‹ Correspondance d'Orient (1830-1831) (volume 2)Chapitre 34 sur 64 · I) ORIENT · texte numérisé non relu

I) ORIENT

blance, qu’on s’est servi quelquefois du beau monolithe pour flatter les princes dont on implorait ou dont on redoutait la puissance. Cette masse de granit a été dédiée plus d’une fois à la fortune ou à la victoire. Je ne me presserai donc point de l’appeler la colonne diocléticnne ni la colonne de Sévère; je ne lui donnerai ni le nom de l’empereur Adrien , comme le font quelques savans, ni même celui des Français victorieux, comme l’a fait Sonini. Je m’associe volontiers a l’opinion du vulgaire qui a fait justice jusqu’à présent des flatteries écrites sur la pierre , et j’aime à voir que la colonne soit restée en quelque sorte fidèle au malheur , en conservant le nom du grand Pompée.'

Il reste une question pour le moins aussi difficile à résoudre : comment cette masse a-t-elle été transportée à la place où elle est? Il est bien évident qu’elle a été taillée dans une carrière de la Thébaïde , et que sa première destination n’a pas été pour Alexandrie. M. Ghampollion a trouvé dans le piédestal, et nous avons pu le voir après lui, un cartouche de Psameticus II , un des Pharaons saïtes. L’histoire nous apprend que Psameticus employait souvent les artistes grecs, ce qui nous expliquerait le caractère grec qu’on trouve à la colonne; il ne serait pas impossible que ce monument eût orné la ville de Sais. Mais à quelle époque et de quelle manière cette masse gigantesque a-t-elle pu être transportée aux lieux où nous la voyons? Comment se fait-il que dans l’antiquité personne n’ait parlé de cette merveille, lorsqu’elle est sortie toute taillée des carrières de Sienne? comment se fait-il que personne ne l’ait vue passer, lorsqu’elle allait orner le temple d’Isis dans la capitale du Delta , ou qu’elle venait prendre possession de la place qu’elle occupe depuis plusieurs siècles dans Alexandrie? Les Arabes, dont la raison ne recule jamais devant un prodige, et qui ont coutume d’expliquer une merveille par une autre, nous disent que les voyages de la colonne remontent au temps où l’Égypte était habitée par des géans ; or, ces géans portaient une colonne sous leur bras comme nous portons une canne ou un parapluie. Les traditions affirment néanmoins que celui qui apporta la colonne de Pompée se rompit une côte, car le fardeau était un peu lourd. Yoilà ce qu’on trouve dans quelques livres arabes; cette version n’est pas sans doute la plus vraisemblable , mais elle n’est pas dépourvue du moins de quelque poésie, et j’aime mieux, en ce cas, un supplément aux Mille et une Nuits qui m’amuse, que la plus sa-

Yante dissertation qui ne me persuade pas, qui ne m’apprend rien et qui m’ennuie.

J’ai lu dans îa relation d’un ancien voyageur, qu’au commencement du siècle dernier, un Arabe était monté au haut de la colonne; en lançant une flèche, il avait fait passer une ficelle à travers les corniches du chapiteau ; il y avait ensuite attaché une corde, et par cette corde il était arrivé jusqu’au sommet du monument, portant unânoa sur les épaules ; cette dernière circonstance de son ascension n’était pas ce qui avait le moins excité la surprise et fixé l’attention de la multitude des spectateurs ; plus tard, un voyageur anglais, puis quelques Français de l’expédition de Bonaparte se servirent d’un cerfvolant pour attacher une corde au sommet de la colonne et pour y monter ; toutes ces ascensions ne nous ont rien appris, si ce n’est que le chapiteau est creux et qu’il a dû porter une urne cinéraire ou une statue qui aura été renversée et détruite ; nouvelles questions à discuter, et sur lesquelles je n’ai rien à vous dire de positif.

Plusieurs voyageurs français, à la vue de la colonne, ont eu la pensée de la voir transportée en France î Le premier à qui cette pensée est venue, est le consul Maillet. « C’est le plus grand dommage du inonde, nous dit-il dans sa relation, que ce monument soit entre les mains de gens qui en sentent si peu le mérite. » Après avoir montré ainsi combien le peuple égyptien a peu de droits à la possession d’une si belle colonne, notre voyageur s’écrie : « Oui, cette colonne magnifique est digne de soutenir une statue du roi de France (c’était Louis XIY qui régnait alors). » Savary qui écrivait long-temps après^ Maillet, exprime aussi le désir que la colonne de Pompée passe les mers, pour orner une demeure royale : a De près, ce monument » (nous copions les expressions du voyageur) inspire un étonnement y) mêlé de respect ; on ne peut se lasser d’admirer la beauté du cha- )) piteau, la longueur du fût, l’imposante simplicité du piédestal ; je » suis persuadé que si cette colonne était transportée devant le palais » de nos rois, l’Europe viendrait payer un tribut d’admiration au » plus beau monument qui soit sur la terre. » Après ces deux citations, vous ne serez pas fâché de voir ce que dit Sonini qui écrivait au temps de la révolution et lorsque Bonaparte était encore en Égypte : (( Au milieu d’une des places de Paris, de celle de la B.évolution, par » exemple, la colonne ne pourrait manquer de produire l’effet le plus » majestueux ; une statue colossale surmonterait son chapiteau ; ce

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» serait celle de la Liberté. » Je n’aclièvcrai pas ce passage où Sonini nous représente d’avance la colonne de Pompée, s’élevant en face des Tuileries comme l’emblème éternel de la puissance populaire, et menaçant dans une attitude Gère et imposante tous ceux qui habiteront le palais des rois. Tous voyez comme chaque voyageur parle ici le langage de son siècle ; telle est la destinée de ce monument, qu’aux temps anciens comme aux temps modernes, on a toujours voulu faire parler son silence; chacun a voulu que le granit flattât les puissans, et que la colonne fût consacrée à l’idole qu’il s’était faite.

Le consul Maillet ne se contente pas d’exprimer le désir de voir la colonne sur une des places de Paris, mais il entre dans beaucoup de détails sur les moyens de l’obtenir des maîtres de l’Égypte , et de la transporter au-delà des mers; ces moyens proposés par un consul sont fort curieux et très-bons à connaître, maintenant que la France négocie avec le pacha pour avoir un obélisque, et que tout fait espérer que la négociation aura un plein succès. « La cour , ce sont les expressions du consul, pourrait d’abord faire demander la colonne au grand-seigneur par son ambassadeur auprès de la Porte, à qui on ne refuserait pas cette grâce ; puis sa hautesse s’adresserait au pacha et

aux beys d’Egypte, annonçant l’intention de faire venir le monument à Constantinople, et chargeant l’ambassadeur de France d’abattre la colonne et de fournir des vaisseaux de transport. Tout cela fait ainsi, ajoute le bon Maillet, le monument égyptien une fois en mer, prendrait la route de Marseille ou de Toulon, au lieu deprendre le chemin des Dardanelles et du Bosphore. » Ce plan singulier est fort développé, et je ne vous dis pas toutes les Gnesses naïves que son auteur conseille d’employer , car aujourd’hui la diplomatie avec l’Orient , comme chacun sait, ne connaît que la ligne droite, et se garde bien de s’en écarter en quoi que ce soit. Quant aux frais de l’entreprise, le consul de Louis XIV ne les porte pas très-haut ; la colonne rendue à Paris ne coûterait pas vingt mille écus awro^awme. Vous conviendrez qu’on ne s’en serait pas tiré à meilleur marché au temps où les géans portaient des colonnes sous le bras.

Les Turcs et les Arabes sont trop grossiers pour estimer les merveilles qu’ils possèdent ; mais il me semble qu’il est des monumens qui appartiennent essentiellement au pays où ils sont, et qu’ils tiennent au sol comme les montagnes et les collines. S’il y a de la barbarie à mépriser de semblables merveilles, n’y en a-t-il pas aussi à vouloir les déplacer ?

îl ne faut pas oublier d’ailleurs que la colonne de Pompée dirige maintenant la marche des nayigateurs.

L’histoire des derniers temps nous apprend que Bonaparte , après avoir débarqué, vintplacersesbatteries dans le voisinage de la colonne; les Anglais en firent autant , lorsqu’ils vinrent plus tard assiéger Alexandrie, occupée par les Français. Si nous en croyons les traditions arabes, le fameux Amrou aurait aussi campé dans le même lieu; c’est là qu’il reçut le patriarche d’Alexandrie et qu’il répondit à ses propositions pacifiques : Quand tu auras avalé cette colonne^ nous verrons. Ajoutons que dans l’expédition de Bonaparte , les Français et les Anglais avaient aussi placé leurs batteries près des Aiguilles de Cléopâtre ; jadis plusieurs monumens de l’antiquité furent brûlés dans la guerre de César ; peu s’en est fallu que les deux seules merveilles qui restent de la vieille Alexandrie n’aient disparu de même dans une guerre venue d’Europe.

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