PREMIÈRE PROMENADE
J’ai parcouru plusieurs fois les lieux où sont les obélisques qu’on appelle les Aiguilles de Cléopâtre; ces obélisques ont été décrits par tous les voyageurs, et je ne m’y arrêterai point ; ils ne sont pas loin du rempart oriental de la ville nouvelle. Un des obélisques est couché par terre ; l’autre est resté debout. On croit que ces deux monumens sont venus d’Héliopolis ; ils portent plusieurs inscriptions hiéroglyphiques, parmi lesquelles M. Champollion a pu lire les noms de Mœris et de Sésostris ; ce fut sans doute la reine Cléopâtre qui les fit venir à Alexandrie, pour les placer devant le temple de César ; on leur donna pour cela le nom de cette reine d’Égypte, nom qu’ils ont conservé jusqu’à présent et qu’ils conserveront sans doute dans la dernière postérité.
Il y a quelques années qu’il fut question de transporter les deiiN
obélisques au-delà des mers; l’un avait été donné à la France, l’autre à l’Angleterre ; un ingénieur anglais s’était déjà mis en possession de l’obélisque qui est couché par terre ; le monument était déjà monté sur ses étaies et prêt à partir, lorsque le gouvernement britannique recula devant les frais de l’expédition ; le gouvernement de Charles X îi’a pas eu peur de la dépense, car l’entreprise lui a paru glorieuse ; mais au lieu de choisir une des Aiguilles de Cléopâtre, il a demandé au pacha d’Égypte un des obélisques de Luxor, ce qu’il a facilement obtenu. Il est probable que les deux masses que nous avons visitées resteront long-temps encore à la place qu’elles occupent, et j’en suis fort aise pour les voyageurs, car tout ce quartier habité autrefois par les rois, n’a plus d’autre monument, n’a plus d’autre ruine qui nous
rappelle les souvenirs du passé ; les Aiguilles de la reine d’Egypte peuvent seules nous entretenir en ce lieu des splendeurs de la cité royale et de la magnificence des Ptolémées.
Les obélisques de Cléopâtre, après avoir orné long-temps les avenues du temple du Soleil, servirent à décorer l’entrée du Césarium ; ils nous indiquent la place où fut élevé le temple de César ; cette tour des Romains que nous voyons devant nous, si nous en croyons les traditions, était une dépendance du monument funèbre élevé au dictateur de Rome par Cléopâtre et par Antoine ; la tour romaine a conservé ses formes antiques; elle est en grande partie construite en basalte ou marbre blanc; on y distingue encore des espèces de niches pratiquées dans la pierre blanche, où Cléopâtre avait , dit-on , fait placer les divinités égyptiennes pleurant la mort de César. Cet édifice, consacré à la mémoire d’un Romain dans la ville d’Alexandre , est une des pages les plus instructives de l’histoire ; c’est de là que vint aux empereurs de Rome la pensée de se faire rendre les honneurs divins et de se placer au rang des dieux ; ils prirent ainsi les titres que
l’Egypte donna d’abord aux Pharaons, puis aux Ptolémées.
Nous avons parcouru les lieux les plus voisins des obélisques ; nous nous sommes avancés à l’orient, à l’occident, au septentrion, au midi; pas un débris, pas une pierre n’a fixé notre attention ; c’est là qu’était le quartier de BrucMon ; là s’élevait le palais des rois, qui couvrait toute la rive de la mer ; près du palais des rois était celui des sciences et des arts ; au sud-est de l’obélisque , nous avons pu voir îa place qu’occupait le musée avec ses jardins et ses portiques, avec sa bibliothèque composée de quatre cent mille volumes, avec cette école
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célèbre qui retarda de plusieurs siècles la décadence des lumières chez les anciens. A l’aspect de cette solitude aride et nue, j’ai refermé tristement Strabon , Pline, Diodore de Sicile ; j’ai oublié tous les auteurs qui nous parlent de la magnificence des rois, de la sagesse et des lumières de l’antiquité, et je n’ai plus eu dans la pensée que la conquête du farouche Amrou , et le fameux syllogisme du califQ Omar : — Si ces livres sont conformes au Coran , qu’on les brûle comme inutiles; s’ils lui sont contraires, qu’on les brûle comme dangereux. — Cette sentence, d’une horrible précision, a-t-elle jamais pu sortir d’une bouche humaine ! J’ai eu à ce sujet une conversation intéressante avec un voyageur européen, que j’ai rencontré sur l’emplacement môme de l’ancien musée. Ce voyageur, homme d’esprit et fort instruit dans l’histoire du moyen âge, ne pouvait croire aux paroles d’Omar si souvent citées comme l’expression du fanatisme musulman; Omar, me disait-il, fut le plus modéré des califes; U épargna Jérusalem et l’église du Saint-Sépulcre ; il sauva Alexandrie du pillage; cette proscription de tous les livres de l’antiquité dont on l’accuse, n’est rapportée que dans un historien qui écrivait six siècles après la conquête des Arabes, et les auteurs contemporains ne disent rien de semblable. Je crois comme vous, lui ai-je répondu , qu’on a calomnié le calife Omar ; je crois même que le fanatisme musulman, dans les guerres contre les chrétiens, s’en prenait fort rarement aux bibliothèques qu’il ne connaissait guère ; mais quoi qu’il en soit, les trésors du savoir et du génie n’en ont pas moins péri deux fois dans le lieu où nous sommes. La bibliothèque d’Alexandrie avait déjà été brûlée dans la guerre de Jules-César, et le philosophe Sénèque se consolait de cet incendie, en disant que les flammes n’avaient dévoré qu’un vain monument élevé par l’orgueil des rois, ce qui, à mon avis, est tout aussi barbare que le raisonnement d’Omar.
Ici mon interlocuteur m’a fait observer que nous étions enfin dans un temps ou nous n’avions plus à redouter de semblables désastres ; grâce à l’imprimerie , aucune vérité ne périra, et les lumières de l’esprit humain dureront autant que celles du soleil. — Votre sécurité a quelque chose qui me plaît, mais je ne la partage pas entièrement ; qui sait les maux que les révolutions des empires peuvent apporter avec elles! Il suffirait peut-être d’une seule victoire remportée par la barbarie contre le génie des lumières , pour que le
monde retombât dans une profonde nuit. La vieille Egypte n’a-t-elle
pas péri tout entière avec ses monumens , avec ses sciences , et la langue même que parlait son peuple ? Qui sait d’ailleurs où peut nous conduire la passion des nouveautés , le dégoût de tout ce qui est ancien, la satiété qui doit naître un jour de la profusion et de l’énormité de nos richesses intellectuelles ! Vous savez que les gens employés à pourvoir nos bibliothèques sont cent fois plus nombreux que les ouvriers employés aux vieilles pyramides ; chaque jour le génie devient plus fécond ; chaque jour l’imprimerie découvre un nouveau moyen pour multiplier les livres. N’arrivera-t-il pas à la fin que les livres seront en si grand nombre qu’on ne pourra plus ni les lire , ni les loger , ni les compter ! Croyez-vous qu’alors on aura un grand respect pour cette multitude de chefs-d’œuvre , et qu’on les estimera beaucoup plus que l’herbe des champs et la poussière du désert? Lorsque dans ces montagnes de papier imprimé, tout sera confondu^ le bien et le mal, la vertu et le vice , la sottise et le génie, la religion et l’impiété, la vérité et le mensonge, lorsqu’on aura tout dit , tout épuisé, et qu’il n’y aura plus rien de neuf, lorsque tout sera brouille au point qu’il n’y aura plu^ rien de vrai, pensez-vous qù’il ne se trouvera pas des barbares qui diront : a Brûlez tous ces livres, » et qui les brûleront eux-mêmes, non pas pour la plus grande gloire du Coran y mais seulement pour faire quelque chose de nouveau, et pour recommencer le monde d’après des idées nouvelles. — Notre voyageur européen ne partageait point mes noirs pressentimens ; il y trouvait néanmoins quelque vérité. — Je parle, lui ai-je dit, comme les ruines qui nous environnent , et les ruines ont souvent le don des tristes prophéties. Jadis on venait apprendre la sagesse dans cette bibliothèque, dans cette école d’Alexandrie ; aujourd’hui qu’il n’y a plus là ni livres , ni docteurs , le désert lui-même est encore un grand enseignement.