DEUXIÈME PROMENADE
Nous avons de nouveau parcouru la partie orientale de l’enceinte arabe ; notre guide nous a montré l’église de Saint-Marc et l’église de Sainte-Marguerite; l’une appartient aux grecs, l’autre aux coptes; !a seconde vient d’être bâtie à neuf ; le seigneur d’Anglure que nous avons souvent cité , visita le lieu qui fut témoin du martyre de saint
Marc ; il reconnut la place où Marguerite avait eu la tète tranchée, et d’où son corps fut transporté par les anges au mont Sindi. Des colonnes de granit, de simples pierres conservaient ces traditions saintes, et les pèlerins parcouraient pour les voir, la plus belle et la plus large de toutes les rues de la cité. Cette rue était appelée la rue de Saint-Marc ; maintenant ce lieu n’a plus aucun nom ; on n’y trouve plus que les deux églises dont je viens de parler, et une synagogue, car la croyance des juifs se mêle encore à toutes les ruines de l’Orient.
On nous a conduits au couvent des Capucins; c’est une succursale du monastère de Saint-Sauveur à Jérusalem ; comme tous les couvens bâtis en Orient par les latins , l’édifice est commode, vaste et solide; nous avons visité le cloître, le dortoir, l’église, tout cela est bien ordonné ; on compte à peine dans ce couvent cinq ou six moines ; le père gardien est revenu depuis peu de jours de la terre sainte ; nous avons beaucoup parlé de Jérusalem ; il m’a donné des nouvelles de M. Poujoulat qu’il avait vu partir le mois dernier pour le Liban et les cotes de la Syrie ; j’attends tous les jours des lettres de mon jeune compagnon de voyage ; je le suis sur la carte , et je m’arrête avec lui partout où il y a quelque grand souvenir du passé.
J’ai demandé au supérieur des franciscains s’il connaissait la mos»quée où fut conservé le tombeau d’Alexandre; il m’a conduit à quelques pas du couvent , et m’a montré un terrain sur lequel j’ai vu des restes de fondations et deux bases de colonnes à moitié enfoncées sous terre; là s’éleva l’édifice où furent déposées les dépouilles du héros de Macédoine ; ainsi la place où nous sommes renferma deux temples élevés à la mémoire des deux plus grands capitaines de l’antiquité , Alexandre et César ; ces deux monumens étaient tout près l’un de l’autre ; le temple du fondateur d’Alexandrie devint au temps des chrétiens, une église sous l’invocation de saint Athanase, et l’église fut changée en mosquée après la conquête des Arabes ; sous la domination chrétienne , le cercueil d’Alexandre servait au baptême des catéchumènes , et les musulmans en avaient fait un bassin pour les ablutions ; ceux-ci gardaient ce monument avec une défiance jalouse qui semblait faire croire qu’ils en sentaient tout le prix ; quelques historiens modernes avaient dit d’après Léon-l’Africain que le cer-
^ Voyez Vnistoire ancienne de Rollin, à la mort d’Alexandre.
cueil du héros macédonien était conservé comme une chose sainte dans la cité d’Alexandrie ; plusieurs voyageurs avaient vu ce tombeau, formé d’une seule pierre verte et chargée de caractères hiéroglyphiques ; vers la fin de l’expédition de Bonaparte, nous dit le docteur Clarke , une compagnie de pionniers s’introduisit dans la mosquée , et le cercueil mystérieux fut enlevé de force au milieu des cris et des lamentations du peuple musulman. Quand il fut question d’évaciier rÈgypte , le tombeau d’Alexandre devint le sujet d’une négociation animée entre les Français et les Anglais ; il avait déjà été embarqué dans le vaisseau la Cause, dont on avait fait un hôpital , et les commissaires du général Hutchinson le trouvèrent caché sous les haillons et les couvertures des malades. Je regrette que cette belle dépouille de rOrient n’ait pas été le butin des Français! Quel spectacle pour les Parisiens que de voir Bonaparte et ses compagnons revenant des bords du Nil avec le tombeau d’Alexandre ! mais la fortune des armes en avait décidé autrement, et le précieux monolithe est allé, avec la pierre de Rosette et beaucoup d’autres antiquités égyptiennes, enrichir le musée britannique.
Je ne sais d’ailleurs jusqu’à quel point les antiquités qu’on se disputait, pouvaient appartenir aux Français ou aux Anglais, car la victoire elle-même ne donne à personne le droit d’enlever à un pays ses monumens. Toutefois, en admettant ici que les ruines de la vieille Égypte ont pu être mises hors du droit des gens , on doit convenir que le sarcophage d’Alexandre et la pierre de Rosette étaient la propriété de ceux qui les avaient trouvés à force de soins, de travaux et de périlâ ; il est fâcheux que nous ayons trop peu de détails sur la négociation qui précéda la retraite des Français , et qui avait pour objet les découvertes de nos savans. J’aime à me représenter cette commission d’Égypte , ces conquérans , ces martyrs de la science auxquels le vainqueur demandait le fruit de leurs recherches, de leurs courses, de leurs études; on leui^ demandait jusqu’aux plans qu’ils avaient levés, jusqu’aux notes et mémoires qu’ils avaient rédigés ; que ne puis-je vous peindre leur noble désespoir et leur résistance magnanime, triomphant à la fin de la victoire elle-même * !
Depuis ce temps-là , les musulmans ont abandonné la mosquée
‘ Plusieurs de ces détails se trouvent dans le Voyage du docteur Clarke qui était alors à Alexandrie, et qui vint lui-même dans le lieu où tous les membres de la commission française étaient assemblés.
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d’Athanase ; les colonnes et les matériaux de TédiGce ont été employés à rebâtir la douane et l’arsenal , ce monument de prédilection du pacha qui a le double tort à nos yeux de ruiner l’Égypte nouvelle et de faire disparaître ce qui reste de l’ancienne. Ainsi le voyageur reste seul ici avec ses souvenirs historiques ; il peut se livrer sans distraction à ses réflexions sur les révolutions humaines, et faire tout à son aise, comme je le fais dans cette lettre, un véritable cours d’histoire et de philosophie. Alexandre, Bonaparte, ces deux grandes images me suivent dans mes courses solitaires sur l’emplacement de la cité macédonienne ; les conquêtes du fils de Philippe changèrent autrefois la face de l’Orient ; si la fortune l’eût permis, l’Orient aurait pu aussi être renouvelé par Napoléon.
N’admirez-vous pas les instrumens et les moyens dont Dieu se sert pour changer le monde ! N’êtes-vous pas frappé de ces révolutions qui tantôt par la force des idées, tantôt par la force des armes, vont sans cesse d’Orient en Occident et d’Occident en Orient ! Avant les conquêtes d’Alexandre, avant celles de Rome qui soumirent l’Asie à l’Europe, l’Asie avait donné à la Grèce, à l’Italie, à d’autres pays européens, ses lumières, ses lois et même ses dieux ; plus tard le christianisme naît dans un coin de la Judée ; sa doctrine fait des progrès miraculeux, et va renouveler les contrées les plus reculées de l’Occident. Dix siècles après, l’Europe chrétienne prend les armes, et fait de longs efforts pour reporter en Orient les vérités et les lois saintes qui en étaient venues ; les croisades ne purent civiliser les peuples du Nil , du Jourdain et de l’Euphrate, parce que la chrétienté alors était encore barbare ; aujourd’hui que notre civilisation a fait tant de progrès et qu’on parle plus que jamais de réforme , les temps seraient-ils donc arrivés!
Après avoir foulé le sol où s’éleva l’église d’Athanase , j’ai voulu visiter un établissement nouveau qui appartient aux nations européennes ; vous vous rappelez sans doute que dans mes premières lettres écrites d’Alexandrie, je vous al, parlé d’un hôpital fondé par les Européens qui habitent ce pays. Je vous ai raconté les discordes survenues h ce sujet parmi les Francs ; une assemblée appelée à délibérer sur le nouvel établissement de charité, avait cassé son président, et la colonie franque d’Alexandrie se vantait d’avoir donné à l’Égypte une imitation de nos glorieuses journées de juillet; comme l’hôpital en question est tout près du couvent des Capucins, j’ai prié l’un des frères de vouloir
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bien m’y conduire ; j’y ai trouvé cinq ou six malades, et je dois vous dire que l’hospice, en dépit des révolutions, est assez bien tenu ; comme il n’y avait rien à gagner pour personne dans la querelle qui s’est élevée, elle n’a pas eu de suites; après quelques jours d’agitation et de tumulte, les mauvaises passions se sont retirées, et la charité est restée toute seule, ce qui a sauvé l’asile des pauvres et des malades*