‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 28 sur 64 · RAM · texte numérisé non relu

RAM

Après l’œuvre colossale dont je viens de vous donner une très-imparfaite indication, ce qu’il y a de remarquable à Séleucie ce sont les tombeaux ; la montagne autour du fameux passage est toute percée de grottes sépulcrales ; leur nombre ne peut se compter. Entre autres chambres sépulcrales, dignes de fixer l’attention, j’en ai visité une qui présente à elle seule comme un vaste palais funéraire. Trois petits

portiques de forme demi-circulaire forment l’entrée du lieu ; après avoir franchi le seuil du caveau, vous voyez à droite une porte qui mène à. une vaste salle remplie de sépulcres. Le plafond de cette salle est orné de sépultures représentant des coquilles de différentes dimensions ; une de ces sculptures représente quelque chose de semblable à un soleil ; ce soleil pourrait être un emblème de l’immortalité ; il pourrait aussi appartenir au même ordre d’idées qui avait placé l’image du dieu du jour dans les tombes royales de Thèbes, en Égypte. Si nous sortons de cette salle pour revenir à la porte d’entrée, nous aurons d’abord devant nous deux grands sépulcres pareils à des catafalques. Le premier se détache de tout ce qui l’entoure ; le second touche au plafond de la roche ; à droite et à gauche se dressent de petites colonnades , des arceaux et des piliers; au niveau du sol où vous marchez, sont taillés des tombeaux; des deux côtés, un peu plus haut, vous trouvez d’autres lits funéraires; derrière les deux catafalques, au fond de cette ténébreuse enceinte, beaucoup de tombeaux ornés de piliers et de petites colonnades vous attendent encore. Tout cela est creusé au ciseau dans les flancs d’une même roche et dans une parfaite symétrie. J’ai rencontré dans ce palais sépulcral une inscription latine qu’il est impossible de lire, et qui peut-être nous dirait le nom de ceux dont la poussière repose là. Dans aucune autre cité de la Syrie, excepté à Jérusalem, je n’ai vu tant et de pareils sépulcres. Quelques-unes des grottes sépulcrales de Séleucie servent de demeure à des familles; les bœufs et les brebis y trouvent une retraite. J’ai vu de pauvres gens élever des vers à soie dans un de ces tombeaux ; la porte en avait été fermée avec des roseaux secs joints ensemble pour que l’air extérieur n’y arrivât point. Ces sépulcres habités par des vivans, ces vers qui se filent eux-mêmes leur tombeau dans les tombeaux des générations antiques, tous ces contrastes, toutes ces extrémités des choses de la terre jettent l’esprit dans de profondes mélancolies.

A Séleucie, comme en d’autres vieilles cités d’Orient, deux genres desépulcres frappent le voyageur : l®les sépulcres d’origine asiatique, qui sont creusés dans les entrailles des monts; 2° les sépulcres d’origine grecque, qui sont les sarcophages. J’ai rencontré, du côté occidental de la ville, un long rang de sarcophages avec leurs couvercles ; ceux que j’ai mesurés portent huit pieds de long sur quatre de large. Au milieu des ruines de Séleucie s’élèvent des cabanes habitées par de pauvres

d’orient.

Arméniens; j’ai dîné avec l’aga de ces ruines, brave osmanlis qui ne parle que de la France et qui voudrait voir notre pavillon flotter à Stamboul et en Syrie comme il flotte en Afrique depuis un an. « Couperiez-vous la tète aux Turcs, m’a demandé l’aga, si vous descendiez victorieux sur nos côtes? » Je lui ai répondu que non. « Alors, a-t-il ajouté, venez prendre ce pays et nous vivrons ensemble comme des frères. » L’aga m’a parlé d’une tête d’homme et d’une tête de bœuf, toutes deux en marbre, trouvées sur l’emplacement de Séleucie ; il m’a parlé aussi d’une triple tête en marbre qui long-temps était restée au milieu des décombres, mais qu’on n’avait pas revue depuis quelques mois.

Ce qu’on appelle la marine de Souéidié , consiste en sept ou huit maisons construites au bord de l’Oronte, à une heure à l’ouest de Séleucie; les bateaux arabes mouillent là, à une demi-heure de l’embouchure de rOronte ; les gros bâtimens jettent l’ancre dans la mer, au pied du Gebel-el-Acra , à trois quarts d’heure environ de l’embouchure du fleuve. Parmi les bateaux attachés à la rive, les uns étaient venus de Latakié, les autres de Tarsous. L’ancien port d’Antioche à l’embouchure de l’Oronte se reconnaît encore, mais les amas de sable et les révolutions qu’ont subies les bords du fleuve , ne permettent pas d’indiquer avec précision la forme primitive du bassin. Au moyen âge, le port d’Antioche avait pris le nom de port Saint- Siméon ; on l’avait ainsi appelé d’un monastère de Saint-Siméonbâti en face du port, sur le côté septentrional du Gebel-el-Acra. Combien de fois, au temps des croisades, les flottes chrétiennes ont couvert ces flots , maintenant solitaires , qui viennent battre le pied du mont Cassius , qui viennent se briser écumans sur les flots paisibles de rOronte engloutis par eux ! Que de pèlerins, que de guerriers francs ont passé par cette vallée de Souéidié ! En visitant cette vallée, j’ouvre souvent nos vieux chroniqueurs pour y voir leurs descriptions des lieux , pour savoir ce qui les a frappés, ce qui existait de leur temps et ce qui n’existe plus aujourd’hui; mais je ne trouve pas un mot sur le pays ; vous diriez que nos chroniqueurs n’ont traversé cette terre que pendant la nuit, ou bien qu’on leur avait bandé les yeux durant le voyage. Croirait-on qu’ils n’ont pas même indiqué cette vaste nécropole de Séleucie et ce passage creusé au ciseau à travers une montagne de roc, œuvre de patience et de grandeur éternelle qui contraste tant avec les œuvres fugitives des âges nouveaux.

CORBESPONDANCE

Il pourra être intéressant de dire un mot du cours de l’Oronte, depuis Antioche jusqu’à son embouchure ; je crois \ous avoir déjà dit que d’Antioche au port Saint-Siméon on compte sept heures de marche. L’Oronte décrit à travers la vallée de perpétuelles sinuosités; de plus , il est des points où le fleuve est encaissé de telle manière qu’il devient fort étroit. A partir de la direction de Souéidié, le lit de rOronte s’élargit, et ses flots s’écoulent avec majesté jusqu’à la mer ; dans ce dernier espace, d’environ une lieue et demie, la largeur de rOronte peut se comparer à la largeur de l’un des deux bras de la Seine, quand elle passe sous le Pont-Neuf, à Paris. En vous écrivant de Damas , je me souviens de vous avoir parlé du projet anglais de joindre l’Oronte à l’Euphrate par un canal ; on pourrait joindre les deux fleuves sans avoir besoin de percer aucune montagne ; on creuserait le canal à travers un pays plat , occupé en ce moment par de nombreuses tribus arabes ; vingt lieues de canal suffiraient ; on choisirait un point où le lit de l’Euphrate fût assez élevé pour qu’une partie de ses eaux s’échappât librement vers la direction qui lui serait donnée. Si une telle entreprise s’exécute, il faudra, pour rendre l’Oronte navigable depuis Antioche jusqu’à Souéidié, élargir toute cette partie du lit du fleuve ; il faudra aussi nettoyer le port Saint-Siméon, presque entièrement comblé par les sables. L’accomplissement du projet anglais changerait la face de la Syrie ; Antioche et Séîeucie sortiraient tout à coup de leur tombeau à la voix de l’industrie européenne; rétablissement des bateaux à vapeur, en joignant ainsi la Méditerranée et le golfe Persique, serait pour l’Orient le signal d’une grande renaissance politique : mais en ce temps d’incertitude , de préoccupation vague, en ce temps où le génie des tempêtes s’est emparé du monde pour le renouveler ou pour le briser ; à cette époque surtout où les nations de l’Orient flottent entre des destinées contraires, n’est-il pas permis de douter du succès des plus magnifiques entreprises dans ce pays? Ajoutons aussi que les nombreuses tribus arabes répandues dans le pays où devra passer le canal, pourront susciter bien des obstacles ; il nous semble que ces sortes d’entreprises, pour être exécutées, demanderaient la possession paisible du pays.

P. S. Je retournerai prochainement à Beyrouth, d’où je me rendrai dans le Liban ; il me reste beaucoup de choses à vous dire sur les montagnes du Liban, sur les Maronites et les Druses.

d’orient.

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