son gouvernement ne leur aura pas coûté une obole.

Laodicée devait être en ce temps-là une des villes de ce pays les plus importantes et les plus douces à habiter, car Cicéron en avait fait sou lieu de résidence, et plusieurs fois le nom de cette ville s’est rencontré sous sa plume dans ses lettres à Atticus. Il était à Laodicée quand il disait que, bien différent de beaucoup d’autres gouverneurs , il se laissait facilement approcher ; que , toujours prêt à recevoir tout le monde, il se promenait chez lui avant le jour, comme au temps où ii briguait les charges ,* Cicéron ajoutait que ces manières-là charmaient beaucoup, qu’on lui en tenait un grand compte, mais que cela lui coûtait peu, parce que depuis long-temps il en avait pris l’habitude. Son poste en Cilicie n’avait guère pour lui plus de charme qu’un lieu d’exil, et ses pensées, ses goûts, peut-être aussi quelque ambition le ramenaient sans cesse vers Rome. Dans presque toutes ses lettres, il prie Atticus de solliciter pour lui à Rome son rappel, après l'année expirée. « Mon esprit , dit-il , se trouve renfermé ici dans un champ » trop étroit, et le principal de mes talens demeure inutile. Le bel » honneur pour moi de parler à Laodicée, pendant que Plotius parle

à Rome ! le bel honneur de commander deux légions, pendant que )) notre ami (César) commande une si grosse armée! Mais ce n’est » point cela que je désire, c’est vous que je désire, vous, jour de Rome I

» vous, Forum ! vous, ô maville ! vous, ornes foyers! le supporterai » cet exil comme je pourrai, pourvu qu’il ne dure qu’un an ; s’il se » prolonge davantage, c’est fait de moi ; siprorogatury acium est, » L’année écoulée, les vœux de Cicéron furent accomplis ; onze ans plus tard, sa tête, demandée par Marc-Antoine, tombait sous le fer de Popilius , et la tête la plus puissante de Rome et les mains les plus pures étaient attachées en manière de trophées à cette même tribune aux harangues du haut de laquelle Cicéron avait épouvanté Catilina.

Il m’est doux de relire en Cilicie ces lettres à Atticus, expression simple et naïve de tous les sentimens d’un grand homme, ces intimes confidences adressées à un fidèle ami ; aucune des lettres à Atticus îi’était destinée à la publicité, et Cicéron se montre là dans toute la belle nudité de soname. Je ne reprocherai point à l’illustre gouverneur de la Cilicie ces légers mouvemens de vanité qui lui faisaient désirer les honneurs du triomphe pour son retour à Rome ; à cette époque, l’humilité n’était point encore devenue, comme au moyen âge chrétien, la vertu des héros et des grands hommes; mais entendez Cicéron lorsqu’il dit à son ami que les peuples de Cilicie voulaient, dans leur reconnaissance, élever des monumens en son honneur, et qu’il les en i\ détournés lui-même , pour leur épargner d’inutiles dépenses : admirable générosité dont l’histoire romaine n’offre pas beaucoup d’exemples 1 Si, dans les pays de Laodicée, d’Apamée ou d’Antioche, quelque monument eût été bâti avec l’or des peuples, à la mémoire de Cicéron, ce monument aurait probablement déjà disparu comme de la vaine poussière ; les lettres écrites à Atticus des lieux mêmes d’où Je vous écris maintenant, ces lettres, plus durables que des œuvres de marbre ou de pierre, proclameront jusqu’au dernier âge des sociétés civilisées le désintéressement de Cicéron, gouverneur de la Cilicie.

r’OiUENT.

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