TROISIÈME PROMENADE
Il y a des gens qui courent le monde pour rebâtir des villes ; quels sont ces gens-là? des législateurs, des princes? non; ce sont des érudits; ils n’ont besoin pour cela que d’une page de Strabon, de Pline , de Vitruve ; il leur suffit d’un mot tiré d’un auteur ancien , d’une colonne échappée aux coups du temps ; et vous verrez renaître sous leurs mains Memphis , Carthage ou Babylone ; ces savans font pour l’antiquité ce que Frensenius a fait pour Tite-Live; on appelle cela oppida restituta. Ces ouvrages sont fort beaux sans doute, mais où est la vie, où est la physionomie des cités? Que diriez-vous d’un peintre qui ferait un paysage d’après un herbier, ou qui déterrerait les morts pour faire leurs portraits ! si les vieux habitans de ces villes restituées, de ces oppida restituta, revenaient à la vie, ils seraient peut-être bien embarrassés de reconnaître les lieux qu’ils ont le plus fréquentés. Si je vous parle ainsi, c’est que j’ai emporté avec moi beaucoup de plans de villes anciennes qui m’ont donné de l’humeur; mais il faut dire aussi qu'il y a dans ce genre des travaux faits avec une érudition pleine de sagacité ; un des savans de la commission d’Égypte a restitué la vieille Alexandrie, et le plan que j’ai sous les yeux est la description la plus exacte, la plus vraie qu’on puisse trouver. Ce plan ne me quitte point dans mes courses, et je me crois encore dans la ville des Ptolémées.
Je suis sorti ce matin de l’enceinte arabe par la porte de Rosette, et j’ai pris à gauche un chemin qui m’a conduit au bord de la mer ; toute cette côte, depuis la tour des Romains jusqu’au cap Lokias, était couverte de maisons royales, de maisons de plaisance, de beaux jardins; les seuls restes de tant de magniOcence sont des pans de murailles, des voûtes en briques rouges qu’on aperçoit au milieu des üots
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aï qui nous apparaissent comme les débris d’un grand naufrage. Tout annonce que cet édifice fut autrefois un bain public.
Ifîle d’Ânlirode, si souvent citée par les auteurs anciens, a disparu avec son port et son palais ; le cap Lokias, où les maîtres d’Alexandrie ùtalaient leurs pompes, se trouve rongé par les vagues; on ne voit plus de ce côté que des roches détachées, une mosquée à moitié démolie, et les restes d’un fort qu’on appelle le petit Pharillon. A mesure que nous avançons, le sol retentit sous nos pas; le sable éboulé laisse voir des excavations ; on trouve partout des fragmens de poterie, (les débris presque réduits en poussière, des fondrières, des amas de décombres; les tremblemens de terre, les fouilles faites pour chercher des pierres ou de l’or, la mer avec ses orages, le temps avec ses auxiliaires, ont fait de tout ce beau quartier de la ville royale un affreux désert. J’ai cherché dans ce désert l’emplacement de deux édifices, dont le souvenir aurait pu vous intéresser, le temple de Neptune, et le Timonium habité par Antoine.
Les vieux Égyptiens ne reconnaissaient que les divinités du ciel , de la terre et du triste Amenti ; ils regardaient la mer comme une région maudite qu’ils ne devaient jamais franchir, et le paisible dieu du Nil n’avait pu voir sans jalousie des autels élevés au dieu des flots orageux ; aussi le temple de Neptune avait-il été placé parmi les palais et dans le quartier qu’habitaient les rois venus de la Grèce ; il n’y avait point d’autre dieu que lui sur cette partie de la côte , et le grand
Sérapis avec les autres dieux de la vieille Egypte avait ses autels bien loin de là , à l’autre extrémité de la cité. Le temple de Neptune a disparu comme les palais des Césars et des Ptolémées. Les ondes irritées , qui ne redoutent plus le trident de leur dieu ni son fameux quos eyjOf ont à moitié recouvert le môle où le temple était bâti.
Plus loin était la retraite où le rival d’Octave et le mari de Cléopâtre passa la dernière année de sa vie; Antoine avait vécu dans des temps semblables aux nôtres, dans des temps où les passions ardentes usent la vie et portent l’homme au dégoût de lui-même ; il avait tourù-tour recherché la gloire, la puissance, la volupté ; à la fin, il s’était fait misanthrope, et parmi tous les hommes qui avaient eu quelque renommée chez les anciens, un seul lui parut sage et digne d’être imité, c’est le fameux Timon d’Athènes; et pour cela, il avait donné à sa retraite le nom de Timonium. Le triumvir avait renvoyé ses plus 'fidèles amis, et n’avait gardé, dans sa solitude, que deux philosophes
qui lui parlaient du néant des grandeurs humaines ; leurs discours ne purent soutenir son courage contre les derniers coups du sort, et toute cette philosophie pleine d’ostentation, ne lui donna que la force de se percer de son épée et de mourir comme un personnage de tragédie. Avant lui , Caton s’était de même donné la mort en lisant le Phédon, et Brutus avait tranché de même sa vie en blasphémant contre la vertu ; dans toutes ces querelles suscitées pour l’empire du monde,, il fallait vaincre ou mourir, et l’ambition ou le patriotisme trahi par la fortune, n’écoutait plus que les inspirations du désespoir ; j’aurais voulu découvrir quelques vestiges du Timonium, mais je n’ai trouvé à la place qu’il occupait, près du temple de Neptune, que cinq ou six grosses pierres, à moitié enfoncées dans le sable et battues par les eaux de la mer.
Nous nous sommes éloignés de la côte , en suivant les bords d’un canal qui fut autrefois construit pour amener l’eau du Nil dans les citernes de la ville ; on y fait maintenant quelques réparations, et pour cela, il a été découvert dans toute sa longueur; nous avons pu voir plusieurs colonnes de granit qui étaient entrées dans sa construction ancienne ; arrivés en face de la porte de Rosette , nous avons suivi un moment le chemin qui fut autrefois la rue de Canope ; à droite et à gauche de notre route, on distinguait facilement l’emplacement d’un grand faubourg ; c’était le faubourg de Nicopolis ; quoiqu’il n’y reste pas pierre sur pierre, on peut y distinguer encore, à la forme du terrain, la trace des rues et les places publiques; on reconnaît au sud-est le cirque ou l’hippodrome dans lequel étaient célébrées les quinquennales ; ce fut dans ce lieu même que se livra la dernière bataille d’Octave contre Antoine ; si je savais dessiner, il me semble que je vous décrirais facilement tout ce faubourg avec ses maisons, avec ses monumens; mon érudition rendrait à cet amphithéâtre ses fêtes et ses spectateurs, à ce champ de bataille ses combattans.
Nous nous sommes avancés vers le midi , et nous avons parcouru une campagne plus triste et plus solitaire encore que l’ancien quartier de Nicopolis. Si j’en crois les savans qui nous servent de guide, nous voilà dans le bourg que l’antiquité appelait Éleusine; cette bourgade était située entre le lieu appelé Bucolis et le faubourg de Nicopolis ; c’est là que débarquaient les marchandises venues du Delta et de Memphis par le Nil ; c’est là aussi qu’on partait pour se rendre par
d’orient.
eau aux fêtes de Canope, et souvent les joies et les orgies de Canope s’étendaient jusqu’au bourg d’Éleusine. On ne voit plus là aucune trace d’habitations ; les pierres des maisons , les décombres des édifices sont devenues des collines; les ruines même ne sont plus que de ]a poussière et du sable. La végétation n’a pas pris ici la place des palais et des temples, comme à Memphis, comme à Héliopolis; il n’y croît pas un arbre , pas un brin d’herbe. Le voyageur , en tra-
versant maintenant le quartier d’Eleusine , craint surtout d’y rencontrer des figures humaines, car les brigands et les Arabes bédouins y attendent quelquefois les passans pour les dévaliser.