CINQUIÈME PROMENADE
Nous avons parcouru l’ancien quartier de Racoiis ; ce quartier est situé au sud-ouest de la ville ; il était déjà un bourg avant l’arrivée d’Alexandre ; il y reste peu de vestiges de l’antiquité. Au temps des Ptolémées et au temps des Bomains , on se battait pour l’empire , et les ravages de la discorde et de la guerre se firent sentir dans le quartier habité par les rois, dans le quartier de Bruchion ; on se battit ensuite pour la religion , et les ruines s’accumulèrent dans le quartier de Bacotis où étaient les temples.
Je n’ai pu traverser cette région maintenant solitaire sans me rappeler les violentes querelles qui troublèrent Alexandrie au quatrième siècle, et qui furent suivis de la destruction du temple de Sérapis. Rien n’est plus affligeant que l’iiistoire de cette époque.
Le temple de Sérapis s’élevaitsur une hauteurqui dominait la ville ; il fallait monter cent marches pour y arriver ; le sanctuaire du dieu égyptien avait en quelque sorte succédé au musée ; là se conservaient les traditions antiques^ là était le dépôt des livres, le dépôt des lois, celui des sciences de la vieille Égypte ; on y avait conservé long-temps le nilomètre ; on y sacrifiait aux divinités du Nil ; on leur demandait
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encore le débordement du fleuve, et les moissons qui nourrissaient Rome et Byzance.
L’antiquité avec ses souvenirs, une religion nouvelle avec ses vérités saintes, étaient en présence dans cette Alexandrie que les pères de l’Eglise appelaient le Paradis^ et que les amis des arts et des lettres regardaient comme une autre Athènes. Le philosophe Olympe réchaulTait par des discours éloquens le zèle à demi éteint des antiques croyances; le patriarche Théophile était à la tête de ceux qui combattaient pour les progrès de la foi du Christ; quand je me reporte à ces temps de discorde où tant de monumens ont péri, je me sens le cœur attristé; vous ne m’accuserez pas sans doute d’avoir une grande vénération pour Sérapis représenté avec un boisseau sur la tête et un gros serpent dans la main droite selon Macrobe ; je rirai comme un autre, s’il le faut, des ruses et des mensonges qui faisaient vivre les prêtres et entretenaient le culte de Sérapis qu’on regardait comme le régulateur du Nil et comme le dieu suprême des ténèbres ou du triste Amenti. D’un autre côté, quoique j’honore fort peu le caractère du patriache Théophile auquel l’histoire reproche l’idolâtre amour de l’or , j’honore la cause qu’il défendait , je partage l’opinion des orthodoxes qui combattaient sous ses bannières, j’admire le courage des martyrs qui moururent alors pour le triomphe des vérités chrétiennes ; mais quand je vois s’écrouler les plus beaux monumens de l’antiquité, quand je vois périr ce temple qui, au rapport d’Ammien Marcellin, était la plus grande merveille du monde après le Capitole, j’avoue que j’éprouve au fond de l’âme quelque chose de païen , et je remercie Dieu de ne m’avoir pas fait vivre dans le temps et dans le pays où de pareilles choses s’accomplissaient, car il est probable qu’on m’aurait trouvé parmi les disciples du philosophe Olympe.
Je n’ai point étudié la science des antiquaires ; mais ce qu’ont produit et respecté les siècles plaît à mon instinct , et j’admire tout ce qui porte la vénérable empreinte du temps ; je vous dirai même que je porte avec moi dans ma bibliothèque de voyageur l’oraison de Libanius pro tempUs y et que ce livre d’un défenseur du paganisme me charme quelquefois , parce qu’il plaide pour d’illustres ruines ; depuis que je vis, j’ai vu tant de destructions ; il y a encore aujourd’hui tant de gens qui veulent détruire î et ceux-là n’ont pas, comme au temps de Théophile, des vérités saintes à mettre à la place de tout ce qui tombe.
CORBESPONDÂNCE
J’ai cherché les vestiges du temple de Sérapis; je n’ai pas même trouvé son emplacement; il ne reste rien de l’espèce de colline sur laquelle il avait été bâti ; c’est ici qu’il faut avoir recours aux savans qui rebâtissent les villes, et qui remettent toutes choses à leur place.
Nous voilà sur le chemin du quartier de Nécropolis; Alexandrie était divisée autrefois en trois parties; la première était habitée par les rois, la seconde par les dieux, la troisième par les morts : le quartier de Nécropolis, quoiqu’il fût consacré aux sépultures, était aussi la demeure des vivans ; sous les voûtes souterraines dormaient les générations passées ; au-dessus étaient des jardins, des maisons de plaisance, des édifices qu’habitaient les prêtres dévoués au culte des morts et des divinités du trépas.
L’ancien quartier de Nécropolis se trouve à une demi-lieue de l’enceinte arabe. Notre guide, après nous avoir fait traverser un terrain inculte et très-inégal, nous a fait descendre dans un ravin profond ; c’est là qu’est l’ouverture des catacombes ; il est probable que dans les temps anciens, on y introduisait les morts du coté de la mer ; on y pénétrait aussi par des escaliers qui aboutissaient à des temples bâtis au-dessus de cette nécropolis ; nous nous étions munis d’une longue ficelle, et nous avions fait provision de bougies; les voyageurs ont coutume de tirer des coups de pistolet, et quelquefois de donner du cor pour faire peur aux chacals et autres animaux qui habitent ces retraites sombres; nous sommes entrés sous les voûtes souterraines sans prendre cette précaution ; j’étais bien décidé d’ailleurs à ne pas m’avancer trop avant et à reculer devant le premier obstacle.
Le chemin de ces souterrains est pénible ; les conduits sont quelquefois étroits, souvent encombrés par les sables ; on trouve là des corridors qui se prolongent dans toutes les directions ; tantôt ce sont de petites chambres, des voûtes basses, tantôt des salles, des galeries, le tout taillé dans le roc vif ; après avoir parcouru plusieurs appartemens souterrains, on se trouve tout à coup dans des enceintes spacieuses, sous des dômes avec des pUastres , des architraves, des colonnes ; on aperçoit de tout côté des sarcophages de pierre, des ouvertures faites dans le roc, pour recevoir les corps embaumés; quelquefois les niches, où se déposaient les morts, sont distribuées comme celle des pigeons dans un colombier, d’n peut voir là plus de magnificence peut-être que dans les catacombes de Memphis, mais point d’hiéroglyphes, point de bas-reliefs; on a découvert seulement sur la pierre quelques cou-
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leurs à moitié effacées, et le disque ailé du soleil, image de Sérapis; quelques ossemens appartenant à des temps modernes; mais point de momies, point de papyrus, pas un seul lambeau de ces étoffes de coton ou de lin qui enveloppaient les morts.
Tout le quartier de Nécropolis est rempli de voûtes sépulcrales; un large plateau de roche est percé dans tous les sens, et ce plateau est presque aussi étendu que celui de Sakhara; plusieurs nations eurent là leurs tombeaux; les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les chrétiens même y ont enterré leurs morts, car on y trouve des croix empreintes sur la pierre. Aux premiers temps du christianisme, les disciples de l’Èvangile vinrent quelquefois célébrer leurs mystères dans ces catacombes; elles ont souvent servi de retraite aux tribus nomades.
Nous n’avons rien de certain sur le lieu où furent ensevelies les dynasties royales des Grecs : il faut croire que les sépultures des rois étaient placées du coté de la mer. On a retrouvé en effet près du rivage de vastes souterrains , qui ressemblent à des palais ou à des temples; on sait que les Grecs avaient emprunté aux Égyptiens la fable de l’Élysée et du Tartare ; on doit penser que les Ptolémées adoptèrent pour leurs funérailles quelques-unes des superstitions de
la vieille Egypte; des barques qui rappelaient la barque de Caron, devaient transporter leurs dépouilles mortelles jusqu’à leur demeure funèbre ; ils entraient dans les régions de l’Amenti par des voies souterraines , dans lesquelles pénétraient les eaux de la mer , et qui pouvaient leur offrir une image de cet Achéron que nous avons vu à Memphis.
En sortant des catacombes , nous sommes descendus au bord de la mer, et nous avons visité le bassin qu’on appelle les bains de Cléopâtre ; on pense généralement que ce bassin fut construit pour les cérémonies funéraires; il devait être couvert d’un toit ou d’un édifice extérieur. Les deux grottes, taillées dans le roc, qu’on y voit encore, étaient sans doute le lieu où se déposaient les corps pour être lavés et embaumés. Le canal sinueux par lequel entrent les barques, figure assez bien les replis des fleuves qui entouraient le royaume de Sérapis ou de Pluton.
Pourquoi ce bassin porte-t-il le nom de bain de Cléopâtre ; on croira difficilement que la voluptueuse reine d’Égypte, au moins dans les jours de sa puissance et de sa gloire, soit venue se baigner si loin
de son palais et dans un lieu qui ne devait lui offrir que de lugubres images ; qu’il me soit permis de hasarder ici une conjecture ; vous savez que lorsqu’Octave se fut rendu maître d’Alexandrie, Cléopâtre ne chercha plus qu’à mourir, et qu’elle alla s’enfermer dans le lieu où étaient ensevelis ses aïeux ; elle se familiarisa pendant plusieurs jours avec toutes les pensées du trépas; n’est-il pas possible d’après cela qu’elle ait voulu alors essayer les cérémonies pratiquées pour les morts, et qu’elle se soit baignée dans un bassin consacré aux funérailles 1 l’histoire nous dit qu’elle prit un bain avant de se faire piquer par l’aspic qui termina sa vie ; une pareille circonstance dut frapper vivement les contemporains, et suffit sans doute pour faire donner à ce bassin le nom qu’il porte encore aujourd’hui.
DIVERSES COURSES DANS L’eNCEINTE ARABE ET LES ENVIRONS.
Souvent j’ai pris pour guide et pour cicerone les ânièrsde la ville; ceux qui nous louaient les ânes que nous montions, nous suivaient à pied, et chacun d’eux nous expliquait à sa manière les merveilles qui se rencontraient sous nos pas. Ces âniers, qu’on appelle seys, sont une classe d’hommes tout-à-fait à part ; ils ne ressemblent ni aux Arabes bédouins ni aux fellahs, quoiqu’ils aient les vices des uns et des autres ; ils ne manquent point de finesse, et savent fort bien exploiter les goûts des étrangers, même des gens les plus instruits, tantôt flattant leur vanité , tantôt s’associant à leur enthousiasme pour l’antiquité. Il est curieux de les voir, à l’aspect d’une belle colonne bien conservée, se récrier sur le prodige de l’art ; quelquefois iis s’arrêtent devant quelque débris informe, en levant les épaules et en maudissant le temps et les barbares ; puis ils vous regardent, comme pour obtenir votre approbation et surtout pour avoir de vous quelques piastres, car leur amour des piastres ne les quitte jamais. Il n’est pas une pierre remarquée par les voyageurs, pas une localité historique, pas un souvenir de la vieille cité dont les seys n’aient tiré ainsi quelques pièces de monnaie ; les obélisques de Cléopâtre , la colonne de Pompée, les catacombes , sont pour eux comme de véritables trésors ; aussi les étrangers trouvent-ils dans chaque coin de la ville des gens qui leur disent ; Youlez-vous voir les catacombes, l’obélisque, la colonne? Les
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plus officieux de ces cicerone vont attendre sur le port les voyageurs qui débarquent, et les pressent de voir les monumens. Comme leurs instances sont très-vives, et qu’on n’entend pas facilement leur langage, qui est un mauvais jargon italien, il est arrivé quelquefois des méprises et des quiproquo qui pourraient vous divertir, si je vous les racontais ; je me bornerai à vous dire l’aventure plaisante d’un Européen débarqué ces jours derniers. Au moment où il mettait le pied à terre, les seys l’ont entouré en lui proposant de le conduire à l’obélisque ; l’étranger a cru d’abord que l’obélisque était une auberge ou un hôtel garni ; il s’est laissé faire, et l’ânier qui s’était emparé de lui, l’a mené tout droit aux Aiguilles de Cléopâtre ; le voyageur a donné un coup d’œil à la masse de granit, puis il a témoigné l’envie de poursuivre sa route ; l’ânier lui a fait prendre alors le chemin de la colonne de Pompée ; l’aspect de la colonne et du désert qui l’environne n’offrait pas à notre nouveau débarqué l’espoir d’y trouver un logement, et il a montré quelque impatience. Son guide arabe a fini par le mener aux catacombes ; il n’y avait point là non plus l’apparence d’une hôtellerie dans laquelle un homme vivant pût trouver quelque repos et une chambre un peu commode. Notre pauvre étranger a maudit son destin, et ce n’est qu’à grand’peine qu’il est revenu dans la rue Franque, mourant de faim et de fatigue, mais ayant vu les trois grandes curiosités d’Alexandrie.
J’ai voulu vous conter cette anecdote pour vous distraire un peu de la monotonie de mes promenades scientifiques; mes courses n’ont plus d’objet distinct et déterminé; depuis plusieurs jours, j’erre au hasard dans l’enceinte arabe et autour de l’ancienne cité ; je vais recueillir ici toutes mes observations, et vous dire en quelques mots ce que j’ai remarqué.
Je dirige souvent mes pas vers la porte de Rosette, à l’orient de la ville. Je prends la grande rue dont nous ont parlé Strabon, Pline et Diodore de Sicile ; je reconnais encore cette rue Royale à l’enfoncement du chemin, à l’exhaussement du terrain qui borde la route à droite et à gauche; me voilà sur cette grande place, si souvent décrite par les anciens ; elle occupait le centre de la cité ; de beaux édifices, de superbes colonnades environnaient son enceinte; du milieu de cette place, on pouvait voir la porte de Ganope à l’est, celle de Nécropolis à l’ouest, d’un autre côté les portes du Soleil et de
la Lune, la première sur le lac Maréotis, la seconde sur le grand
port ; il ne reste plus autour de cette place déserte qidune synagogue, un couvent copte, et le monastère des franciscains; la grande rue dont je suis la trace, bordait au nord le quartier de Brucbion ; je vous ai déjà parlé du Césarium, de l’emplacement du Musée; quatre colonnes de granit marquent encore l’emplacement du Gymnase. Peut-être trouvera-t-on de ce côté la place où était le Forum , celle où siégeait l’aréopage; à ma droite, en avançant vers la porte de Rosette, j’aperçois une butte que les Francs appelent la butte de Sainte-Catherine; on peut y reconnaître l’emplacement d’un grand édifice, d’un théâtre; maintenant cette butte est couverte d’une batterie de canons et personne ne peut en approcher ; en m’écartant à droite et à gauche du chemin, je crois distinguer encore sur une surface aride et nue, les traces de toutes ces rues qui traversaient la clamide macédonienne et dans lesquelles circulaient constamment les vents étésiens. On m’a montré le jardin de M. Bogos, ministre du commerce du pacha, et une jolie mosquée où reposent les cendres d’une fille de Méhémet Ali; plus loin, j’ai trouvé une chapelle de santon, et près de là une grande colonne debout, protégée par le voisinage du saint musulman .
Cette enceinte arabe renferme quelques enclos fermés de murs; on les reconnaît de loin à des bouquets de palmiers qui paraissent sortir d’un amas de décombres ; nous sommes entrés dans trois ou quatre de ces enclos, nous y avons trouvé des fleurs, des légumes et des arbustes de France et d’Italie ; ce sont des jardins à l’italienne et à la française ; j’ai conclu de là que dans ce pays la terre se prêtait mieux aux imitations de l’Occident que l’esprit des peuples, et que nos plantes d’Europe y réussiront mieux que nos idées.
Quoique l’enceinte de l’ancienne cité ne présente en grande partie qu’une véritable solitude, elle est habitée en quelques endroits; près de la porte de Rosette est une espèce de village ; j’en ai trouvé deux autres au sud-est de la ville moderne ; quand on sort de la cité nouvelle, de la cité des Turcs, on voit à gauche au bas du monticule qui domine le port une longue rangée de cabanes qu’habitent de pauvres familles arabes ; je ne parlerai pas de plusieurs habitations pratiquées sous terre, où sont entassées de misérables tribus auxquelles on ne saurait donner un nom ; deux régimens du pacha campent maintenant près de la colonne de Pompée, et les femmes des militaires sont établies dans les ravins ou les fossés du voisinage ; j’entends*
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quelquefois sortir du bruit ou des voix humaines d’un tr^ou creusé dans le sable; je m’approche et je vois là toute la famille d’un pauvre soldat.
J’ai vu dans l’enceinte arabe des terres labourées, on y moissonnait de l’orge ; ce qui donne quelque mouvement à ces lieux déserts, c’est la foule des pauvres gens qui cherchent des matériaux de construction ; des troupes de femmes et d’enfans presque nus fouillent l’emplacement des palais et des temples , pour en arracher jusqu’aux dernières fondations, triste image de cette multitude d’êtres vivans qui s’attachent à un cadavre et que la nature emploie pour achever l’œuvre du trépas; les pierres même sont ainsi condamnées à subir la loi des révolutions qui veulent que tout soit changé ; il est écrit qu’aucun fragment de colonne, qu’aucun morceau de marbre ou de granit ne pourra rester en place, et c’est ici qu’on peut faire l’application d’un proverbe dont je n’avais jamais trop compris le sens , malheureux comme les pierres.
Il ex iste cependant des monumens souterrains qui ont été respectés ; ce sont les citernes ; nous en avons visité plusieurs dont la construction paraît remonter aux temps les plus reculés ; elles sont soutenues par des colonnes, qui forment des arcades à plusieurs étages ; leurs parois sont enduites d’un ciment rouge que l’eau n’altère point, et que le temps n’a pu détruire ; toute la ville était bâtie autrefois sur des citernes ; il n’en reste guère aujourd’hui que deux cents en état de fournir de l’eau; le gouvernement est chargé de leur entretien, et leur utilité, reconnue par les habitans, contribue à leur conservation. Elles sont alimentées par plusieurs conduits souterrains qui amènent l’eau du canal de Mahmoudié. On s’occupe maintenant de réparer quelques-uns de ces conduits.
Une des parties de la ville antique qui a été le moins ravagée par ceux qui- cherchent de l’or, des médailles ou des pierres, est le quartier qui avoisine la colonne de Pompée du côté de l’ouest ; nous y avons vu remplacement d’un stade ; parmi les décombres qui couvrent ici le terrain, on aperçoit à chaque pas des morceaux de verre, de fragmens de porphyre ; on voit en beaucoup d’endroits des pans de murailles bâties de briques rouges ; elles s’élèvent encore à deux ou trois pieds au-dessus de la terre ; on peut y distinguer la forme et la distribution des édifices.
Les voyageurs du siècle dernier nous parlent de plusieurs mosquées
qui existaient dans l’enceinte des Arabes; la mosquée d’Athanaseç. comme je vous l’ai dit, a été entièrement détruite. L’histoire nous> parle d’une mosquée qu’Amrou fit bâtir dans le lieu même où il arrêta son armée , impatiente de piller la ville; cette mosquée s’appelait la mosquée de la Clémence ou de la Miséricorde, dénomination qui semblerait attester que le lieutenant d’Omar respecta les monumens d’Alexandrie. Du reste , la mosquée de la Miséricorde n’existe plus, et personne n’a pu me dire où elle fut bâtie ; lorsqu’on s’avance vers la porte des catacombes, on voit les restes d’un grand édifice qui fut autrefois une mosquée ; pendant l’expédition de Bonaparte , on en avait fait un parc d’artillerie ; cette mosquée , que les Arabes appelaient la mosquée des Mille Colonnes, avait été d’abord une église ; les traditions disent que ce fut là que les Septantes se réunirent pour traduire la Bible.
Quand on a passé la porte des catacombes , on arrive bientôt au lieu où sont les magasins du pacha ; ce lieu est assez animé , surtout dans le temps où les navires qui repartent pour l’Europe font leurs chargemens; la mer est couverte d’embarcations. On trouve près des magasins plusieurs cafés; les Francs y viennent les dimanches et fêtes ; on peut voir de ce lieu le triste plateau de la Nécropolis.
Nous avons poussé quelquefois nos courses jusque sur les rives du Maréotis ; le lac Maréotis baignait autrefois les murs de la ville d’Alexandre ; c’est par là qu’arrivaient les marchandises de l’Afrique et de l’Inde , et qu’ Alexandrie communiquait avec la Haute-Egypte ; plusieurs canaux venus du Nil , déchargeaient leurs eaux dans le lac Maréotis; il ne reçoit maintenant que l’eau des pluies, et la plus grande partie de son lit est à sec dans l’été ; jadis des bourgs , des cités s’élevaient sur les rives du lac ; on en retrouve à peine maintenant les ruines. Les pèlerins du moyen âge ne manquaient pas de visiter les bords du Maréotis, couverts de chapelles et de cellules ; de nombreux cénobites y faisaient pénitence parmi des forêts de palmiers ; on n’y trouve maintenant aucune trace de végétation , et le désert s’y montre dans toute son aridité. Avant d’arriver au lac, on trouve cependant quelques habitations ; nous nous sommes assis à la porte d’une chaumière , entre deux belles colonnes encore debout ; nous avons vu des champs de trèfle où paissaient des moutons et des buffles, ce qui nous a rappelé que nousistions dans l’ancien faubourg de Bubolis, le quartier des bouviers et des pasteurs.
d’orient.
Les raonumens qu’on ne peut oublier dans les lieux où nous sommes, ce sont les murailles et les tours qui forment l’enceinte des Arabes. Ces fortifications ont été bâties sous la domination des califes, et réparées au temps de Saladin. On porte le nombre des tours à plus de cent; elles paraissent solidement bâties ; elles sont surmontées d’une plate-forme ; elles ont plusieurs étages, et quelques-unes renferment assez de logement pour une garnison de deux cents soldats; j’en ai visité deux , qui sont assez bien conservées ; elles ont pour gardiens des invalides, qui élèvent des chiens tout exprès pour être aidés dans la garde des murailles ; on peut bien croire que ces gardiens ne sont là que pour défendre les tours contre les ravages du temps, et nous devons dire qu’ils y ont assez bien réussi ; ces remparts , qui ont cinq milles de circuit, ont été construits avec les débris de la ville ancienne ; on y trouve partout de vieilles colonnes placées en ligne transversale; je dois vous dire toutefois que ces murailles d’Alexandrie m’ont beaucoup moins intéressé que celles de Constantinople et de Jérusalem.