LETTRE CLXXIV
D’Anlioche à Souéidié. — Le mont Piérius appelé par nos chroniqueurs mon* tagnes noires.— Saint Jean-Chrysostôme.— Daphné. — Description de Souéidié. — Ruines de Séleucie. — Marine de Souéidié. — Embouchure de l’Oronte. — > Projet anglais de joindre l’Oronte à l’Euphrate.
Souéidié, 1831.
Le chemin d’Antioche à Souéidié va du sud-est à l’ouest-nord-ouest ; il traverse, sur la rive droite de l’Oronte, toujours à quelque distance du fleuve , un sol pierreux découpé par plusieurs collines ; ce sol est eouvert de chênes, de houx, de buis, de romarins et d’autres arbustes des montagnes ; le trajet d’Antioche à Souéidié est de cinq heures ; durant les quatre premières heures de ce trajet , j’ai rencontré sept petites rivières ou torrens qui descendent des montagnes au nord et se jettent dans l’Oronte ; la première de ces rivières ne mérite que le nom de ruisseau ; on la passe sur un petit pont , à un quart d’heure d’Antioche ; elle se nomme Nahr-Ossarad; la seconde, qu’on passe sur un pont à trois arches , se nomme Nahr-Anna [ rivière de Saint- Jean) ; la troisième , Nahr-Êmour (rivière amère) ; la quatrième , ISahr-Cheik-Eassein (rivière du cheik Hassein, c’est le nom d’un Turc enterré dans le voisinage}; la cinquième, Eahr-Assemé (la jolie rivière); sur la colline voisine est un village de ce nom ; la sixième est appelée par les Arabes Nahr-Sguir (la petite rivière) et par les Turcs, Hara-Chai (la rivière noire) ; les pierres et les cailloux du Hara-Ghai sont d’un bleu foncé et donnent à ces eaux une teinte noire. La septième se nomme Nahr-el-Kéhir (la rivière grande) ; son lit est plus large que le lit de l’Oronte, mais elle ne roule que très-peu d’eau ; on traverse le TS^ahr-el-Kébir une heure avant d’arriver à
Souéidié. Le terrain qui s’étend le long du Nabr-el-Kébir, dans l’en-' droit où je l’ai traversé pour venir à Souéidié, est remarquable par un grand bosquet de lauriers roses ; cette quantité de lauriers roses avec leurs larges fleurs purpurines, présente , à une petite distance , le plus gracieux et le plus brillant tableau qu’on puisse voir. Mon muletier turc a cueilli quelques-unes de ces fleurs pour en parer son turban blanc. Les Orientaux sont, de tous les peuples de la terre , ceux qui aiment le plus les fleurs; sans parler des femmes musulmanes ou chrétiennes dont le front brille habituellement des plus fraîches dépouilles des champs et des jardins, vous rencontrerez à chaque pas des hommes avec des roses, des lis ou des giroflées dans leurs turbans ; en Orient , plus d’un pauvre , plus d’un opprimé se console avec des fleurs.
Les montagnes d’où s’échappent les sept rivières que je viens de citer, sont appelées par Guillaume de Tyr, montagnes noires ; c’est le mont Piérius des anciens ; les Arabes ont donné à ce mont le nom de Gehel-el-Hamar (montagnes rouges). « Cette montagne, dit Guillaume de Tyr, présente l’aspect de la fécondité; elle abonde en sources et en ruisseaux; ses pâturages et ses belles forets offrent toutes sortes d’avantages à ceux qui l’habitent. On dit, poursuit le chroniqueur , on dit qu’il y avait anciennement un grand nombre de mo^ nastères occupés par des religeux ; à présent même on y trouve encore beaucoup d’endroits qui sont chers aux hommes craignant Dieu. » Jacques de Yitry désigne aussi sous le nom de montagne noire la montagne qui fait face à Antioche du côté du nord ; le chroniqueur nous donne l’origine de cette dénomination : « Gomme la montagne^ dit-il, est toute couverte de sources et de petits ruisseaux, on l’a nommée Néros, parce que ce mot en grec veut àire eau : les hommes simples et les laïques l’ont traduit par noire , en langue vulgaire. » Jacques de Yitry nous apprend que de son temps (dans le treizième siècle) on voyait sur ces monts des monastères grecs et latins, des ermites de races et de nations diverses. Les enfans du Christ qui vécurent dans les couvens ou les grottes de ces montagnes, suivaient à peu près la même règle, la même discipline que les solitaires d’Égypte dont vous avez parlé. Le même esprit religieux qui , dans les premiers âges de l’Église, peupla les déserts de Thèbes et de Scété, peupla aussi les solitudes du mont Piérius et tous les lieux voisins de cette ville d’Antioche où le soleil du christianisme se leva d’abord tout resplendissant.
d’orient. 37
Parmi les anachorètes qui ont souffert et prié dans ces montagnes, pourrais-je ne pas citer l’illustre élève de Libanius, le plus grand orateur de l’église chrétienne, celui que les pères ont appelé le sage interprète des décrets de Dieu, saint Jean Chrysostome, né à Antioche vers le milieu du quatrième siècle! Les chrétiens d’Antaki m’ont fait voir les restes en brique de la maison de ce grand homme, et partout, sur les bords de l’Oronte et dans la vallée, son image m’apparaît. Quelle noble et belle vie que la sienne 1 Après avoir passé sa première jeunesse en sérieuses études , il dévoue son génie à la cause chrétienne, et, voulant d’abord déclarer la guerre à ses propres passions, il revêt l’habit de la pénitence et se condamne à toutes les austérités de la vie monastique dans ces montagnes que je vois là-bas ; quatre ans de macération avec d’autres chrétiens dans les vallons silencieux du Piérius ne suffisent pointa sa piété ardente; il lui faut nue retraite plus cachée, une existence plus solitaire et plus rude, et le voilà qui s’enferme seul dans une caverne et reste deux ans, dit-on, sans se coucher. Ce n’est point dans ces lignes rapides que je chercherais à vous montrer le grand apôtre sur le trône patriarcal de Constantinople, devenu l’exemple et le flambeau du monde chrétien, faisant répandre les paroles de l’Évangile dans les pays des Scythes etdesGoths, de la Palestine et de la Perse, sauvant par son éloquence l’empereur Arcadius qui , poursuivi par la colère du peuple, s’était réfugié au pied des autels. Ses vertus sublimes ne purent le défendre de l’envie et de la haine. Vous connaissez sa déposition dans le fameux conciliabule du Ghene à Calcédoine , déposition qui avait irrité le peuple dont il était l’idole, et que Dieu lui-même sembla réprouver par de funestes présages et des signes célestes ; le rétablissement de Clirysostôme fut bientôt suivi d’un autre arrêt d’exil ; proscrit à Islcée , puis dans les déserts du Taurus ^ , on l’entraîna un peu plus tard du côté de la mer Noire, sans pitié pour sa vieillesse, sans respect pour son génie et son caractère sacré , et cette noble victime de la jalousie mourut des fatigues d’une longue et cruelle route dans une petite cité du Pont. J’aime à m’arrêter sur les bords de l’Oronte devant l’imposant souvenir de Clirysostôme, comme je me suis arrêté devant Jérôme au milieu des solitudes de Bethléem ; ce sont là d’admirables figures rayonnantes du double éclat , de la double majesté
^ Ce fut dans la ville de Cucusus, appelée par nos chroniqueurs Cocson,
de Tantique civilisation expirante et du christianisme jeune et fort , ce sont là comme des colonnes immortelles placées sur les confins d’un monde qui croule et d'un monde nouveau qui s’élève.
Avant de vous parler de Souéidié et des ruines de l’ancienne Séleucie, il faut vous indiquer l’emplacement de la cité de Daphné^, fameuse par son temple d’Apollon et son oracle, par ses voluptueux jardins et ses belles eaux : Daphné se trouvait à deux heures à l’ouest d’Antioche, du côté de la rive gauche de l’Oronte, sur le chemin de Latakié. Des mûriers, des vignes et des touffes de myrte couvrent le penchant d'une colline et une portion de terrain plat fermé de murs; ce sont là les jardins de Daphné appelés en arabe Doueir ; d’abondantes sources sortent de terre et s’échappent en flots limpides ; après une rapide et bruyante course, l’eau de Daphné tombe en deux grandes cascades vers l’Oronte ; l’endroit où naissent les fontaines se nomme Beit-el-Moié (maison de l’eau). Quelques moulins à farine de construction grossière, quatre ou cinq cabanes de terre ou de boue, tels sont les monumens que le temps et les Turcs ont mis à la place de la magnificence du temple d’Apollon, du* sanctuaire de Babylas. A côté de la plus profonde fontaine de Beit-el-Moié, on remarque des débris massifs appartenant à un édifice des âges reculés; si j’étais antiquaire et savant, je pourrais peut-être prouver que ces restes sont ceux du temple d’Apollon.
Souéidié se compose de cinq bourgades ou quartiers qui chacun portent un nom différent; la première bourgade s’appelle Zetounié ; la seconde, Lauchié; la troisième, Isdéidé; la quatrième, Mourivoun; la cinquième, Mechera-ié; toutes ensemble elles forment à peine cent maisons. Les rivages et les vallons voisins de l’Oronte, à partir de Daphné jusqu’à Souéidié, présentent une suite continuelle de scènes d’une grande beauté. Le myrte et le sycomore, le saule et le platane , le laurier rose et l’agnus-castus , l’oranger et le mûrier, tantôt s’étendent sur le fleuve en longs rideaux de verdure, en mobiles remparts qui s’inclinent aux bords des eaux , tantôt couvrent des terrains à forme inégale, des collines aux capricieux contours. Les vallons de Souéidié sont entourés de montagnes à l’ouest-sudouest, et à l’est-nord-est ; la montagne à l’ouest, dont la mer baigne le pied septentrional, est le mont Cassius, appelé en arabe Gehehel^ Acra, la montagne chauve , parce que son sommet n’a ni arbres ni verdure ; c’est cette montagne que saint Jérôme et Guillaume de Tyr
D’ORIExNT.
appellent VOronte; le Gebel-el-Acra est de forme triangulaire. On m’a dit que sur la cime était une belle source; les hauteurs à l’estnord-est, portent le nom de Gebel-el-Moussy ; elles commencent aux ruines de Séleucic et vont joindre, après une étendue de deux heures, la chaîne du Gebel-el-Hamar, le montPiérius. On visite dans le vallon de Souéidié le jardin de M. Barker, long-temps consul anglais àAlep, maintenant consul à Alexandrie ; le jardin de M. Barker est renommé dans la contrée ; les arbres et les plantes d’Europe y sont mêlés aux arbres et aux plantes d’Orient ; le jardinier qui m’a fait les honneurs de ce charmant enclos européen, a pris plaisir à m’offrir surtout les fruits et les fleurs de mon pays.
Les habitans de Souéidié n’ont pas de plus précieuse ressource que la culture du mûrier ; en ce moment ils s’occupent de filer leur soie ; les procédés sont à peu près les mêmes que dans nos pays ; les fourneaux et les tours sont placés en plein air, enfermés dans des petits carrés de murs semblables à des cabanes sans toiture. Les tours présentent une dimension trois ou quatre fois plus grande que ceux de France; aussi ne se meuvent-ils pas avec autant de rapidité que chez nous. Il m’a semblé qu’ici la soie des filatures avait moins d’éclat que la soie de nos contrées. En visitant les cités d’Orient, vous avez dû rencontrer plus d’une fois dans la demeure des musulmans ou des chrétiens, des hirondelles qui viennent librement y bâtir leurs nids; les Orientaux accordent aux hirondelles la même hospitalité qu’ils accordent aux voyageurs. Nulle part je n’ai vu un aussi grand nombre de ces oiseaux passagers qu’à Souéidié, et, dans toutes les maisons où je vais , je les trouve installés par douzaines aux plafonds et aux angles de toutes les chambres et des salles intérieures. lousef Saba , mon hôte , chrétien du pays, a donné asile à plus de cinquante hirondelles, qui sont là comme des amis delà maison, comme des visiteurs familiers à qui le maître a tout permis; elles voltigent sans crainte autour de moi et sur ma tête pendant que je vous écris ceci, et le soir quand elles viennent se remiser une à une dans leurs nids, j’aime à sentir abrités sous le même toit que moi ces oiseaux, ces pèlerins de l’air qui peut« être accomplissent de mystérieux devoirs en changeant sans cesse de ciel et de région.
Mais ce n’est pas seulement aux hirondelles que mon hôte, lousef Saba, ouvre sa demeure; il est le riche propriétaire de Souéidié, et tous ceux qui passent , chrétiens et musulmans, ne connaissent pas
d’autre lieu de repos que sa maison. Rarement un jour s’écoule sans qu’un étranger s’arrête chez lui, et son hospitalité magnifique ne se lasse jamais. ïousef Saba est âgé de quarante-six à quarante-huit ans ; sa bonne figure arménienne vous met d’abord à l’aise ; c’est un homme des temps primitifs, ignorant le mensonge et les mauvaises passions, bornant ses vœux et sa vie à surveiller la culture de ses domaines. Pour mettre ses biens à l’abri du capricieux despotisme des pachas , ïousef Saba s’est fait enrôler dans la classe des barataires; je n’ai pas besoin de vous apprendre ce que c’est que le barat en Orient ; vous avez du rencontrer sur votre chemin de ces rayas qui ont acheté de la Porte le parchemin protecteur, espèce de lettre d’affranchissement qui accorde aux chrétiens du pays presque tous les privilèges dont jouissent les Francs. Jusqu’à présent le barat a été mis à un très-haut prix, et peu de rayas sont assez riches pour y atteindre ; plusieurs milliers de piastres suffisent à peine à qui veut monter au rang de barataire, et souvent l’or du prétendant doit être accompagné de l’intercession d’un ambassadeur européen. ïousef Saba se trouve ainsi protégé contre les avanies et les exigences du fisc, mais ses roubles et se^ atiiths ne restent point pour cela dans ses coffres ; les autorités turques de la contrée lui font quelquefois des emprunts, et ce que les «autorités turques ont une fois reçu, retourne difficilement au premier possesseur ; c’est à peu près comme si on voulait obliger les eaux d’un fleuve à retourner vers leur source. Depuis plusieurs mois , ïousef Saba réclame respectueusement auprès du pacha d’Alep dix ou douze mille piastres qu’il lui a prêtées, et le pacha d’Alep trouve toujours de bonnes raisons pour différer ce remboursement ; le vaivode d’Antioche est fâché contre ïousef Saba, parce que celui-ci a courageusement refusé dernièrement de lui prêter une assez forte somme. — ïousef Saba s’est librement expliqué avec moi sur le gouvernement turc, et ces conversations intimes ont fini par l’invocation habituelle des chrétiens de Syrie : « O France ! quand viendras-tu nous déli- » vrer?»
ïousef Saba a bien voulu me servir lui-même de guide aux ruines de Séleucie, situées à deux heures au nord-ouest de Souéidié ; les sentiers que nous avons suivis traversent des jardins et des collines couvertes de bois. Pocoke a décrit les ruines de Séleucie, mais sa description ne me semble pas complète et ne répond pas à tout ce cpi’il y a de curieux dans ces débris. Séleucie embrassait toute l’extrémité des mon-
d’oiuent.
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Cagnes connues ici sous le nom de Gebel-el-Moussy.' A l’époque ou cette ville était debout, son aspect devait être formidable ; on peut suivre encore sur ces vastes rochers les remparts écroulés de Séleucie ; les restes existans des murailles sont bâtis avec des pierres énormes, dont quelques-unes ont une physionomie qu’on dirait cyclopéenne. La belle porte que Pocoke avait vue presque en entier, a été renversée pas le tremblement de terre de 1822. L’antique môle n’est plus qu’un marécage ; en face se voient deux grandes jetées construites à cent pas l’une de l’autre ; je crois qu’une chaîne dç fer s’étendait autrefois d’une jetée à l’autre, et que cette chaîne fermait l’entrée du port. La mer s’est retirée à cent cinquante pas loin du môle. J’ai vu à quelque distance de là une des plus grandes choses qu’ait enfantées le travail de l’homme, c’est un vaste passage ouvert au milieu d’une longue masse de rochers pour faire écouler loin des campagnes les eaux de la rivière et du torrent de Séleucie que les pluies de l’hiver ont coutume de gonfler, et pour les conduire ainsi jusqu’à la mer. Je ne sais quels mots employer pour vous donner une idée d’une œuvre aussi étonnante, aussi colossale. La largeur du passage est d’environ vingt pieds; sa hauteur varie de cinquante, cent à cent cinquante pieds ; tout cela est taillé au ciseau dans la roche vive. On trouve en quelques endroits des escaliers pour monter au sommet. En suivant ce passage d’un bout à l’autre, j’ai rencontré un portail, des voûtes; la dernière de ces voûtes, vaste; profonde, quelquefois obscure, s’étend à deux cents pas au loin ; on rencontre aussi de petits conduits d’eau, des niches à fleur de roche. J’ai reconnu une inscription qui avait échappé à Pocoke ; elle est à demi rongée, et voici les seuls mots qu’on puisse y lire:
IMPE . ESAR ITAEIAE.